‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, pasteur de la maison de son altesse sérénissime dChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Or apr^ qu'iU eurent dio^, Jésus dit à Simon Pierre : c Simon, fils de Jona, m*aimes-ta plus que ne font ceux-ci ? » Il lui répondit : a Oui, vraiment, Seigneur, tu M|is que je Vaime. > Il lui dit : « Pais mes agneaux. »

PRONO>:Cé A LA HAYE, LE DIXANCHE i" JUIN 1687 ^

Mes Frères y

Lorsque les astronomes découvrent quelque nouvelle étoile dans le ciel, ce nouveau phénomène qui leur est inconnu leur donne de Vinquié-

^ Ce sermoD se rattache de très-près aux Larmes de M. de Chambrun. C'eût été négliger une partie de la tâche que nous nous sommes imposée que de ne pas le remettre, lui aussi, sous les yeux du public. Le lecteur y trouvera peut-être i|es passages quelque peu singuliers ; mais, à coup sûr^ il ne le lira point sans en retirer beaucoup d'édification.

266 LE BÉTÀBilSSElfENT DE SAINT PIEBRE

tude, pour en pouvoir découvrir la cause. Hs mettent tout en usage pour supputer le nombre des étoiles ; ils spéculent avec soin toutes les constellations, dans la pensée où ils sont que ce nouvel astre s*est détaché de sa situation ordinaire; et lorsqu'ils soient qu'il n'y a rien de tout cela, et qu'effectivement cette nouvelle étoile n'avoit jamais paru dans notre hémisphère, ils recherchent avec plus d'empressement la véritable cause de cette nouvelle apparition.

Les anciens philosophes se sont imaginé que ces nouveaux astres n'étoient que des exhalaisons et des vapeurs élevées de la terre, qui, après s'être condensées dans les airs et s'être allumées par leurs mouvemens, venoient à briller pour quelque temps sous le concave de la lune.

J estime que les modernes ont mieux raisonné que les anciens, lorsqu'ils ont dit qu'il falloit chercher la véritable cause do ces nouvelles apparitions dans la rapidité des tourbillons^ dont ils composent le système du monde.

Ils nous disent que la rapidité du nôtre attire dans son sein ces nouveaux astres, où ils paroissent quelque temps, comme les comètes et plusieurs étoiles qu'on a découvertes dans les siècles passés, et que, ces astres cherchant à retourner dans leur lieu naturel , ils y sont emportés par la violence du tourbillon où ils ont été créés, ce qui

fait qu'ils ne paroissent plus dans le nôtre. Ceâ aetroooroes n'ont pas tant de peine à donner la raison des éclipses,, qui dérobent pour quelques pciotncins les astres à noire Yue. Ils tombent too6 d'aocord qu'il n'y a que Tinterposition de quelque corps qui juous prive de leur éclatante lumière; que ce sombre voile qui est répandu sur toute la terre^ pour nous dérober la clarté de ces astres; n'est qu'un effet de l'interposition delà lune ou de la terre^ qui ne peuvent nous ravir que pour quel* ques momens l'éclat des astres qui tombent en défaillance, et qui sortent de leurs ombres avec \i)jsA plus d'éclat y de lumière et de pompe qu'ilt p' y étoient entrée.

You9 savez, mes Frères, que les apôtres du Seigneur Jésus et les Ministres de l'Évangile, sont comparés en l'Écriture à des étoiles, témoin ce que dit saint Jean dans l'Apocalypse ; que le Fils de Pieu portoît en sa main droite sept étoiles. Les ^pôt)^s ont été comme ces premiers astres dcmt je yous ai parlé. La puissante main de leur grand tnattre les a tirés du tourbillon de ce monde pour en faire des astres de la première grandeur dans Je Ciel de l'Église ; mais il est arrivé que l'un d'eux, ^ savoir Judas, ce perfide, ce traître, a été entraîné du Giel de l'Église dans son premier tourbillon j Car il est dit qu'il à'en alla en son lieu^ pour n'en fsyenir jamais. L'apôtre saint Pierre, qui a été un

de ces douze, n*a pas quitté le Ciel de VÉglise pour être englouti par le premier tourbillouy d*où il avoit été tiré. C*est un astre qui est tombé en défaillance par Tinterposition de la crainte. C'est une étoile qui 8*est éclipsée pour un moment dans la nuit où elle de voit paroi tre avec plus d'éclat; mais enfin cet astre sort aujourd'hui de son obscurité. Le sombre voile de Tapostasie ne Tenvironnè plus ; désormais il va jeter une lumière plus éclatante qu'il n'a fait jusques ici, et son grand et bon maître ne l'aura pas plus tôt remis dans sa charge d'apôtre, qu'on verra briller Téclat de sa vertu, de son courage et de sa persévérance avec bien plus de force que tous ces flambeaux qu'Aaron et ses descendans allumoient autrefois dans le sanctuaire. Mais avant qu'il paroisse en cet état glo^ rieux, il faut que le grand soleil de justice lui communique sa vive lumière par ces saintes paroles : « Simon fils de Jona, m'aimes-tu plus que ne font ceux-ci? — Oui, véritablement, Seigneur, tu sais que je t'aime. — Pais mes agneaux. »

Saint Pierre ne nous parott pas aujourd'hui seulement comme un astre qui est tombé en défaillance, il nouspàrolt aussi sous l'idée d'un disciple infidèle qui a renié son bon maître» et par conséquent comme un criminel qui doit comparottre devant son juge, pour recevoir un arrêt de condamnation ou de grâce. Le procès est instruit,

Tenquéte a été faite, les témoins ont été ouïs; ses larmes et ses soupirs sont deux témoins qui ont déposé contre lui, et la conscience, qui est le plus redoutable de tous ceux qui ont été appelés, Va, plus chargé que tous les autres, et Ta convaincu de son infidélité et de son apostasie. Il n*est plus question aujourd'hui que de faire parottre ce criminel devant son juge, pour être interrogé et pour répondre personnellement à ce qui lui sera demandé, afin que ce grand juge prononce son arrêt , ou pour la vie ou pour la' mort.

Je parois aujourd'hui devant ce même juge avec Tapôtre saint Pierre comme une étoile que Dieu avoit posée dans le Ciel de son Église, qui s'est éclipsée par l'interposition du triste et sombre voile de la persécution. Je suis un disciple infidèle, un malheureux criminel, qui ai méconnu mon grand maître en disant que je me réunirois. Mon procès est instruit, l'enquête est faite, mes larmes et mes soupirs ont déposé et déposent encore contre moi. Ma conscience m'accuse et me convainc de ma lâcheté. Il faut qu'avec saint Pierre je paroisse devant le grand tribunal du juge de tout l'univers pour répondre à ce grand juge, et pour recevoir mon arrêt d'absolution ou de condamnation. Mais j'espère de^ sa bonté que j'éprouverai la même grâce qu'éprouva autrefois saint Pierre; et qu'au lieu d'ouïr un arrêt de mort où

de coodamnaiion, j'entendrai an arrêt de vie et de rétablissement dans Thonneur du saint Ministère.

C'est devant oe trône que je tous appelle tons aujourd'hui I vous qui êtes tombés ]^ar infiroiité et par faiblesse*

Vous n'êtes pas moins coupables que saint Pierre et que moi* Vous étiez des étoiles dans le Ciel de l'Église. Votre infidélité a fait éclip^r cette belle lumière, qui réjouissoit les hommes et le^ anges. Vous êtes coupables, vous êtes criminelsj ne diminuez point votre faute par de vaineii excuses^ laissez parler votre conscieneoi vos soupirs et vos larmes pour vous accuser. Ces témoin^ serviront à vous justifier et, bien loin d'être la cause de votre mort^ ils vous procureront infailliblement la vie.

Je ne vous appelle pas devant un trône redoutable comme est celui sur lequel Ésaie faL^oit parottre autrefois son Dieu, pour juger son peuple* n paroltroit trop terrible à vos yeux. Il vous épou^ vanteroit par son terrible appareil. Je vous appelle à un trône de grâce et de miséricorde, comme est celui où saint Paul ' nous invite d'aller, et que nous pouvons approcher avec cette confiance que nous y trouverons grâce pour y être aidés en temps opportun. *

< Héb. A, 16.

BN SON APOSTOLAT. 271

Vous save2y mes Frères^ que dans la justice du siècle ou observe beaucoup dd formalités dans le$ causes crimioelles. Ou marque arec exactitude la date o\x le temps de Tarréti Le juge interroge le criminel qui parolt devaul lui« Le criminel répond à son juge sur ee qu*il est interrogé. Et enfin le juge prononce ou un arréi de condaomaiinn, Ou untirrèt de grâce. Je trotive que saint Jean mar-» que toutes ces circonstance^ dans le texte que je vous dois expos0r» «Or après qulls eurent diné^ in Voilà la date de Tarrèt^ a Jésus dit à Simon Pierre 2 Simon I fils de Joua, m*aimes-tu plus que ne font ceux-ci? )> Voilà Jésus-Christ qui interroge saint Pierre en qualité de son juge. « Oui Yérilablement» Sei^nQur, tu sais que je t'aime. » Vcdlà les ré** ponses du criminel. « Pais mes agneaux^ >» Voilà Tarrêt de grâce et.de rétablissement que Jésus- Christ prononce en faveur de ce disciple infidèle. Ce sont les quatre points que je vais examiner.

Divin Sauveur, jette un coup d'oeil de ta misé^ ricorde, qui pénètre jusques au fond du cœur de ton serviteuri afin que la vertu s'accomplisse au milieu de ses grandes infirmités I

Déjà Jésus-Christ s'étoit manifesté par deux fois à ses disciples ^ depuis sa bienheureuse résurrection. Dans sa première manifestation^ il leur avoiV donné sa paix et soufflé sur eux le Saint-Esprit ; et dans la seconde il avoit guéri un. incrédule^ à

272 LE BiTABLISSEMENT DE SAINT PIERRE

savoir saint Thomas, par Vattouchement des nobles cicatrices qu'il avoit reçues sur la croix, qui lui firent dire «Mon Seigneur et mon Dieu. » Il ne se contente pas de ces deux apparitions, il veut encore se manifester une troisième fois, afin que personne ne doute de la vérité de sa résurrection. Mais il est à remarquer que cette dernière manifestation est bien plus glorieuse que les deux premières, puisqu'il ne s'agit pas de donner sa paix et de guérir un incrédule, mais de donner un exemple de son amour, en relevant d'une chute mortelle un disciple qui étoit tombé dans l'infidélité et dans l'apostasie.

Je ne m'arrête pas ici, mes Frères, à vous avertir que saint Pierre étoit à la pêche avec quelques-uns des autres disciples, lorsque Jésus-Christ leur apparut pour la troisième fois. Je pourrois remarquer là dessus, que c'est bien déchoir de cet état glorieux où ils avoient été élevés, que de reprendre le premier métier qu'ils exerçoient avant leur vocation céleste. Mais que pouvoient-ils faire, séparés comme ils étoient de Jésus-Christ, que de reprendre leur première vocation en attendant le don du Saint-Esprit, qui les feroit pêcheurs d'hommes? En attendant ce bienheureux moment, ils retournent à leurs barques et à leurs filets, et c'est là que Jésus-Christ les va surprendre pour achever ce qu'il y avoit à faire dans la société de ses disciples.

Il voulut même dîner avec eux, comme l'Évangélistele remarque. «Or après qu'ils eurent dîné, n J'observe, mes Frères, que Jésus-Christ ne s'est jamais trouvé dans des festins publics que pour faire des actions extraordinaires. S'il se trouve aux noces de Cana, c'est pour faire le miracle du changement de l'eau en vin. S'il va manger dans la maison de saint Pierre, c'est pour guérir sa belleinère de la fièvre qui la minoit. S'il mange avec les troupes, c'est pour multiplier les pains et les poissons. Si, dans une autre occasion, il se rassasie avec ses disciples et tout le peuple qui le suivoit, du pain qu'il avoit miraculeusement multiplié, c'est pour prononcer ensuite le divin sermon que saint Jean rapporte au sixième de son Évangile. Va-t-il encore au festin du péager, c'est pour faire d'une débauchée une pénitente, pour faire pleurer Madeleine à ses pieds, afin que, si elle marque par ses larmes qu'elle a beaucoup aimé, il lui soit aussi beaucoup pardonné. Enfin, se trouve-t-il dans le Cénacle de Jérusalem pour célébrer le grand festin ^e la Pâque, c'est pour instituer dans la suite le sacrement de la Sainte Cène, et donner à ses disciples le magnifique sermon qui est contenu dans les chapitres xiv, xv et xvi de Isaint Jean, et pour le clore par la plus admirable et la plus ardenle prière qui ait jamais été prononcée. Ne vous étonnez donc pas, mes Frères, si

274 LE RÉTABLISSEMENT DB SAINT PIERaS

Jésus-Christ assiste aujourd'hui au petit festin de ses disciples; il a dessein de faire une œuvre de miséricorde par Tarrèt qu*il veul prononcer, pour rétablir saint Pierre dans Tapostolat d*où il étoit déchu par sa faute.

Mais disons que ce n*est pas là ]a seule vue de ce divin Sauveur dans oe dîner; il y a du mystère. C'est pour prouver la vérité de sa résurrection. Car, s*il avoit dit auparavant, qu'un esprit n*a ni chair ni os, pour être touché, on peut dire aussi qu'un esprit ne mange ni ne l)oit, et par conséquent qu'il avoit un véritable corps, quoiqu'il fût ressuscité, qui, par une adorable économie, vouloit bien se servir d^alimens, quoiqu'ils lui fussent inutiles. Cette raison regarde précisément Jésus-Christ; il y en a d'autres qui sont uniquement pour saint Pierre. Quoique ce soit un grand sujet d'admiration f de voir un corps glorieux manger avec des hommes infirmes, il n'y en a pas moins de voir un disciple infidèle être assis à table avec un grand maître qu'il a offensé. Pourquoi donc le souffre-t-U en sa présence? Pourquoi souffre-t-il qu'il mange avec lui? C'est pour lui reprocher son crime, pour Thumilier, et pour lui donner des marques de son amour. Il semble que ces raisons sont incompatibles; elles sont pourtant trè&véritablesj comme je m'en vais vous le faire voir.

Je dis premièrement que Jésus-Christ voulut

bien que saint Pierre dînât avec lui pour le couvrir de honte. Car, en effet, pouvoît-il voir tant de bonté en celui qu'il avoit malheureusement renié, sans que son âme en ressentit mille remords?

Quand on nous accable de bienfaits, lorsqae nous en sommes indignes, nous tombons dans la confusion. Mais quelle honte ne recevons-nous pas lorsque nous sommes honorés de ceux que nous avons voulu déshonorer, et qu'au lieu de recevoir un traitement digne de notre perfidie, on nous fait du bien, on nous caresse, et on nous traite comme des personnes de mérite ?

Saint Pierre reçoit aujourdTiui ce favorable traitement, c'est un disciple infldèlequi a trahilabonne cause de son maître, qui par un excès de bonté l'appelle à sa table ; ne doit-il pas être dans la confusion et dans la honte par les reproches de sa conscience? Il pense, sans doute, ce malheureux disciple, aux paroles de lâcheté qu'il a prononcées, de méconnoître celui qui à présent lui fait tant de bien et d'honneur. Il pense, sans doute, à ce que David avoit dit autrefois : « Celui qui est assis à table avec moi a levé le talon contre moi *. » Quoique cela ait été dit pour Judas, saint Pierre se le peut bien approprier.

D'ailleurs, la conduite de Jésus-Christ rappelle

* Ps. 41, 9.

276 LE BÉTABL18SB1IRNT DS SAINT PIEBBE

dans Vesprit de son disciple le dernier souper de la Pàque, auquel il avoit institué la Sainte Cène. Sans doute que Jésus-Christ Tavoit instituée à la veille de sa mort, pour fortifier ses disciples contre le scandale que la croix leur pourroit donner, et pour résister aux tentations auxquelles ils seroient exposés. Par ce sacrement, nous nous unissons plus fortement à Jésus-Christ, Thomme fort vient au dedans de nous pour nous aider à combattre. Voilà pourquoi saint Cyprien exhortoit autrefois son peuple à se munir de ce sacrement pour se disposer au martyre. Quelle confusion à saint Pierre, de penser qu*il avoit été appelé à ce festin délicieux, par lequel son maître Tavoit voulu prévenir contre les tentations du diable, et cependant de ravoir renié si lâchement? C*est là ce qui re- .nouvelle sans doute sa douleur et qui expose son âme à des remords inconcevables. Ah ! que les poissons qu'il mangeoit en ce dîner étoient mal assaisonnés pour lui! Ils étoient détrempés dans Tabsinthe et dans le fiel, et son breuvage apparemment n*étoit que de ses larmes amères qu'il avoit versées auparavant.

Mais si ces réflexions humilient et couvrent de honte saint Pierre, il a pourtant de quoi se consoler, puisqu'il n'entend point de reproche de la part de son maître et qu'il a même l'honneur de nmnger à sa table. C'est ce qu'il faut considérer en second

lieu. Car quelle marque d'amour peiit-il recevoir qui le puisse plus puissamment consoler, que de manger avec celui qu'il avoit renié ? Quand quelqu'un fait un festin, il n'y appelle pas ses ennemis; la fête seroit troublée par ces objets pour lesquels on a de l'aversion. On n'y appelle que ses amis, et ceux dont la vue peut rendre la fête plus solennelle, par le plaisir que l'on a de voir ce que l'on aime. Assuérus n'aippelle à son festin que les grands de sa Cour qui lui étoient affidés. Il ne souffrit aucun de ses ennemis en sa présence. Il n'y avoit aucun traître ni aucun ennemi de sa gloire. Ainsi saint Pierre se peut compter au nombre des amis de Jésus-Christ, quoiquUl l'ait offensé, puisqu'il a l'honneur de dtner a\ec lui. • Cela est si vrai, que vous devez remarquer que ce divin Sauveur veut dîner avec ses disciples avant que de prononcer son arrêt à saint Pierre; car l'Évangéliste dit expressément : ce Or après qu'ils eurent dtné. » Pourquoi ne parle-t-il pas à ce disciple infidèle, ou avant, ou pendant le dîner? Cela n'est pas sans mystère. Il vôuloit, comme je vous l'aidéjàfait remarquer, confondre et humilier son disciple, et lui donner en même temps des marques de son amour. Il l'abat d'un côté et le relève de l'autre : il en fait un pénitent, mais un pénitent auquel il inspire de la confiance. S'il eût parlé à saint Pierre d'abord qu'il l'aperçut; s'il

278 LK AiTÀBLIftSBiaNT ht SAINT PICRftIS

lui eût fait des reproches après les larmes amères qu*il avoit répandues en abondance; que seroit devenue cette pauvre âme? Hélas I la honte et la confusion Fauroient engloutie. Le désespoir s'en seroil emparé, et peut-être que cet infidèle seroit mort de regret. L'amour de Jésu8-*Christ ne demande point la mort du pécheor^ elle demiindff pkilât 8sa conversion et sa vie ^ (Test pourquoi, sans par« 1er à table à son disciple, il lui parle pourtant, et ce langage muet est plus efficace dans son cœur que tous les discours qu'il lui auroit pu tenir. « Or après qu'ils eurent dtné. »

PourronS'Uous, mes Frères, vous marquer prôr cisément la date de cet arrêt : je veux dire le temps précis du dtner que fit Jésus-Christ avec saint Pierre? Il me semble que je l'ai assez bien calculé pour le bien comprendre. Il faut savoir que, l'année de la mort de Jésus-Christ, la Pâque tomboit seu^-^ lement sur le cinquième du mois d'avril. Le jour de la résurrection fût le sixième; et ce fut dans ce même jour qu'il apparut pour la première fois à ses disciples et qu'il souffia sur eux le Saint-Esprit. Huit jours après, qui fut le treizième du même mois, il se trouva encore au milieu de ses disci^ pies pour guérir l'incrédulité de saint Thomas. L'Ëvangéliste ne marque pas précisément en quel

1 Ézëch. 18, 32.

EN SON APOSTOLiT. 279

jour Jésud-Ghrist se manifesta, pour la troisième foiSy près de la mer de Tibérias , mais il y a de TapparèDco que ce fut dans la semaine qui suivit la seconde manifestation. Ainsi^ si vous Otez le jour du Sabbat) auquel apparemment les disciples n*étoient pas à la pèche, il faut nécessairement que ce dîner soit arrivé entre le 13 et le 19 du mém^ mois.

Ce n'est pas sans raison, mes Frères, que je fais eette supputation. Car, par là, nous pouvons découvrir combien de jours Jésus-Christ a laissé saint Pierre dans la pénitence; et si mon calcul est juste, ce disciple n'a été dans cet état tout au plus que vingt jours. Par là vous pouvez remarquer quelle est la grande miséricorde de ce bon maitre enveré son disciple infidèle. Qu'est-ce que vingt jours de pénitence pour un si grand péché ! La discipline des anciens Pères de TÉglise a été bien plus sévère. Les plus modérés ont été d*avis que les apostats» les meurtriers et les adultères dévoient, tout au moins, passer trois ans dans la pénitence « Les autres ont soutenu qu'on ne les devoit admettre qu'à l'heure de la mort; et les autres, usant d'une disci^ pline bien plus sévère, ont dit qu'il les falloit laisser entre les mains de Dieu, sans permettre que l'Église usât jamais de miséricorde envers eui.

Allez, Tertullien, avec votre humeur farouche qui he resse&t trop de l'ardeur de votre climat :

280 LE BÉTÂBLISSEMENT DE SAINT PiEBRE

votre discipline est trop sévère et votre morale trop austère pour être reçue dans l'Église. Cette bonne mère a des entrailles de miséricorde aussi bien que son époux; elle n'oublie jamais le fruit de son ventre; et quand elle seroit assez inhumaine pour le faire, son mari ne rejettera jamais ses enfans. Venez apprendre dans la discipline de Jésus- Christy comme il faut agir envers les pécheurs rejpentans. Il n'attend pas l'heure de la mort de son disciple pour le rétablir dans son Église; dix-huit ou vingt jours, pour le plus, sont le terme prescrit à sa repen tance.

En effet, mes Frères, cet illustre pénitent avoit déjà passé par tous les degrés de la pénitence: L'ancienne discipline exigeoit de ces pécheurs dont je vous ai parlé quatre degrés où il falloit passer pour être admis à la paix de l'Église : le premier étoit celui des larmes, le second celui de la prosternation dans la poussière , le troisième d'oulr la prédication sans participer aux mystères, et le quatrième enfin étoit l'exomologèse ou la confession publique. Je trouve que saint Pierre avoit passé par ces quatre degrés.

Il avoit pleuré amèrement hors de la salle de €aîphe ; son déplaisir Favoit mis dans la poussière. 11 avoit oui la parole du grand prédicateur dans ses deux premières apparitions; et dans celte troisième, il fait la confession de son péché,

disant à Jésus-Christ : Il est vrai, Monseignear, je t*ai été infidèle ; mais tu sais* véritablement que je Vaime. Puis donc qu'il a passé par tous les degrés de la pénitence, par un effet de la miséri* corde, y a-t-il quelque chose qui puisse empêcher qu*il soit rétabli en grâce et dans les fonctions de son Ministère ?

Ce n*est pas tout : Jésus-Christ veut pratiquer ce qu*il a commandé dans son Évangile ; il avoit dit : «Si tu apportes ton offrande à V au tel, et que là il te souvienne que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l'autel, et t'en va; réconcilie-toi premièrement avec ton frère, et alors viens et offre ton offrande ^» Il ne dit pas : Si tu as quelque chose contre ton frère, mais si ton frère a quelque chose contre toi. ' Qu'avez-vous, saint Pierre, contre Jésus-Christ? Que vous a fait ce bon maître? ou plutôt : Que ne lui avez- vous pas fait? Vous lui avez donné des marques de votre indifférence , et il veut vous donner des marques de son amour. Vous l'avez offensé, il vous veut pardonner. Vous lui avez été infidèle, et il veut être constant en ses promesses. C'est pour cela que Jésus-Christ va chercher saint Pierre, qu'il le fait dîner avec lui, et par là il exécute ce que lui-même avoit commandé : « Si ton

* Math. 6, 23-24.

282 LE RÉTABLI88SM£ffT DE SAINT PIEBBE

frère a quelque chose contre ioi^ réconcilie*tûî a^ec ton frère. »

Ce n*efit pas tout encore, mes Frères; je dé«* couvre en ce procédé un grand mystère : Jésu»« Christ est en état de quitter la terre pour s*en aller dans le Ciel ; il y monte pour présenter à Diéu^ son Père, ce sang frais et vivant, qui proûonc# chose meilleure que le sang d*AbeU II le Va poser en qualité de notre souverain sacrificateur sur Vautel du sanctuaire céleste. Mais avant que d*a1-« 1er offrir cette précieuse offrande, il se réconcilie à saint Pierre, afin que tous les chrétiens puissent dire qu*il a heureusement exécuté ce qu'il a re^ eommandé. Mais enfin je remarque que Jésus-»

Christ n'a laissé saint Pierre que peu de tempd dans la pénitence, parce qu'il étoit important qu'avant que de monter au Ciel il rétablit son disciple en son apostolat. Cet infidèle devoit être d'un grand exemple à toute l'Église* Il devoit avancer le règne de son maître par sa vie et par sa mort, par sa prédication et par ses souffrances, il falloit donc que cette étoile fût remise dans le Ciel de l'Église pour briller avec plus d'éclat qu'elle n'avOit fait auparavant : or^ après quHh eurent diné. C'est là la date de l'arrêt.

Il faut à présent écouter le juge qui interroge le criminel : c( Simon , fils dçi ^pna ^ m'aimes-tu plus que ne font ceux-ci ? >>

You6 savezy me» Yxère», que JédusMilhrist ayolt changé le nom à quelques-un» de s»es apôtres. Saint Pierre avoit eu part à cet honneur aussi bien que Jacques et Jean^ qui avoient été appelés BoanergèSy c*eiUà"-direenfans du tonnerre, et pour lui il avoit été appelé Céphas^ c'est-à-dire Pierre, parce qu*il devoit être une colonne en la maison de Dieu; comme rappelle saint Paul en FÉpttre aus Gaiates, par la bienheureuse confession qu*ii avoit &ite que Christ étoit le Fils dû Dieu vi-* vaut. Il a renoncé à cette confession par son apos« tasie; il ne faut plus qu'il jouisse du glorieux nom de Cépbas qui lui avoit été donné. C'est pour cela que vous de^ez remarquer que Jésus-Christ ne rappelle pas Simon Pierre, mais Simon, ôls de Jona. Il n'est plus apôtre, par son infidélité; il doit reprendre son premier nom, comme il a repris sa première condition. Simon est un beau nom, puisqu'il signifie un auditeur, et un auditeur obéissant ; mais celui de Jona marque la lâcheté de saint Pierre. Jona, dans la langue sainte, signifie une colombe ; il est donc le fils de la colombe, c'est-à-dire un homme craintif que la voix d'une chétive servante a épouvanté. Par ce nom, son maitre rappelle dans son esprit sa faute, comme s'il lui disoit : «Je t'avois donné le nom d'un disciple obéissant, d*un confesseur ferme et inébranlable, en t'appelant Simon Pierre ; mais^

à présent, tu n^es plus cela : tu es un disciple timide, un confesseur tremblant : « Simon, fils de jona, m*aimes-tu?»

Je sais bien qu'on a remarqué que le nom de Jona est un abrégé de celui de Johanna, qui signifie miséricordieux, et qu'ainsi saint Pierre est appelé fils de Jona , c'est-à-dire fils du miséricordieux ou de la miséricorde. Et en effet, comme Jésus-Cbrist est en état de prononcer en sa faveur un arrêt d'absolution et de grâce, il semble que ce sens seroit plus naturel de l'appeler un disciple fils de la miséricorde, puisqu'il alloit recevoir, si je l'ose ainsi dire, une nouvelle naissance ; mais non, cette première vue doit être préférée à la seconde, comme plus conforme à l'intention de Jésus-Christ qui veut humilier son disciple. Ne voyons-nous pas dans les causes criminelles que, lorsque l'accusé parott devant son juge, fùt-il de la condition la plus relevée, on rappelle du nom de sa famille? Quand une suite d'actions héroïques lui auroit acquis les noms les plus glorieux, et qu'une seule mauvaise action en auroit effacé tout le lustre, un juge ne le traiteroit plus ni de conquérant ni de vainqueur : son crime le rendroit indigne de tous ces éloges ; son juge Vappelleroit par son premier nom. Saint Pierre a terni par son apostasie toute la gloire de son apostolat ; il est déchu de cette charge éminente ; il

n'est plus Simon Pierre, il est fils de Jona à présent qu'il parott devant son grand juge. Si Abram a été appelé Abraham, il a conservé ce beau nom même après sa mort, parce qu'il ne Ta jamais flé* tri par aucune action qui le rendit indigne de le porter. Et si Jacques et Jean, ces fortes colonnes de l'Église, ont reçu le nouveau nom de BoaQer«> gès, la gloire de ce nom les a accompagnés jusque dans le tombeau, d'où il se fait encore entendre au milieu de l'Église. Quelles dévoient être les pensées de ce disciple à l'ouïe du procédé de son juge,^ qui le dégrade de ce haut degré d'honneur où il l'avoit élevé ! Je m'imagine qu'il s'attend à essuyer de sanglans reproches au sujet de son infidélité. Mais non, rassurez-vous, saint apôtre, vous avez affaire à un juge plein de douceur, qui a plus de pitié de votre faute que de désir de la punir.

Il y a bien de la différence, entre le trône. de Dieu sous l'Ancien Testament et le trône de Jésus- Christ sous l'économie de la grâce. Celui-là parott terrible et tout à fait épouvantable : «Il est envir ronné d'une flamme de feu; ses roues sont comme le feu ardent ; un fleuve de feu sort et parott devant le juge qui y est assis : mille milliers d'anges le servent et mille millions assistent devant lui, n selon la description que nous en a faite le prophète Daniel ^ Que dit ce juge qui est assis sur ce trône?

* Dan. 7, 10.

« Il n'y a point de paix pour le méchant, a dit mon Dieu'. Ne me vengerois-je point d'une nation qui est telle ^? v Ainsi on ne peut entendre de la bouche de ce juge que des paroles menaçantes dans son interrogatoire, et pour la fin un arrêt irrévocable de mort et de condamnation.

Mais ce second trône n*a rien qui épouvante ; on n*y voit point tout ce terrible appareil : le juge interrogé les criminels avec douceur, et ils se doivent toujours attendre d*oulr un arrêt de grâce.

G*est, mes Frères, ce que vous voyez aujourd'hui en la conduite de lésus -Christ à Tégard de saint Pierre; il ne le traite ni d'injBdèle, ni de l&che, ni de méchant, ni de traître, ni d'apostat : ces termes violens ne s'accordent pas avec sa douceur ; il lui dit seulement : « Simon, fils de Jôna, m*aimes*tu?» Ah! que cette parole est consolante pour saint Pierre ! qu'elle relève agréablement son cœur abattu !

' Ce n'est pas que cet interroga( ne contienne un reproche : mais c'est un reproche d'amour et non pas de colère ; car par là il veut le faire sou-^ venir s'il a été homme de parole. Combien de fois avoit-il protesté à son maître d'avoir de l'amour pour lui ! G^étoit l'amour sang doute qui lui inspiroi t ces paroles toutes plehies de feu : « Encore que

* Esaïe 48, 22.

• Jér. 6, 9.

EN soif APOSTOLAT. 287

tous soient scandalisés en toi, si est-ce que je ne serai jamais scandalisé '. » Et quoique son maître Tavertlt qu*en cette même nuit il le renieroit, son ardeur lui fit dire : « Quand même il me faudroit mourir avec toi, si est-ce que je ne te renierai point'.» Qu'il est dangereux, mes Frères, de tant présumer de soi -même j Lorsque nous croyons d'être forts, c'est alors que nous sommes faibles, et c'est en vain que nous promettons à Dieu de lui être fidèles, si nous ne nous appuyons uniquement sur sa grâce. Notre suffisance vient de Dieu, dit saint Paul; et saint Jacques ajoute : a Que tout don parfait et toute bonne donation vient d'en haut, descendant du Père de lumière^.)» Si saint Pierre avoit dit à Jésus-Gbrist : Je te suivrai partout, pourvu que je sois soutenu par ta grâce et par ta force invincible, il auroit pu promettre de lui être fidèle; mais copme il fonde son discours sur cette ardeur qui lui étoit naturelle, comme dit saint Chrysost6me, il ne peut que succomber à la tentation, et renoncer à celui à qui il avoit tout pro<mis. C*est pour cela que son maître lui dit : aSimon, fils de Jona, m'aimes-tu?» Car est-ce aimer son maître que de l'abandonner avec tant de lâcheté.

< Math. 26, 33.

« Math. 20, 35.

• Jacq. 1, n.

288 LE RÉTABLI88EMfiNT DE SllNT PIERRE

et de le renier, non-seulement une fois, mais par trois fois?

: Quel honneur se fait Home de fonder la primauté de saint Pierre sur ce passage?:Ses docteurs osent soutenir que Jésus-Christ n'a fait cette demande à saint Pierre que pour l'établir Prince des apôtres; puisque c'est à lui qu'il a dit en particulier : « M'aimes-tu? Pais mes agneaux. » Si le raisonnement étoit juste, ce disciple auroit-il été con- Iristé, lorsque son maître lui dit pour la troisième fois : a M'aimes-tu? » 11 reconnut, sans doute, qu'il lui faisoit un reproche de sa triple abnégation, bien loin de s'imaginer que cette parole l'élevât au-dessus de ses confrères. En efiet, quelle apparmce que son divin Maître ait pensé à l'établir le premier des apôtres, en lui disant : « M'aimes-tu ? » Le sens est bien plus naturel de dire qu'il ne lui fait cette demande que pour l'averti^r de son péché, pour sonder sa conscience, s'il est en état d'être )*élabli en l'apostolat qui demande tant d'amour à ceux qui sont revêtus de ce saint caractère, pour faire dignement l'œuvre du Seigneur. En cela vous voyez que Rome se fait des armes de tout pour appuyer son prétendu Saint-Siège. Elle prend l'ignominie de saint Pierre pour sa gloire, et le rétablissement en son apostolat pour une exaltation par-dessus les autres apôtres.

Ne suivons pas ces docteurs dans leur égare-

ment; et disons ce que nous avons déjà remarqué, que Jésus-Christ ne dit à saint Pierre, « Simon, fils de Jona, m'aimes-tu, » que pour le disposer à un heureux rétablissement. Il n'y a que Tamour que Ton a pour ce divin Sauveur qui puisse faire un bon apôtre et un bon Ministre de TÉvangile. J'avoue que tous les fidèles doivent aimer Jésus-Christ pour être sauvés. La livrée et la devise de l'épouse mystique est Amour; mais comme il se trouve des degrés dans cet amour, il faut que les serviteurs de Dieu en soient plus pénétrés que le reste des fidèles. Pour vous le prouver, vous n'avez qu'à considérer ces quatre choses, qui rendent cette œuvre excellente, comme dit saint Paul, extrêmement difficile.

Premièrement, il faut qu'un Ministre de l'Évangile ait plus de connoissance des mystères de la Religion que ceux qui sont commis à ses soins pour les enseigner K Qu'il faut de prières pour obtenir la langue des bien appris] Qu'il faut de peines et de veilles pour acquérir les lumières qui sont néc^essaires pour être « cet homme de Dieu accompli, et parfaitement instruit à toute bonne oeuvre^! »

J'avoue que les apôtres, qui étoient inspirés immédiatement, n'avoient pas besoin d'une grande

• 1 Tira. 3.

» 2Tlm. 3, 17.

étude. «Ne tous mettez pas en peine, leur disoit Îésus-Christ, de ce que vous direz, l'Esprit parlera pour vous^w; mais cela n'empêche pas qu'ils ne dussent être dàrisrapplicàtiôii, puisque saint Paul demande ses parclièmins à Timothée.

En second lieu, qui dit un Ministre de l'Évangile, dit un homme de rebut selon le monde. Il n'y a rien de si méprisé que lui. « Monte, pelé, monté, pelé, » crioient les encans au ton Élizéé^. « Dieu a choisi, disoit saint Paul, les choses foibles

et méprisées dé ce monde*.» Ce n^est pas seulement le mépris de ceux de dehofs qu'il a à soutenir, c'est encore le mépris de ceux de dedans, auxquels il f'aut souvent dire, avec un esprit de douceur : «Nous sommes fous, et vous êtes sages; nous sommes foibles, et vous êtes forts; vous êtes honorables, et nous sommes saris honneur*. »

En troisième lieu, qui dit un Ministre de ï'Évangile, dit un homme de souffrances, qui doit être prêt aux plus rudes persécutions. Comme il est le chef de son Église, c*est à lui que le diable et Iç monde s'en prennent pour perdre le troupeau. «Le berger sera frappé, disoit Jésus-Christ, et les brebis seront éparsés. » On û'â qu'à examiner là vie de

1 Math. 10, 19-20.

* 2 Rois 2, 23.

8 1 Cor. 1, 28.

♦ 1 Cor. 4, 10.

s^iat Paul, et l'on verra quell|3s sont les souffrances auxquelles un Ministre de TÉvangile est exposé.

Enfin, qui dit un Ministre de rÉyangile, parle d'un homme qui abandonne les plaisirs, les honneurs, le bien-être jet les richesses de ce siècle. S^ yie doit être si bien féglée, qull doit être p^psa piété Qt par sa vertu la lumière du monde, Son humilité doit être le caractère de son élévation: son plaisir, de faire la volonté de son maître, et, pouf le regard des richesses, il doit tenir le langage des disciples : « Voici, nous avons tout abandonné pour te suivre'.» Pourvu qu'il ait de quoi vivre et se vêtir, cela lui doit suffire. Sa fortune est faite, comme Ton parle, avec une petite pension. De sorte que si le monde le regardoit du bon côté, il le regarderoit, sans doute, comme un homme admirable. A votre avis, mes Frères, ne faut-il pas ainaer Jésus-Christ pour se disposer à tant de travaux, pour essuyer tant d'ignominie, pour s'exposer à tant de souffrances ^ et pour se réduire à im état de déshonneur et de pauvreté seloo Je pipnde? Cependapt^ c'est là l'apanage des Mijiistres (le rÉvangilp. Jésus-Christ en veut rétablir ijn aujourd'hui, il faut donc qu'il sache de sa bouche s'il l'aime, pour voir s'il est en état de renoncer à

^ Luc 5, 1 1 .

292 LE BÉTABLISSEMENT DE SAINT PIERBE

soi-même et de charger sa croix. «Simon, fils de Jona, m*aimes-tu?»

La différence est grande entre un véritable Ministre de rÉvangile et un Ëvéque de FÉglise Romaine. Celui-là n*a que la croix pour partage, et celui-ci en a une, mais elle est d*or. Où sont ses travaux dans Tétude, pour être l'homme de Dieu? Un moment de lecture dans un bréviaire fait toute son application. Où est le mépris que Ton fait de sa personne? C'est un Dieu ou une idole qui marche devant son peuple. Où sont ses souffrances pour la cause de TÉvangile? Il repose doucement dans un superbe palais, où il vit dans les plaisirs et dans les délices. Où est enfin sa pauvreté? Les richesses sont son partage; le faste et la grandeur l'ont fait soupirer après TÉpiscopat. Un homme du monde diroit : Ah 1 qu'il fait bon être Ministre de l'Évangile à ce prix-là ! Mais, si en ce temps Jésus- Christ descendoit du Ciel, et qu'il demandât à tous ces Évoques : « M'aimez-vous pour travailler, pour être méprisés, pour souffrir et pour être dans la pauvreté?» Il est à craindre « qu'ils ne le priassent de s'en aller de leurs quartiers*,» comme firent autrefois les Gerséniens. « La charité de Christ nous étreint, dit saint Paul; sachant cela, que si un est mort pour tous, tous aussi sont morts*. »

> Marc 5, 17.

• 2 Cor. 6, H.

BN SON APOSTOLAT. 293

Cela veut dire que Uamour que nous avons pour Jésus-Christ nous porte jusqu'à ce points que de mourir pour lui.

C*est ce que ce bon maître demande aujourd'hui à son disciple, pour être un véritable apôtre. Et, afin de ne le surprendre pas par une seule demande, il la réitère par trois fois, pour lui laisser le loisir de bien examiner si Tamour qu'il exige de lui est bien empreinte dans son cœur. Je n'ignore pas ce que les Pères de l'Eglise ont dit sur cette triple demande. Saint Chrysostôme et saint Augustin tombent d'accord, que c'est afin que saint Pierre répare la faute de son triple reniement par une triple confession. Quelques autres ont dit que saint Pierre ayant offensé le Père, le Fils et le Saint- Esprit, il y avoit une confession pour chacune de ces trois adorables personnes. J'ajouterai une autre considération qui me parott très-pieuse et trèsimportante. C'est que l'amour qu'un Ministre de l'Évangile doit avoir pour Jésus-Christ ne doit point être partagé. Le monde ne doit pas en avoir une portion, et Jésus-Christ l'autre. L'âme et toutes ses facultés doivent être pour lui. Or, vous savez que le sommaire de la loi porte expressément que « nous devons aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre pensée ', » trois

< Math. 22, 37.

facultés qui doivent être entièrement pénétras de ce divin amour. aSimon, âisde Jona, in*aimes-tu?i^ Voilà pour le cœur. « Simon, fils de Jon4, pi'ftiipesr tu? V Yoilà pour Tàn^e. a Simop, UU de Jona, m' aimes-tu? » Yoilà pour la pensée.

fomnae les apôtres dévoient être les premiers porle-enseignes de TÉvapgile; comme ils dévoient les premiers aller arborer la croix de Jésus-GI^rist par toute la terre, ce qui les devoit expo^r à la rage du monde, à la cruauté des tyrans et à niille souffrances : il falloit aussi que leur amour allât jusr ques au dernier période; qu'elle fût jardente et nqn point languissante; qu^elle fût forte et non poiot fpible; quelle fût violente, pour leur faire ravir le Royaume des Cieu^, et non point tiède, pour faire lâchement Toauvre du Seigneur. Autant que Tamour d'un Ministre ordinaire de VÉvangile doit surpasser Tamour d'un simple âdèlo, autant Tamour d'un apôtre devoit être élevé par- dessus celui d'un Ministre du second ordre. Jésus-Chi^ist devoit rétablir saint Pierre pour lu faire un astre 4e la première grandeur; jugez après cela s'il ne lui doit pas dire dans son interrogatoire : <( Simon, fils de Jona, m'aimes-tu? »

Mais pourquoi ajoute-t-il, «plus que ceux-ci?» Pourquoi comparer l'amour de ce disciple avec celui des autres? Il n'est pas difficile d'en rap-^ porter la raison. Je ne dirai pas ici ayec les doc-

teurs (de TËglise Roipaine , que Jféaus-Christ voulant éLever saint Pierre par dessus- ses compagnons, il vouloit qu'il y eû| , en cet apôtre , un caractère qui le distinguât de tous les autres; et comme dans Tordre du Ministère il sem|3le que celui qui aime le plus mérite d'être Ip plus élevé, qu'aussi saint Pierre, ayant plus d'amour pour son mattre que les autre^ apôtres, méri^oit de tenir le prepipr rang parqiii eux^ d'être leur chef^ leur prince pt leur maître.

Quelle folle imagination ! Il n'y a non plus de mérite dans l'élection à l'apostolat, qu'il y en a en l'élection de l'immortalité et de la gloire. Tout cela est un pur effet de ]a grâce : « Qu'as-tu, ô homme, que tu ne l'aies reçu*? Ce n'est point vous qui m'avez élu, mais c'est nuji qui ^ojis ai élus *, » disoit le divin Sauveur à ses apôtres. L'erreur se sert de toutes armes pour appuyer ses faux dogmes. Ce passage «st directement opposé à ses prétentions, et cependant elle s'en veut servir pour élever un trône à saint Pierre qu'il n'a jamais prétendu, et que son maître n'a janiais pen$é de lui donner.

Je vous représente saint Pierre comme un criminel qui parolt devant spn jugej c'est bien assez qu'il fasse grâce h ce pqtjpable; qu'il le remette

» l.Cor. 4, 7.

• Jean 16, l(|.

dans sa première dignité. Aussi ce n*est pas là la vue de ce juge qui doit bientôt prononcer Tarrêt; il ne veut que savoir si le criminel est en état d'un véritable pénitent , s*il se repent de son crime, et s'il souhaite qu il lui soit pardonné. Pour cet effet il l'humilie, bien loin de l'élever ; car c'est le but qu'il se propose dans cette comparaison : « M'aimes-tu plus que ne font ceux-ci ? » Voici donc la raison de cet interrogatoire. Saint Pierre avoit fait parottre tant d'ardeur pour son maître pendant tout le cours de sa vie, qu'on auroit jugé que son amour étoit beaucoup plus grande et beaucoup plus ardente que celle des autres disciples. Quand Jésus-Christ est abandonné des troupes, après avoir fait un miracle devant leurs yeux, qui répond à cette demande : «Et vous, ne vous en voulezvous point aussi aller? » c'est saint Pierre qui dit avec un ton assuré : a Seigneur, à qui nous en irions-nous? Tu as les paroles de vie éternelle; et nous avons cru et connu que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant *. » Quand ce même Sauveur a parlé à ses disciples des souffrances de sa passion , qui entreprend de le fortifier ? C'est saint Pierre : « Seigneur aie bon courage, ceci ne t'arrivera point *^. » Quand il demande à ses disciples : a Et vous, qui dites-vous que je suis? » c'est saint

* Jean C, C8-60.

« Malh. JC, 22.

Pierre qui répond : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant K » Quand il assure qu'à la veille de sa passion on sera scandalisé en lui, c*est saint Pierre qui proteste, <c qu'il le suivra en prison et à la mort '. )> Enfin quand il est attaqué par les soldats qui s'approchent pour se saisir de sa personne, c'est saint Pierre qui tire l'épée pour le défendre'. Il parle toujours, et les autres sont toujours dans le silence. Jésus interroge tous les disciples, et il n'y a que saint Pierre qui réponde. Il semble qu'il soit la bouche des apôtres, comme l'appelle un Père de l'Église *. Il parle bien quand il parle pour eux : mais il parle très-mal lorsqu'il parle pour lui-même.

Après toutes ces démarches, qui ne diroit que saint Pierre a plus d'amour pour son maître que tous ses compagnons? C'est par cet endroit que Jésus-Christ le veut encore humilier, en rappelant dans sa mémoire tout ce qu'il avoit dit, afin qu'il désapprouve et qu'il se repente de ce qu'il avoit fait. Que ce cœur devoit être abattu à l'ouïe de ce discours : « M'aimes-tu plus que ne font ceux-ci? » C'est une épée à deux tranchans , qui atteint jusques à la division de l'âme et de l'esprit de cet

« Math. 16, 16.

* Luc 32, 33.

> Jean 18, 10.

^ Chrysostôme.

298 tE BÉTAfiU^iaiEMT DE SAINT PIEBBE

infidèle, et qui lui cause une douleur plus dure que la mort.

A cette Yoix, il repassa daos son esprit, les assurances de fidélité qu'il avoit dopnéesà son maître. 11 reconnolt qu'il a beaucoup dit, mais qu'il apeij fait; et que, si ses confrères n'en ont pas tant dit que lui, ils ont beaucoup plus effectué, qu'ils ont été fermes lorsqu'il a été la faiblesse même.

Hàtons-nous, mes frères, pour tirer ce repçpt^nt du triste état où il se trouve; un plus la^g interrogatoire le feroit mourir de douleur; ii le faut entendre eu ses réponses personnelles. Les voici aux mêmes termes que l'Évangéliste les a couchées : «Oui, véritablement, Seigneur, tu sais que je t*aime. »

D'abord il faut considérer que saint Pierre se purge par serment, pour donner plus de criéance à la vérité qu'il met en avant. En quoi il suit la forme ordinaire des causes criminelles, auxquelles les juges font prêter serment aux prévenus avant qu'ils répondent. Jésus-Christ avoit dit à ses disciples : u Ne jurez point, ni par le ciel, ni par la terre : mais que votre dire soit oui, oui, non, non K » Saint Pierre exécute dans la première partie de son serment le commandement de son maître : c< Oui, vraiment, tu sais que je t'aime. »

* Math. 5, 34-36.

Il est plus difficile de découvrir le sens de la ' seconde partie de son serment^ qui consiste en cette flarole «vraiment : » car elle peut faire deux sens différens en ce passage. Dans le {)remîer on le peut traduire de cette sorte i é Oui, Seigneur, tù sais que je t'aime véritableineiït. » Et par là saint Piélre atlra voulu insinue!* à Jésùs-Ctrist que, (Judiqil'il l'ait renié^ il ne laisse pas que de l'aimer; que son péché n'a pas été Un péché de malice, inàis de foiblêssd; et (j[u' enfin s'il à manqué eil quelques actes extérieurs d'amour, la longue habitude qu'il atoit contractée pour l'àimef h'élôit point éteinte en soû CfiBur. Ce sens est clair, il est beat! , et répond très-bien atii Sentilnens dé cet dpfitre.

Mais, patude seconde elplicàtion, j'aime mieux dire que ce « vraiment x> fait une partie du serment de cet apôtre, pour confirmer d'autant plus la vérité de son discours.Yous savez, mes Frères, que quand Jésus-Christ jure dans l'Évangile, il juré par la vérité. Et quelle est cette vérité par laquelle Jésus-Christ jure? C'est lui-même : car il est «la voie', la vérité et la vie ' » , aussi bien que le témoin fidèle et véritable. De sorte que toutes les fois que Jésus-Christ dit: «En vérité, en vérité,» il jure par soi-même; par où il démontre la vérité de sa

* Jean 14,6.

divinité. J*applique ce principe au serment de saint Pierre, et je dis que le a vraiment» dont il se sert est la même chose que la vérité par laquelle Jésus-Christ jure, comme s'il disoit : <c Oui, Monseigneur, je jure par toi-même, qui es la vérité, que je t*aime. »

Par là il fait connoltre qu*il le reconnolt pour son Dieu, au nom duquel il jure; et quil se donnera bien de garde de mentir, puisqu'il interpose un nom si vénérable et qu'il est en la présence de son Seigneur, qui est puissant pour punir son parjure, a Tu sais que je t'aime... » il répond précisément à l'interrogatoire : mais pour marquer qu'il est véritable en sa réponse, il ne se contente pas de l'affirmer par serment; il va plus avant, il veut que Jésus-Christ sonde son cœur, qu'il le pénètre par ses vives lumières, pour voir si cette amour n'est pas bien empreinte en son âme. Il n'en veut pas être cru à sa parole, elle a été trompeuse; le cœur n'a pas toujours soutenu la langue ; il prie donc son Seigneur d'examiner son intérieur, pour juger si la langue dément son cœur.

D'ici l'on peut inférer que saint Pierre connoissoit distinctement que Jésus-Christ étoit Dieu, puisqu'il n'appartient qu'à cette essence glorieuse de sonder les reins et les pensées. Les hommes ne peuvent connoltre les pensées du cœur que par les paroles : mais saint Pierre veut que Jésus-Christ

connoisse par son cœur la vérité de ses paroles. En effet y les paroles peuvent faire , illusion aux hommes; il n'est rien de plus facile que de prendre le masque du beau semblant pour tromper par de fausses apparences : mais il est impossible que ce qu'on impose à la créature soit imposé au Créateur, et qu'on le puisse tromper par des paroles déguisées. C'est pourquoi saint Pierre, qui n'est pas en état de dissimuler, renvoie la connoissance de son cœur à Jésus-Christ, « Seigneur tu sais que je t'aime. »

Ce n'est pas tout. On peut inférer du discours de cet apôtre que sa foi n'étoit point défaillie , au temps même de son apostasie. Seroit-il bien croyable qu'une amour qui auroit tout à fait défailli, par un triple reniement, se fût renouvelée dans un moment ? 11 faut bien plus de temps pour trouver ce que l'on a perdu, surtout quand il s'agit d'une chose aussi précieuse que la foi. 11 n'y a point de retour, dit la bonne philosophie, de la privation à l'habitude. Si cette foi, qui est un don de Dieu, pouvoit se perdre, le diable l'auroit bientôt trouvée pour la cacher. Ce ne seroit pas un flambeau qui se rallumât si facilement à l'approche du grand soleil de justice. Non, non, comme « le don de Dieu et sa vocation sont sans repentance ', »

^ Rom. 11,29.

302 LE RÉTABLISSEMENT DE SàÏNT PIERRE

la foi, qui est un de ces riches dons, peut s'égarer pour quelque temps, mais elle ne se peut jamais perdre. C'est pour cela que saint Chrysostôme a Comparé la foi de saint Pierre à un charbon ardent qui éloil couvert sous la tenàtë. Et d'autres à un petit surgeon qui est couvert dé glaçons pendant la rigueur de Vhiver, et qui ne laisse pas pourtant de pousser au moment que le soleil s'approche de nous.

Quoi qu'il en soit, saint Pierre n'a pas démenti la parole qu'il donnoit à son maître âe l'aimer. Depuis son heureux rétablissement jusqu'à la fin de sa vie, il a donné des marques authentiques de son amour. Èaut-il courir la terre pour aller annoncer l'Évangile ? 11 est prêt à courir jusqu'au bout du monde; Faut-il avancer le règne de ce grand Roi au milieu de mille fatigues, de mille peines et de mille souffrances? Tout cela n'est pas un obstacle pour ralentir son ardeur. Enfin faut-il mourir pour une si bonne cause? Il va agréablement à la mort; et lorsqu'on veut le crucifier, il demande pour toute grâce qu'on mette sa tête en bas et ses pieds en haut, ne se jugeant pas digne de mourir comme son maître *.

Mais quoique cet apôtre sente dans son cœur l'ardeur de l'amour qui le consume, il se donne

* Eusèbe.

))ien de garde de répondre à la seconde partie de Vinterrogatoire de sop juge. Il lui a\oit demandé s'il Taimoit plus que les autres disciples; il lui répond qu'il Taime, mais il garde le silence à ce second égard. 11 sait par une triste expérience que les discours les plus pathétiques et le^ plus ardens ne sont pas toujours soutenus par de bons effets* Ainsi, après avoir été infidèle, il ne veut pas paroltre téméraire en jugeant de Tamour de ses confrères, puisqu'il est asse? empêché de rendre compte de la sienne. Comme le juste vit de sa foi, il doit laisser vivre les autres de la leur. Pouvoil-il dire à Jésus-Christ qu'il l'aimoit plus que les autres disciples, après les avoir vus dans une bienheureuse persévérance, sans que leur fpi eût été aucunement ébranlée? Cette retenue est louable; elle est un grand exemple pour nous apprendre de nous mettre toujours au rang des plus grands pécheurs , comme faisoit saint Paul. Les torrens qui coulent avec violence sont bientôt fi sec; et après que leurs eaux sont écoulées, ils ne laissent après eux que du limon et de l'ordure, /ésus- Christ est satisfait de l'humilité de cet apôtre; c'est pourquoi il pe le presse plus sur cet article dans les deux autres interrogats qu'il lui fait dans la suite. Ne le pressons p§^ fl&yantage, ^à l'exeoiple de ce bon maître. Ëqoutpns V Arrêt que Ç6 graufl juge ya prononpi^r.

Le temps est bien long à un criminel lorsqu'il parolt devant ses juges; mais son inquiétude doit être extrême jusqu'à ce quil ait oui son arrêt de vie ou de mort. Rassurez-vous, saint apAtre, votre juge n'est pas inexorable; votre confession le touche, et l'assurance que vous lui donnez de l'aimer fait qu'il vous pardonne votre infidélité, et qu'au lieu de vous condamner comme vous lé méritez, il va vous faire grâce et prononcer l'arrêt de votre rétablissement. Pais mes agneaux. Je remarque, mes Frères, qu'il n'y avoit que Jésus- Christ qui pût remettre saint Pierre en l'honneur de son apostolat et lui pardonner son crime. Il étoit la personne offensée qui pouvoit seule lui pardonner son péché, et le grand prophète qui étoii seul capable de lui remettre en main les clefs du royaume des Cieux.

J'avouequeles autres disciples le reçurent, même après sa chute, en leur compagnie , mais ils se donnèrent bien de garde de le rétablir en la charge d'apôtre. A la vue de ses larmes, ils pleurent avec lui; ils ont compassion de son triste état; ils le consolent et tâchent de relever ce courage abattu. Des hommes plus fiers et moins charitables l'auroient chassé de leur présence, comme un perfide et un infidèle, indigne de rentrer dans leur sacré corps; ils l'auroient chargé d'injures, de reproches et de malédictions; peut-être même

qu'ils auroient prononcé contre lui le grand anathème : Maranatha * ! Mais non, la charité des disciples « est bénigne : elle n*use point d^insolence, elle ne s'enfle point, elle ne se réjouit point de l'injustice; elle supporte tout*,» En efifet, c'est ici qu'on peut faire une remarque touchant la charité de ces bienheureux disciples. Si jamais un infidèle a mérité d'être traité avec indignation, c'a été le période Judas, qui, non content d'abandonner son n^attre, le trahit par un baiser, qui est le symbole de l'amour, et le vendit pour trente pièces d'argent.

Cependant, voyez-vous que ses confrères s'en prennent à sa trahison pour insulter sa mémoire avec des paroles d'exécration? Non, ils sont dans le silence, et, pour tout reproche, ils ne disent que ce petit mot : a 11 s'en alla en son propre lieu. » Ils sont debout ; ils prennent seulement garde à ne tomber pas. S'ils ont tenu une conduite si chrétienne à l'égard de Judas, pourquoi ne la garderoient-ils pas à l'égard de saint Pierre? Hélas ! ils considèrent qu'il y a bien peu de différence entreleur lâcheté et l'infidélité de leur confrère ; ils se souviennent que lorsque Jésus-Christ étoit sur la croix, ils se tenoient de loin, et qu'il n'y avoit que Jean, le bien-aimé disciple, qui eût osé pa-

* 1 Cor. 16, 22.

« 1 Cor. 13,

306 t£ AÉTAfiLlfiSSmiiT DK SAIHT PIERRE

roltre au lieu de son supplice. Il est à présumer que ces peosées Içur douuoient de la confusion , et que s'ils ne se mettoient pas au rang des apostats, du moins ils se considéroient comme des disciples timides. Je m'imagine donc qu'ils consolent cet affligé qui verse à leurs pieds tapt de larmes amères, qu'ils mêlent les leurs avec les siennes, qu'ils l'embrassent comme leur frère; mais, avec tout cela, ils n'osent pas le recevoir comme leur compagnon en l'apostolat.

Si voi|s en voulez savoir la raison , c'est parce qu'un apôtre doit être reçu immédiatement de Jésus-Christ. Cette charge est trop emportante et trop extraordinaire pour la tenir par le ministère 4es hommes ; c'est un des caractères de l'apostolat d'être donné de la propre main de Jésus- Christ : d'où vient que saint Paul n'y est reçu que par la voix qui lui parle du ciel f. S'il eût été au pouvoir des disciples de rétablir cet affligé en sa première dignité» ne doutons pas qu'ils ne l'eussent fait avec joie et qu'ils ne l'eussent consolé par ^ette marque de leur amour; mais comme ils avoient reçu eux-mêmes leur vocation immédiatement de Jésus - Christ, ils conservent ce droit à leur grand maître, et se contentent de faire ce qui est en leur pouvoir, de consoler ce

* Act. 9.

m SOM APOSTOLAT. 307

péDiteD^ €t (te compatir i son extrême affliotioD.

Il p'y a que deux mots dan§ Tarrêt de ce grand jji|ge, mais ils sont (l'une gr^ncle importance : il pQmmanfle premièrement à saint Pierre ce qu'il doit faire en qualité d'apôtre, c'est de paître ; et pu second lieu, envers qui il doit exercer cet office, c'est eqvers ses agneaux.

Yous savez, n>es Frères, qiie les Rois, les Princes ^t JjSSJitfagistrals sont appelés des Pasteurs dans l'Écriture-Sainte. 11 n'y a rien de plus familier que d'oi^ir Dieu parlant ep ce^ termes : «il paîtra mon peiiple, » lorsqu'il parle de qoalque Roi. Les auteurs profanes même se sont servis de cette métaphore pour représenter le devoir des Prinpes envers Ipurs sujets. Agamjemnon pst appelé le Pasteur des peuples. Cette idée, sous laquelle les Rois npus sont représentés, marque quelle est la douceur dont les souveraii^s doivent user envers leurs sujets; mais, quoi qu'il en soit, l'autorité des Rois ^St toujours despotique : ils sont touj()urs les paîtres de leurs sujets, et ne leur commandent guelquefois qu'avec un pouvoir trop absolu. L'autorité que Jésus-Christ donne à saint Pierre n'est pas de cette nature; c'est une autorité ministéjrielle, si je l'ose ainsi dire, a Vous savez, disoit ce grand maître à ses disciples, que les Princes des nations les maîtrisent, et les grands usent d'autorité sur elles; mais il n'eu ^ra pas ainsi

entre vous ^» Cet illustre pénitent a fait lui-même un excellent commentaire sur Vautorité qui lui aToit été donnée, en ces termes : a Je prie les anciens qui sont entre vous, moi qui suis ancien avec eux, paissez le troupeau de Christ qui vous est commis, en prenant garde sur lui, et non point comme ayant domination sur les héritages du Seigneur *. » Ce n'est pas une épée qu'il met entre les mains de saint Pierre pour saccager et pour détruire son troupeau , c'est une houlette pastorale qui ramène avec douceur les brebis errantes par une sainte correction. Le glaive sanglant est le caractère de l'Antéchrist, par lequel il met à mort les Saints du Souverain et remplit tout l'univers du sang de ses fidèles. En cela, il fait bien connoltre qu'il n'est pas le successeur de saint Pierre, quoiqu'il s'en vante avec arrogance, comme si cette parole. Pais mes agneaux^ lui étoit adressée. Il n'y a aucune part, puisqu'il ne paît pas le troupeau de la manière que Jésus-Christ le demande de saint Pierre. Car, que pensez- vous qu'il exige de cet apôtre par ces paroles : Pais mes brebis ? Il lui commande ces trois choses :

La première, de donner à son troupeau la pâture spirituelle ; la seconde, de le paître par son bon exemple ; et la troisième enfin, de le gouver-

* Math. 20, 25-26.

« 1 Pierres, 1.

ner par une bonne discipline. £n effet, ce sont là les trois grands devoirs que Dieu exige des Ministres de TÉvangile. Par la prédication, ils nourrissent les brebis du Seigneur Jésus : « Allez, disoit-il, endoctrinez toutes nations*.» Parleur bon exemple ils les confirment : a Soyez pour modèle au troupeau *. » Et par une douce discipline ils ramènent les brebis de leur égarement : cdrai-je à vous avec la verge ou en charité et en esprit de douceur * ?» disoit saint Paul aux Corinthiens. Ce n'est pas une viande creuse des traditions humaines dont Jésus-Christ veut que saint Pierre nourrisse ses agneaux; ce n'est pas par une fausse apparence de piété qu'il lui doit donner des exemples; ce n'est pas enfin par un gouvernement tyrannique qu'il veut qu'il les conduise. Les pâquis herbeux où il les doit mener sont la parole de vie, qui est un pain descendu du ciel. Les exemples sont une vie innocente, accompagnée d'une vive foi, d'une sainte espérance et d'une ardente charité ; et le gouvernement qu'il lui met entre les mains est un gouvernement de père envers ses enfans qu'il doit mettre sous la discipline , non pas pour les perdre, mais pour les sauver.

Ce n'est pas tout encore; il exige de lui que ses

1 Malh. 28, 19.

* 1 Pierre 5, 3.

» 1 Cor. 4, 21.

310 LE RÉTABLISSEMENT DE SiONT PIERRE

soins soient infatigables pour sa bergerie, pour pouvoir dire, comme le bon Jacob disoit à Laban, son beau-père : a De jour le hàle me consumoft, et de nuit la gelée ^ » Il fait bien plus encore : car il lui recommande ses cbers fgaeaux p^r cette considération qu'ils sont jà cislui pour qjii il a protesté qu il avoit tant d'amour, a Pais mes agneaux, » c'est-à-dire ces créatures que j*ai rachetées par mon sang, que j'ai aimées jusques à ce point que de mettre ma vie pour elles : et par là nous pouvons découvrir quel est l'amour que Jésus-Christ a pour son Église, et de quelle importance est la charge qu'il commet à son disciple, car c'est de même que s'il lui disoit : a C'est par cet endroit que tu me feras connoitre que tu m'aimes véritablement, si tu emploies tous les soins pour ceux que je te recommande avec tant d'empresseaient. C'est à cette condition que je te fais gr^e. Toute la terre saura que je t'ai pardonné : mais toute la terre détestera ton ingratitude si tu es assez lâche que de mépriser cet effet de m^. miséricorde. »

Ah ! mes Frères, que ce discours est touchant I qu'il entre bien avant daps nu cœur qui est touché par la repentance I Aussi nous pouvpps remarquer que saint Pierre en ^ fait un saint usagis pendant le reste de ses jours. Le souvenir de cette miséri-

> Gen. 31,40.

EN SOTÏ APOSTOLAT. 31 f

corde Ta rendu infatigable dans son Ministère : allez cotisnlter ses Épltres, qui contiennent Tabrégé de ses prédications, tous y terrejz partout reluire les vérités évangéliques, qui ont servi et qui servent encore de pâture spirituelle à l'Êglisç de Dieu. Informez-vous de toutes leè particularités de sa vie, elle vous parottra un miroir dans lequel vous pourrez contempler la gloire du Seigneur à face découverte. Elle vous servira de modèle pour bien régler votre vie ; et si vous êtes curieux de le voir dans ses derniers soupirs, vous le verrez moulir constamment, réparant ga faute par son sang ; et vous terrez sur son chef glorieux la couronne du martyre, qui le fera regarder au jour tnême du jugement cotome une colonne de TÉglisfe et comme une des plus grandes lumières du monde.

Nous en avons assez dit touchant le devoir de saint Pierre ; il est temps que nous vous expliquions qui sont ces agneaux envers lesquels il doit exercer cet office. Il semble d'abord que Jésus- Christ met ici quelque différence entre les brebis et les agneaux, car, dans les interrogats suivans, il dit : « Pais mes brebis, » et ici , « Pais mes agneaux. i> D'où vient cette différence? En voici, ce me semble, tout le mystère. Vous savez qu'il n*est rien de si familier que de voir dans les bergeries des agneaux et des brebis; mais ils ont cela de

conforme, qu*ils sont tous des animaux paisibles dont Jésus -Christ a emprunté Temblème pour nous représenter sa douceur. Les agneaux sont des nouveau -nés qui se nourrissent de lait, et les brebis s'entretiennent d'une viande plus solide. L'Église, qui est la bergerie du Seigneur, a des agneaux et des brebis; je veux dire des néophytes, qui ont seulement besoin du lait d'intelligence: mais il y a aussi des brebis qui ont besoin d'une doctrine plus élevée pour se perfectionner dans les mystères de la Religion.

Suivant cette pensée, Jésus-Christ recommande à saint Pierre de donner la viande spirituelle à ses fidèles, cpnformémentàVétatoù ils se trouvent.Qu'à ses agneaux, c'est-à-dire à ses nouveau-nés par la renaissance spirituelle, il leur donne la viande qui est propre à cette nouvelle naissance; et qu'à ses brebis, c'est-à-dire à ceux qui sont plus avancés en connaissance, il leur découvre, suivant leur portée, les mystères du Royaume des Cieux. C'est là l'allégorie; mais je n'estime pas que nous ayons besoin d'y recourir, puisque nous pouvons remarquer que ceux qui sont appelés des agneaux par un Évangéliste, sont appelés des brebis par un autre. Rome trouve bien ici plus de mystères que nous n'y en trouvons. Comme elle est entêtée de la primauté de saint Pierre, elle prétend que, par les agneaux, il faut entendre tous les Évéques et

les autres Ecclésiastiques d*un ordre inférieur; que, par les brebis, il faut entendre le reste du peuple; et qu'ici, le peuple et les Ecclésiastiques sont, sonnais à saint Pierre comme au chef de TÉglise.

Mais, quand il seroit vrai que ce souverain Pasteur de nos âmes donneroit à son disciple une autorité à laquelle il voudroit assujétir les autres apôtres, pourroit-on en tirer une conséquence légitime en faveur du Pontife Romain? 11 est vrai qu'il prétend que toute l'Église lui est soumise, comme étant le successeur de saint Pierre : mais qui ne sait que cette. prétention est vaine; qu'il a usurpé le titre d'apôtre par une tyrannie manifeste? Pour être un véritable successeur de saint Pierre, il faut enseigner la même doctrine qu'il a prêchée ; il faut être en exemple à l'Église de Dieu, par une sainte humilité et par une vie innocente, et ne se dire pas le serviteur des serviteurs pour gouverner ensuite l'Église avec une hauteur, dont à peine les tyrans les plus fiers se sont jamais servis. Est-ce la doctrine de saint Pierre que d'accuser l'Écriture Sainte d'insuffisance? de mettre en avant le mérite des œuvres ? d'anéantir le sacrifice de Jésus-Christ par un sacrifice non sanglant? de retrancher au peuple le breuvage spirituel de la communion? de prêcher un purgatoire? de mettre en avant les indulgences? de faire adorer un morceau de pâte? d'invoquer les Saints? de se pro-

314 U RÉTABlfSffiifE^T ht SAINT PIERRE

stcrnet devant les images? Ce sont là des pâquîs empoisonnés qui causent infailliblement la inort aul brebis qui s'en nourrissent, et qui n'ont jamais été connus par Tapôtre saint Pierre,

liais d'ailleurs, peut-on appeler des agneaux les Évêques et les autres Ecclésiastiques de Rome^ qu'on prétend 6tre ici recGmisaodés à saint Pierre^ Taroue que les premiers Évoques étoient des agneaux qui se laissoient mener à là toucheriè sans aucune résistance pour soutenir la cause de Dieu et pour le glorifier par leur martyre. Mais aujourd'hui les Évêques de la Communion Romaine sont deè loups qui sont entrés dans la bergerie du Seigneur pour la dissiper et pour la détruire.

Ah! si le Sauveur du monde étoit sur là terre et qu'il nous parlât, il noua tîendroit, sans doute, le langage qu'il tenoit autrefois à ses disciples : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups*. »

La douceur des agneaux n'est pas aujourd'hui le caractère de ces Évêques; ils ont la fierté et le hennissement des chevaux; les finesses dés renards ; la voix et les larmes des crocodiles ; la férocité des lions et la rapacité des loups. A-t-oii jamais vu qu'on mette à la tête des troupeaux des boucs et des dragons? Ce seroit renverser l'ordre

* Luc 10, 3.

£N SOli ÀPOSTOUT. 315

de la nature que de donner la conduite de ces animaux innocens à des animaux d'une espèce si différente. CesÉvêques d'aujourd'hui, qu^ veulent se parer d^ beau titre d'agneaux^ ont -11$ les qualité^ que Dieu demande de ceux qi|'il yeut établir pour Pasteurs dans son Église? Vous n'ar vez qu'à cgnsulter saint Paul pouj: voif @i les Ëvéques de pe temps sont conformes à peux qu'il décrit en Ja première Épltre à Timotl}.ée, ch^p, 3. a II faut| dit ce saint apôtre, que l'Ëveque soit irrépréhensible, vigilant, modéré, l^pspitalier, propre à enseigner, uon batteur, non convoiteux de gain, déshonnête, mais doux, nonr querelleur^ non avare ^))

Yoilà de grandes qualités; voyez à présent si c^ Évéques dont je parle les remplissent. Où est leur yigilaiice? i}s n'ont des yeux en pe teippS) ils p'ont de la circonspection, que pour faire chercher dans les déserts les plus affreux les brebis du Seir gneur^ qui s'y cachent pour fuir leur persécution. Où pst leur hospitalité? Us n'appellent pas à leurs superbes festins les pauvres membres du Seigneur Jésus; ils ne les logent pas dans leurs maisons; les sombres cachots de leurs prisons sont les ch^mr bres 4e parade qu'ils leur donneut. Où est leur douceur? Ils sont coinuie Siniéon et {ieyi, ^ des

^ 1 Tim. 3» 2. Citation iDcomplète. Ainsi, par exemple, ces mots : « Mari d'une seule femme, » ont été om|g.

instrumens de yiolence ^^ » plus inhumains que les dragons auxquels ils commandent de battre sans miséricorde.

Enfin, si TÉvèque doit être propre à enseigner, où est le soin qu'ils prennent d^instruire leurs troupeaux ? A peine un Évéque de ce temps monte-t-il en chaire une fois en sa yie, pour faire une exhortation à son peuple. Ce travail est trop pénible pour des gens délicats, dont le cœur se fond dans les délices. On peut compter des siècles entiers, qu'on n'a pas tu paroi tre un seul de leurs sermons, pour l'édification de l'Église. Il n'en étoit pas ainsi dans les siècles de la bienheureuse anti* quité : les brebis de Jésus-Christ avoient cette consolation, de Yoir presque tous les jours leurs Pasteurs enchaire, prononçant des sermons admirables pour soutenir leur foi et pour les mettre dans le chemin du ciel par l'étude des bonnes œuvres. Ces grands hommes expliquoient mieux le passage de saint Paul que les Évèques d'à présent. Car il ne dit pas que l'Évèque soit propre à faire enseigner, mais qu'il soit propre lui-môme à donner les in« structions divines. C'est l'application de ces admirables Évêques qui a produit tant d'excellens sermons, qui les font revivre après leur mort, par les consolations qu'ils donnent aux bonnes âmes. Les

1 Gen. 49, 5.

Âthanase, les Basile ^ les Nazianzène, les Ghrysostôme, les Ambroise^ les Augustin en ont fait leurs principales occupations, et ne se sont jamais estimés si heureux que lorsqulls ont porté la parole de vie au milieu de leurs Églises. Jugez à présent si les Évéques d'aujourd*liui sont les agneaux que Jésus-Christ recommande à saint Pierre en lui disant : a Pais mes agneaux? )> . Ne vous imaginez-vous pas, mes Frères, que cet apôtre reçut une grande joie à l'ouïe de cet agréable arrêt? Il me semble que Jésus-Christ ne l'eut pas plus tôt prononcé , qu'il se jeta à ses pieds , qu'il les embrassa, qu'il les arrosa de ses larmes, pour témoigner sa reconnoissance à son grand juge, qui lui avoit pardonné par un excès de son amour son infidélité, sa faute et son apostasie. Ce cœur, qui avoit été si languissant par tant de soupirs qu'il avoit poussés, commença à se réjouir; ce cœur, qui avoit été fermé par l'abondance de ses larmes amères, commença à s'ouvrir. En un mot, saint Pierre ne fut plus un homme de soupirs et de larmes; ce fut un homme d'actions de grâces et de bénédictions. Ne doutons pas que les autres disciples, ses chers confrères, ne prissent part à cet arrêt de miséricorde. Ils remercièrent, sans doute, leur maître de la bonté qu'il avoit eue pour lui, ils l'embrassèrent comme leur frère, et lui donnèrent la main d'association, pour le reconnol-

318 iE BÉTABLU»£M£iNT i>£ SAISIT PifiRHE

Ire pour UQ apôtre par ce symbole. Les 9aig9& mêmes en firept uoe graoiJle tète daos le Ciel : caf §11 y a de la joie pour un pécheur repentant, qui| ne se doit^il pas passer dans ces lieux célestes e| bienheureux, lorsqu'un pénitent est reçu en grâce» et qu'un apdtre est rétabli dans son Ministère! La glorieuse parenté de saint Pierre, qui est nommée au Ciel et en la terre, élè^e sa voix pour chanter un cantique d'action de grâce et de triomphe. Enfin, tout est dans la joie, et dans le Ciel et dan» U terre. En voilai assez pour saint Pierre; voyons ce qu'il y a pour nous.

Vous savez, mes Frères, qu'il n y a rien de plus ordinaire à ceux qui veulent consoler ceux qui soni tombés dans la même &ute que saini Pierre, quQ de leur mettre devant les yeux sa faute, sa repen^ tance, son rétablissemeni. Ces charitables Sama^ ritains ne trouvent pas de baume plus excellente pour consolider cette profonde plaie, que de se^ i^ervir de cet exemple, comme si c'étoit là le véri*^ table baume de Galaad. Us examinent toutes ie& circonstances de cette triste chute, pour tâcher d'essuyer les larmes des pleurans et de relever teur cœur abattu par l'espérance d'un m^me par* don que celui qu'obtint autrefois cet apôtre infidèle.

Mais permetLez*moi de vous dire que ce remède n'jBSt pas propre à consolider la plaie, d'un pédieui>

JfcN SON APOSTOLAT. 319

qui ^'examine bien spi-piêmç, puis qu'il y a bien de )a différemce entpe la chute de ^aint Pierre et celle que nou$ avons commise eq cette dernière persécution. La pOtre est infiniment plus grande que celle de cet apAtre. Cette proposition vous surprend saos doute; elle e^t pourtant trèsvérjt^le, et je prétends de vous prouver invincir Mepepit qu(& not^e apopta^ie est plus criante que la ^ienpe.

^ Mais quoi, direz- vous, la faute d'un simple chrétien sera-t-elle plu^ grande dans la même espèce de péché que celle d'un saint Pierre?» Oui, 4S$urémenty elle est plus grande, et je soutiens l^ncore ifpe fois que le chrétien réfprmé, le moiias éclairé dans les mystères de l'Évangile, a plus péjçiié par sa chute que saint Pierre n'a péché p^r la si^nqe. Je sais tout ce que vous me pourriez dire pour exagérer la faute de cet apôtre et pour diminuer la nôtre. J'avoue qu'il a eu de grands avantages qui le dévoient rendre inébranlable au milieu de là plus violente persécution : mais je s^is que nous en avions de plus grands que lui pour i^ûus reQdre ferme§ et iiitrépides. Je compte pour beaucoup la gloire qu'il avoil eue d'être appelé à ia pharge d'apôtre, par la propre bouche de son fnaUre. C'étoit pour \\ii ua grand avantage d'avoir pté instruit da^s sa propre école, d'avoir oui de sa bouche divine la doctrine évangélique, d'avoir été

320 LE BÉTABLISSEMENT DE SÀIMT PIEBRE

le témoin de ses miracles, et d'avoir pu prendre pour patron la vie de ce divin Sauveur, qui s'étoit rendu obéissant à son Père jusqu'à la mort. « Voilà de grands avantages, me direz-vous, que nous n'avions pas, qui aggravent le crime de saint Pierre, et qui peuvent en quelque manière exténuer le nôtre. » Vous vous abusez, pauvres âmes, si vous prétendez de vous excuser par cet endroit. Car, quelle doctrine a pu apprendre saint Pierre de la bouche même de Jésus-Christ, que vous ne l'ayez pu apprendre dans l'Écriture? Y a-t-il un Évangile pour lui et un autre pour vous? Ces vérités sacrées ne sont-elles pas toutes unes ? Pour les miracles que saint Pierre a vus, vous les avez aussi pu voir. 11 ne falloit pas de nouveaux miracles pour confirmer notre Religion. Si elle est conforme à celle que Jésus-Christ a apportée du Ciel sur la terre, les mêmes miracles sont, par manière de dire, vivans; ils sont devant vos yeux pour confirmer votre sainte Religion. La vie de Jésus-Christ, qui a été un grand modèle à saint Pierre, est aussi le modèle qui nous est proposé, afin que vous l'imitiez.

Jusqu'ici nous sommes égaux en avantages avec saint Pierre ; mais voici celui que vous aviez pardessus lui : c'est que vous saviez que Jésus-Christ étoit ressuscité des morts, qu'il étoit dans le Ciel, d'où il pouvoit vous secourir par sa puissante main, au lieu que saint Pierre ignoroit ce grand mystère.

Si VOUS en doutez, saint Jean vous en convaincra, car il dit expressément des femmes, de lui et de saint Pierre, qu'ils ne savoient point encore l'Écriture, qu'il falloit qu'il ressuscitât des morts. Et ce n'est que par cette glorieuse résurrection que Jésus- Christ « a été pleinement déclaré Fils de Dieu en puissance, » comme le dit saint Paul au chap. 1 de l'Épttre aux Romains.

11 est vrai que, dans deux occasions différentes, il a déclaré que Jésus étoit «le Christ et le Fils du Dieu vivant. » Mais il a parlé de ce mystère avec une foi à peu près semblable à celle des Prophètes, lorsqu'ils parloient du Messie. Leurs lumières étoient trop courtes pour pénétrer jusques au profond de cet te arche. Ainsi, saint Pierre disoit que son maître étoit le Christ, le Fils du Dieu vivant, sans connoltre, d'une foi distincte, le plus grand de tous les mystères, au lieu que nous connaissions cette vérité par sa résurrection d'entre les morts, aussi distinctement que nous voyons les rayons du soleil. Et s'il a été dit de saint Jean-Baptiste que le plus petit au Royaume des Cieux étoit plus grand que lui, on doit dire aussi que le plus petit dans notre sainte Communion est plus grand, par sa connoissance, que l'apôtre saint Pierre même, lorsqu'il tomba dans l'apostasie. Il est donc évident que la faute de ceux qui ont lâché le pied en cette persécution est de beaucoup plus grande que celle

322 LE RÉTABLlSiiKMËNT ' B£ SAINT PIERRE

de cet apôtre : câr à celui qui aura le plus reçu, il lui sera le plus redemandé.

Combien de fois avions-aous protesté à Jésus- Christ que pous lui serions fidèles jusqu'à la mort? Combien de fois Vavions-aous assuré que ui Tépée, ni la nudité^ ni les principautés, m les puissauces, ni la morty ni la vie, ne nous sépareroient jamais de sa bienheureuse communion? Saint Pierre ne s'étoit assis à table avec lui qu*une seule fois pour participer à sa chair et à son sang. Mais combien de fois nous avoit-il appelés à ce banquet céleste, pour nouS unir plus étroitement à lui, et pour nous rendre a en toutes choses plus que vainqueurs * ?» 11 n'a rien oublié de son côté pour fortifier notrç foi; et nous avons tout oublié lorsqu'il a été question de lui être fidèles. Nous sommes sans excuses; nous ne saurions pallier potre péché, tout se lève en jugement contre nous, et Dieu nous peut faire ftvec beaucoup de justice le reproche qu'il faisoit autrefois à son peuple : «Vous Cieux, écoutez, et toi, terre, prête l'oreille : J'ai nourri des enfans, et iU se sont rebellée contre moi^. ^ A présent qu'il faut que nous comparoissions devant ce grand jqge, pour être interrpgés ayant qu'il prQnppce son ^rrèt, que pourrons-nous lu; répqpdre s'U « eatre

> Rom. 8, 3(1

en compte et en jugement avec nous ', » et s*il nous eldmÎDe atec toute la rigueur de sa justice? Pour inôi, mes Frères, qui me considère comme le pluw^ grand de tous les pécheurs, je commence d'appréhender ce trône redoutable; je suis dans la confusion et dans la honte d'avoir été itfidèle à un si grand maître que je connoissoîs pour le Fils dé IMeù, pour mon Sauveur et pour mon tout : car, que lui répoDdrai-je lorsqu'il m'interrogera? Lui dirai-je que je n'ai signé aucune abjuration , que je n'ai fait aucun acte de cette fausse Religion qui est Si fôfrt opposée à celle qu'il nous a hi^ée dans ses Écritures, et que j'ai dît simplement que je iné réuniroisl N'aurd-t-il pas sujet de me répondre qu'il m'àvoit appris que «de cœur on croit à justice, et que débouche on fait confession à salut '?)f M'excuserai-je sur les violentes douleurs que j'endurois en ce temps-là, parla fracture d'une de mes Cuisses, et par d'autres incommodités dont il lui plut de me visiter? Ne me répondra-t-il pas qu'il in'avoit appris que « le juste devoit avoir des maux en gtand nombre : mais que l'Étemel le délivre de tous; qu'il garde tous ses os, tellement que pas un n'est cassé ^? » Avancerai-je pour me justifier qile j'ai essuyé la violence de quarante-deux dra-

* Ps. U3,2»

> Rom. 10, 10.

« Ps 34, 19-20.

gons? Ne me dira-t-il pas qu'il m'ayoit promis «de me faire marcher sur le lion et sur Taspic, et que je fouleroîs le lionceau et le dragon * ? » Lui parlerai-je des prisons où Ton m*a détenu, et des cachots qu'on me préparoit? Ne me dira-t-il pas que c'est lui-même qui a fait trembler les fondemens des prisons, et qui a envoyé un ange pour rompre les chaînes de ceux qui étoient persécutés pour justice? Lui dirai-je encore qu'on m'avoit éloigné de mes plus proches et de ceux qui me pouyoient secourir dans toutes mes misères? Ne mç repartirat-il pas qu'il m'avoit promis « d'être toujours avec moi, et que son bâton et sa houlette me soutiendroient dans la vallée même de l'ombre de la mort ^?» Avancerai-je à ce grand juge que le bruit effroyable des tambours m'avoit jeté dans une insomnie qui m'avoit privé de l'usage de tous mes sens? Ne pourra-t-il pas me dire ce qu'il dit autrefois à ses disciples : «Est-ce ainsi que vous n'ayez pu veiller une heure avec moi '? » Pourrai-je m'excusér sur ce qu'on m'avoit relégué dans un désert affreux? Ne pourra-t-il pas m'alléguer qu'il avoit soutenu Ëlie dans la solitude, et qu'il l'avoit fait nourrir par les corbeaux? Enfin, tâcherai-je de me j ustifier en lui représentant que mon esprit étoit

* Ps. 01, 13.

« Ps. 23, 4.

» Math. 2C, 41).

égaré par tant de peines et par tant de tourmens, lorsque je dis à mes cruels persécuteurs que je me réuniroîs? Ne me répondra-t-il pas, pour me confondre, que : « Bienheureux sont les pauvres en esprit, carie Royaume des Cieux est à eux*?» « Où irai-je donc arrière de ton esprit? et où fuirai-je arrière de ta face? Si je monte aux cieux, tu y es; si je me trouve gisant au sépulcre, t'y voilà; si je prends les ailes de Taube du jour, et je me logé derrière la mer, là aussi me conduira ta main, et ta droite m'y empoignera; si je dis : Au moins les ténèbres me couvriront ; voilà la nuit qui servira de lumière autour de moi : même les ténèbres ne me cacheront point arrière de toi, et la nuit resplendira comme le jour, autant te sont les ténèbres que la lumière*. » Il n'y a point d'excuse, il faut passer condamnation .

Que vous étiez heureux, grand saint Paul, de pouvoir faire l'énumération de toutes vos souffrances, et de pouvoir ajouter à la fin « qu'en toutes choses vous étiez plus que vainqueur ^ 1 » Ne vous excusez pas près des Corinthiens, en les priant de supporter un peu votre imprudence. Vous vous pouvez vanter selon la chair sans être imprudent. « J'ai reçu des Juifs, dit ce saint apAtre, par cinq

< Math. 5, 3.

* Ps. 139,7-12.

3 Rom. 8, 3G.

326 LK BJTAIHitfWiaiWIT^ K SàlilT phras

fois, quaraiite coups moins on; j*ai été baUii dé y^rges par trois fois, j*ai été lapidé une fois, j*ai fait naufirage trois fois, j*ai passé Tespace d*un jour et d*une nuit entière dans la profonde mer; en Toyage souvent, en périls de fleuves, en périls des brigands, en périls de ma nation, en périls des Gen^ tilsy en périls dans les villes, en périls aux déserts, en périls en mer, en périls parmi les faux frères; en peine, en travail, en veilles souvent, en faim et en soif y en jeûnes souvent, en froid et en nudité ^ » Voilà un long récit de tristes aventures; mais ce qu'il y a de consolant pour saint Paul, est qu*il n'ajoute pas, « et je suis tombé, » comme je suis obligé de le dire en faisant le récit de mes souffrances. Qu'ajoute ce saint apôtre? «Je connois un homme en Christ, il y a quatorze ans passés (si ce fut en corps, je ne sais, si ce fut hors du corps, je ne sais, Dieu le sait), qui a été ravi jusqu'au troisième Ciel ^. x> Ce premier ravissement est l'avantcoureur de celui qui lui arrivera au jour de la résurrection, auquel il ne sera pas en peine de savoir si c'est en corps ou en esprit qu'il a été ravi, puis^ qu'il sentira son corps et son âme pénétrés de la gloire. Hélas ! mes Frères, que nous sommes bien éloignés de l'état de ce saint apôtre I Ce n'est ni en corps DÎ en âme que nous avons été ravis dans le

* 2 Cor. 11,24-27.

* 2 Cor. 12,2.

€ie!) c^est dans les enfers que nous sommes des* cendus par notre malheureuse chute. Le juge de tout Tunivers, ce Jésus qae nous avons ofifenséy nous appelle en ce moment pour paraître devant son trône. A la vue de ce grand péché dont vous vous sentez coupables, ce trône ne vous paroH-il pas redoutable? Pour moi, je dis comme Moïse : J'en suis épouvanté, j'en tremble tout.

Il y faut pourtant comparoître. Allons-y, peutêtre y trouverons-nous grâce. N'entendez-vous pas ce grand juge qui commence à vous rassurer par son interrogatoire? k vous qui m'avez abandonné, qui m'avez renié, m*aimez-vous?» Attendiez-vous de lui une parole si douce? N'attendiezvous pas plutôt des reproches et des malédictions pour le grand péché que vous avez commis?

M'aimez-vous? dit ce juge charitable. Que cette parole est consolante ! Rassurez-vous , pauvres âmes abattues par le sentiment de vos iniquités, puisque votre juge vous parle en des termes si favorables. C'est un présage qu'il ne vous condamnera pas, mais plutôt qu'il usera envers vous de miséricorde. Il vous demande même si vous l'aimez plus que ceux qui ne sont pas tombés? Prenez garde de lui répondre conformément aux mouvemens de votre âme. Si vous ne sentez aucun mouvement d'amour pour lui, donnez-vous bien de garde de lui dire : « Oui, véritablement, Seigneur,

tu sais que je faime.)) Il connolt votre cœur et votre pensée; vous ne le sauriez tromper.

J'avoue que vous lui avez déjà donné de grandes marques de votre amour^ puisque vous vous êtes relevés par une prompte repentance. Vous avez abandonné, comme Abraham, votre pays, votre parenté, vos amis, vos habitudes, vos richesses, vos héritages, vos maisons, votre bien-être; en un mot, vous avez abandonné tout ce que vous aviez de plus cher au monde , de sorte que vous pouvez dire comme les disciples : «Yoici, nous avons tout abandonné pour te suivre. » C'est beaucoup que d'avoir pu arracher de votre cœur ces gros câbles, si je l'ose ainsi dire, qui vous attachoient à la terre. Vous ne pouviez donner des marques plus essentielles de votre amour; mais c'est à vous à examiner si elles sont sincères, et si elles n'ont pour but que la gloire de Dieu et votre propre salut. Quand vous sentirez ces bienheureux mouvemens dans votre âme, vous pourrez répondre avec fermeté au juge qui vous interroge : « Oui, Seigneur, véritablement, tu sais que je t'aime.» Mais j'espère de votre'humilité chrétienne et du profond anéantissement où vous doit avoir réduit votre péché, que vous ne direz pas à Jésus- Christ que vous l'aimez plus que ceux qui ne sont pas tombés. Il faut que vous soyez les admirateurs de leur vertu, de leur foi, de leur persévé-

EN SOîf APOSTOLAT. 329

rance, et que vous adoriez en eux la grâce qui les a soutenus dans leurs combats. Prosternés à leurs pieds, revêtus de sacs et couverts de cendre, vous leur devez demander qu'ils prient pour vous, afin que votre péché ne vous soit point imputé; qu'ils assiègent le trône de la miséricorde par la violence de leurs prières, afin que votre grand juge prononce un arrêt de grâce en votre faveur.

Et vous, mes Frères, que Dieu a soutenus dans ce grand combat pour ne succomber pas à la tentation, ne vous enorgueillissez pas de ce que vous êtes debout; bénissez plutôt celui qui vous a soutenus et qui vous a prêté sa main secourable. Vous avez même besoin qu'on vous exhorte à vous bien examiner pour voir si vous n'êtes point tombés en quelque manière. Il y en a beaucoup qui tirent vanité de ce qu'ils n'ont rien signé, ni fait aucune abjuration, de ce qu'ils n'ont point assisté à la messe, et en un mot de ce qu'ils n'ont point renié le Seigneur Jésus. Pensez-y bien, mes Frères, et peut-être que vous trouverez que si vous n'avez pas été des disciples infidèles, vous avez été des disciples timides qui vous êtes tenus loin lorsque Jésus-Christ étoit sur la croix. N'avez-vous point démenti votre sainte Religion par quelque parole ou par quelque signe extérieur ? Combien y en a-t-il qui ont nié de la professer pour se tirer d'affaire par des détours indignes d'un chrétien !

330 LE BÉTABLISBEMeNT DE gAlKT PICaBK

Us y doivent bien penser pour faire leur paix aveo Dieu, et ne s^endonnir pas sur la Taîne pré^ lention qu'ils ont été inébranlables.

Quant & vous, mes Frères, qui n'avez rien à vous reprocher de semblable, mêlez vos larme» avec celles de ces pauvres criminels qui paraissent aujourd'hui devant leur juge. Leur affliction ne vous touche-t-elle point? N'avez-vous point de compassion de leur triste état, et ne tremblezvous point dans la crainte d'entendre un arrêt funeste qui les condamne à une mort éternelle?

Non, non, rassurez^vous, malheureux et bien* heureux coupables; rassurez-vous, 6 vous tous qui êtes dans ce saint auditoire ! il y a pardon par devers Dieu ; il va abréger l'affaire en justice ; il va prononcer un arrêt de grâce : Pais mes brebis. Que cet arrêt me console, mes Frères ! qu'il remplit mon cœur d'une sainte joie! Je me vois par là re* misen l'honneur de mon saint Ministère :ma couronne est remise sur ma tête. Vous n'avez pas moins de part que moi en cet arrêt, vous que la foiblesse de la chair a fait succomber à la tentation; ce sont ici vos lettres de grâce; vous avea part à ce rétablissement; et c'est autant que si Jésus-Christ vous disoit que vos péchés vous sont pardonnes. Dieu vous appelle à pattre ses agneaux aussi bien que les ministres de VÉvangile ; car si vous n'êtes pas destinés de sa part pour monter

sur cette chaire , pour y annoncer les mys^ tères de l'Évangile , il tous appelle pourtant à instruire votre prochain. Vous êtes aujourd'hui; sous récoùomie de la grâce, tout autant de Pas^ teurs que Dieu établit dans sa maison. Vous pattrès ses agneaux lorsque vous tous entretiendrez des mystères du Royaume desCieux, lorsque tous publierez la grâce que Dieu tous a faite, et que tous apprendrez tout cela àTOS eufans et aux enfans de vos enfans. Yous pattrez ces agneaux par votre saint exemple, en tous retirant de la Tanité de ce monde pour tous mettre dans une sainte humilité chrétienne. Dans les festins qu&TOus ferea en ce pays à tos frères, qui sont les agneaux de Jésus^Christ, ne leur serTez pas ^es mets qui tous paraissoient autrefois si délicieux, jeTeuxdireTotre orgueil, TOtre Tanité, Totre luxe, tos haines, tos paillardises, vos adultères, et tant de péchés crians qui ont allumé la colère de Dieu contre nous. Pré* sentez-leur un cœur froissé par la pénitence, un esprit brisé de douleur pour avoir offenser Dieu ; une fie pure et innocente qui soit la joie de^ anges et la consolation de ce bon peuple qui vous reçoit avec tant de charité.

Vous, femmes, parez*vou$ d'innocence et de modestie ; abandonnez tous ces habits somptueux ^ pour vous revêtir du Seigneur Jésus, et ne vous ornez pas de rentortillement de vos cheveux , de

perles» d'or, de diamans : mais revêtez-Tous d'une sainte modestie, comme il est séant aux femmes chrétiennes. Portez tous ensemble, avec un esprit patient, la croix du Seigneur Jésus ^ votre pauvreté, votre exil, vos souffrances. Ne pensez plus à vos revenus que vous avez abandonnés; à vos maisons que vous avez regardées comme des prisons; et à tout ce que vous aviez de plus délicieux pour satisfaire votre ambition. Ce seront des mets délicieux que vous présenterez à vos frères, et peutêtre que, sans y être contraints, votre bon exemple les obligera à abandonner tout ce qu'ils ont de plus cher pour vous en faire part.

Mais il ne suffit pas que vous donniez cette pâture aux agneaux que Jésus-Christ vous recommande, il leur faut présenter aussi quelque breuvage. Vous ne leur sauriez donner des liqueurs plus exquises que la coupe de vos larmes. C'est le breuvage des anges, et pourquoi les bonnes âmes ne s'en désaltéreroient-elles pas? Ah ! que ce festin ainsi assaisonné sera bien plus magnifique que tout ce dont ils vous peuvent faire part ! Ils vous donnent ce qui est nécessaire pour votre corps, et vous leur donnerez ce qui est nécessaire à leur âme. De sorte que vous les enrichirez plus par votre pauvreté, qu'ils ne sauroient vous enrichir par leur abondance. Ne vous imaginez pas, mes Frères, qui nous donnez les biens temporels,

que vous soyez quittes, vous nous devez du retour. Les biens spirituels que nous vous donnerons sont bien plus considérables que les temporels que vous nous donnez. Vous êtes donc nos débiteurs. C*est de votre charité que nous attendons le retour.

Cependant réjouissons-nous tous ensemble de cet arrêt de miséricorde que le Sauveur du monde prononce aujourd'hui: pécheurs, je vous annonce une grande joie ; c'est que votre paix est faite avec votre juge. Bienheureux persévérans, je vous annonce une grande joie ; vos frères sont réunis avec vous : notre commun Sauveur les rétablit dans son Église. Ce jour est un jour de joie pour le ciel et pour la terre. Vous bénissez Dieu, mes Frères, de ce qu'un arrêt de miséricorde a été prononcé. Les anges l'en glorifient dans le Ciel. Il y a une grande fête au Ciel et en la terre. Il me semble que je vois les patriarches, les apôtres, les martyrs, les confesseurs, et tous les esprits bienheureux qui font une solennelle procession dans ce sanctuaire céleste. Il me semble que je les vois revêtus de longues robes blanches, qui sont le symbole du triomphe, portant des palmes en leurs mains, et chantant cette chanson nouvelle : « Tu es digne de prendre le livre et d'ouvrir ses sceaux, car tu as été mis à mort, et tu nous as rachetés à Dieu par ton sang, de toute tribu, et langue, et peuple,

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