LE LIT NUPTIAL
OMME Tavait décidé M^'deTramont, dès que la mariée sortit de l'église, elle alla revêtir on costume de voyage et partit avec M. de Briançon pour Saint-Germain. Et ce fut un voyage charmant. C'était la première fois que M"* d'Armaillac sentait Martial tout à fait à elle; aussi son front rayonnait. Ce rêve, si souvent recommencé, s'achevait donc enfin dans la réalité! C'était le bonheur, puisque le bonheur n'existe qu'à deux. Elle était bien à lui, il était bien à elle. Toutes les douleurs du passé s'étaient adoucies jusqu'à devenir savoureuses; car les jours de joie, les souvenirs les plus tristes, répandent un charme ineffable. Plus d'une fois on se disait dans le wagon : « Te souviens-tu ?» Et on s'embrassait des yeux. Et on
revivait de tous les sentiments passés en parlant de Tavenir.
— Que de temps perdu! disait Martial.
— Que de temps perdu ! disait Jeanne.
Desgrieux, qui avait promis le mariage à Manon^ enseignait combien il était doux de frauder les droits de l'Église; Martial n'avait plus à frauder les droits de TÉglise, mais'il trouva tout aussi doux de surprendre des baisers permis sous les trois tunnels qu'on rencontre de Paris à Saint- Germain. Je crois même qu'au troisième ce fut Jeanne qui appela le baiser.
Elle connaissait, hélas! toute la saveur des joies défendues; quoique cette fois elle fût bien mariée par-devant les hommes et par-devant Dieu, il lui semblait voler encore son bonheur.
A Saint-Germain, Martial demanda à dîner pour sept heures. Il avait télégraphié pour avoir le landau d'un de ses amis, qui était en villégiature sur la montagne ; il partit donc pour la forêt, pour se trouver en pleine solitude.
Dès qu'on fut sous l'arbre de saint Louis, — qui a des arbres partout — on se promena à pied. L'amour n'aime pas les témoins. On s*enfonça dans les plus sombres avenues, comme pour se cacher du ciel lui-même. Sans doute on s'em-
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brassa encore. Il faut bien mettre des points d'admiration à la causerie.
Si la promenade fut très-sentimentale, le dîner fut très-gai. Quand une mariée se trouve en face de son mari, le jour des noces, elle est quelque peu emmitouflée dans son innocence. Elle a des airs de rosière qui ont bien leur charme, mais qui ne sont pas engageants. A chaque mot la conversation est suspendue; on pense au dénoûment de la journée avec un sentiment plus familial qu'amoureux. Mais ici on n^en était pas là. La glace était brisée; on avait franchi le Rubicon; si on était revenu en deçà, on n'était pas inquiet pour le franchir encore. On s'abandonnait donc au plaisir d'être ensemble sans aucune inquiétude pour le soir ni pour le lendemain. Il ne devait pas y avoir d'imprévu.
Ce fut verè onze heures et demie qu'on alla au Parc des Princes, sans prendre le chemin de fer, avec les chevaux qui avaient déjà promené les épousés dans la forêt. Ce retour de Saint-Germain fut charmant au clair de la lune, sous les millions d'étoiles allumées.
— Voilà le vrai feu d'artifice^ dit Jeanne.
— Oui, ajouta Martial, il n'en faut pas d'autre pour la nuit des noces.
324 ^^^ larmes de Jeanne,
Jeanne trouva le portier sous les armes, mais la femme de chambre était profondément endormie dans le petit salon. Elle fut si difficile à réveiller que M"« d'Armaillac fut quelque peu surprise de ce sommeil inaccoutumé, car ce n'était pas une dormeuse.
— Après tout, dit Martial, nous n'avons que faire d'elle, je vous déshabillerai moi-même.
Jeanne faillit dire : <t Ce ne serait pas la première fois. 1»
Mais le sacrement du mariage l'avait ramenée à sa pudeur primitive.
— Non, dit-elle, vous ne me déshabillerez pas, monsieur mon mari; j'exige même que vous ne veniez dans ma chambre que quand je sonnerai.
Martial était décidé à toujours obéir.
— Soyez sûre, ma belle Jeanne, que je dirai toujours : Que voire volonté soit faîte! Je veux que ma volonté se brise contre la vôtre... même quand je t'aimerai trop...
Martial avait embrassé Jeanne qui s*était avancée seule vers la chambre à coucher.
Pour lui, il redescendit sur le perron pour tuer le temps avec un cigare.
Il se passa tout un quart d^heure sans que Jeanne l'appelât. Il attendit cinq minutes encore et re-
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monta à pas de loup pour écouter à la porte : il n'entendit rien. Sans doute les pas de M"* d'Armaillac étaient étouffés par le tapis de Perse de la chambre à coucher? d'ailleurs elle était peut-être encore dans le cabinet de toilette ?
Il frappa trois coups, comme un homme impatient. On ne répondit pas. Il alla frapper encore plus loin au mur correspondant au cabinet de toilette. On ne répondit pas. Il se décida à entrer.
Le premier spectacle qui le frappa, ce fut une femme couchée sur le lit, vêtue en robe de mariée et portant sur ses cheveux épars une couronne de fleurs d'oranger.
Sa première pensée fut que M"® d'Armaillac, toujours romanesque, avait voulu lui donner ce spectacle.
La chambre était fort peu éclairée par deux bougies roses qui brûlaient sur la cheminée.
Martial fit un pas. Cette fois, il fut épouvanté et poussa un cri.
La femme couchée avait du sang à son corsage. • ••••••••««••••••
Oh! mon Dieu! pensa Martial, en portant la main sur ses yeux et ne se sentant pas la force d'avancer, tout ce bonheur promis n'était qu'un
rêve ! Ce mariage, pour elle, n'était qu'une réparation. Une seconde fois elle a voulu mourir; — mourir de sa faute ! — elle s'est punie elle-même dans son bonheur !
Martial n'aurait pas eu le temps de se dire ceci. J'essaye d'exprimer la pensée rapide qui traversa son esprit. Il s'était arrêté à peine une seconde dans son épouvante ; il se précipita vers le lit^ mais il trébucha contre une femme évanouie que lui avait masquée le rideau.
C'était à perdre la tête.
Il était tombé agenouillé à côté de la femme évanouie.
Il reconnut alors M"* d'Armaillac !
— Jeanne, cria-t-il ! Jeanne I dites-moi que vous n'êtes pas morte! Jeanne, reviens à toi !
— Non, mon ami, dit Jeanne doucement, — car elle reprenait connaissance, — non, mon ami, je ne suis pas morte, mais c'est bien pis !
Martial, soulevant sa femme dans ses bras, ne douta pas que celle qui était sur le lit ne fût Aubépine ! « La pauvre entant, peosa-t-il, je ne la croyais pas si folle ! i»
Quand il fut debout, il prit Aubépine dans ses bras, comme s'il espérait qu'elle-même ne fût pas morte.
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Mais celle-là ne s'était pas manquée, elle avait frappé juste. •
— C'est impossible, dit-il.
— Oui, c'est impossible, dit M"* d'Armaillac. Je crois que je suis folle et je me demande si ce n'est pas moi qui suis là, morte d'un coup de poignard.
Les mariés se regardèrent comme pour se demander si le bonheur était encore possible après une pareille nuit de noces !
Martial avait sonné, sans bien savoir pourquoi, puisqu'on ne pouvait plus secourir Aubépine et puisqu'il ne voulait pas appeler la curiosité sur cet horrible mystère. Cette fois la femme de chambre vint, à peu près réveillée, se croyant appelée par sa maîtresse. Dès qu'elle ouvrit la porte, Martial lui dit :
— Cette femme que je trouve morte sur ce lit, quand est-elle venue ?
— Je ne sais pas, dit la femme de chambre. Je rne suis endormie bien malgré moi dès que je suis arrivée ici. Je comprends maintenant pourquoi on m'a forcée de dîner à Boulogne.
— Et qui donc vous a forcée de dîner à Boulogne?
— Une femme de chambre de mes amies, qui
voulait me distraire jusqu'à votre arrivée et qui m'a fait boire du vin de Champagne.
— Pauvre Aubépine, dit encore Martial, elle a bien joué sa vengeance !
Il regardait, tout en cachant à Jeanne la désolation de son cœur, cette adorable figure blanchie par la mort.
Et tout en serrant la main d'Aubépine, il serra la main de Jeanne, en lui disant :
— Nous partirons pourTItalie. Nouveau pays, nouvelle vie ! Il faut que ce tableau s'efface de nos yeux.
— Je n'oublierai pas, dit tristement Jeanne.
Elle était presque aussi blanche que la morte.
Elle regardait Aubépine avec terreur. Tout d'un coup elle éclata en sanglots et l'embrassa tout en larmes avec un cri du cœur, comme si elle se fût retrouvée elle-même.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Martial avec désespoir, j'ai cherché le bonheur et je n'ai recueilli que du sang et des larmes.
Et, se retournant vers Jeanne :
— Pourquoi n'ai-je pas commencé par où je finis I
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Et comme en toute chose, même dans ses heures les plus crisies, il trouvait le mot philosophique, il dit : Être ou n'être pas aimé / comme Hamletavait dit : Être ou n'être pas!
Aujourd'hui don Juan est aimé, Roméo ne l'est plus guère. Aimer et n'être pas aimé, ce n'est pas vivre. Aimer et èire aimé, c'est vivre deux fois, — dans toutes les joies et toutes les angoisses de la passion.
Martial avait vécu deux fois.