‹ Les Larmes De JeanneChapitre 36 sur 42 · LE POIGNARD · texte numérisé non relu

LE POIGNARD

^^ ARTiAL et Jeanne ne remarquèrent pas, en ^^H allant à la sacristie, la jeune fille voilée, appuyée contre un pilier, qui était là comme au cinquième acte d'un drame. A travers son voile on voyait sa pâleur. Celle-là n'alla pas à la sacristie, car celle-là n'avait pas été invitée à la messe. Vous avez déjà reconnu Aubépine. Elle sortit par une porte latérale et gagna sa voiture qui l'attendait rue de Clichy.

Au moment de monter, ses yeux furent attirés par une boutique de curiosités. Comme toutes les femmes qui refont leur éducation, elle avait pratiqué les styles des ameublements, des porcelaines, des faïences et des argenteries.

Etait-ce donc pour enrichir son étagère qu'elle entra chez le marchand de curiosités?

— Madame, dit-elle en ouvrant la porte, j*ai une très-jolie collection de stylets du xvi* siècle, n'avez- vous rien de ce temps-là?

On lui montra des poignards, des dagues, des couteaux.

Elle prit tout de suite un poignard florentin d'un fort beau travail.

— < Madame, lui dit la marchande, on m'a assuré que ce poignard avait été ciselé par Benvcnuto Gellini.

Aubépine qui avait le sentiment de l'art sourit amèrement et murmura : « Tant mieux I » Et elle pensa qu'elle ne voulait pas frapper d'un coup de couteau vulgaire.

Une demi-heure après, Aubépine arrivait au Parc-des-Princes, devant un hôtel où Martial et ^iie d'Armaillac devaient venir à minuit au retour d'une promenade à Saint-Germain.

^me Je Tramont avait marqué tous les plaisirs de la journée heure par heure; c'était elle qui avait conseillé la nuit des noces au Parc-des- Princes, dans l'hôtel d'une de ses amies, depuis longtemps absente ; elle avait poussé la sollicitude jusv[u'à s'occuper de la chambre nuptiale pour

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s'assurer qu'il ne manquerait rien au bonheur des épousés.

Aubépine ne savait pas bien comment elle pourrait pénétrer dans cet hôtel ; elle avait emporté une poignée d'or, ayant reconnu que de tous les passepartout, c'était là le meilleur.

En arrivant à l'hôtel elle s'écria :

— Oh! quel bonheur!

Il y a des bonheurs relatifs. Le bonheur pour elle, en cet instant, c'est qu'elle vit sur la grille : — Hôtel à louer.

Aussi sonna-t-elle avec un sourire.

— Est-ce que vous êtes de la noce ? lui demanda le concierge.

Aubépine faillit ne pas répondre.

— Oui et non, dit-elle enfin : je connais un peu la mariée et beaucoup le marié ; mais ce qui m'amène surtout, c'est que je sais que l'hôtel est à louer et que je veux le louer.

^ Douze mille francs, dit le concierge en regardant Aubépine pour savoir s'il fallait se rabattre sur dix mille francs.

— C'est mon prix, dit-elle. Voyons-le.

— Oh! par exemple, pour aujourd'hui, c'est impossible. Après-demain à la bonne heure.

— Il n'y a pas de fête sans lendemain, pensa

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Aubépine. C'est que Martial — et sa femme — veulent passer ici la journée de demain.

— Je sais bien ce qui vous retient, dit-elle, en donnant cinq louis au portier; vous ne voulez pas qu'on entre dans la chambre nuptiale. Mais nous n'en dirons pas un mot.

Le concierge ne savait encore s'il devait prendre ou refuser les cinq louis.

— Allons, allons, continua Aubépine, si vous ne voulez pas me montrer la chambre nuptiale, vous ne me la montrerez pas.

— Eh bien! dit le concierge, profitons de ce que la femme de chambre de la mariée n'est pas encore arrivée.

Aubépine jeta un coup d'œil rapide sur le rezde-chaussée de l'hôtel. Quand on fut au premier étage devant la chambre destinée aux épousés, le portier voulait ne pas ouvrir.

— Allons, allons, dit Aubépine en donnant cinq louis de plus.

— C'est vrai que c'est la plus belle chambre et qu'il faut bien que madame la voie : dans l'intérêt du propriétaire je vais ouvrir.

C'était une chambre à coucher tendue de damas bleu, avec un lit à deux faces sur une estrade ; en face du lit la cheminée avec une grande glace de

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Venise; de chaque côté du lit, une fenêtre, derrière le lit deux cabinets de toilette sous portières.

Aubépine pensa qu'il lui serait très-facile de se cacher dans un des cabinets de toilette, car elle avait son dessein bien arrêté.

— Monsieur, dit-elle au concierge, plus je vois cet hôtel, plus je suis décidée à y finir mes jours ; tout me plaît ici, la cour, l'hôtel et le jardin.

Et avec un soupir :

— Cette chambre à coucher est délicieuse avec ces tentures bleu de ciel. Comme on doit être heureux de dormir ici!

Aubépine remonta en voiture en demandant au concierge à quelle heure devait venir la femme de chambre de la mariée.

— Ce soir seulement, après dîner, peut-être pas bien longtemps avant sa maîtresse, car elle m'a dit que tout était en ordre pour cette première « réunion. »

Quand Aubépine fut de retour dans son petit hôtel, elle se mit sérieusement à son testament. Elle n'avait pas une fortune à léguer, mais elle avait beaucoup de riens charmants qui feraient la joie de ceux à qui elle aurait pensé. Elle n'oublia ni Martial ni Jeanne. Elle donna à la mariée un livre d'heures avec la lettre A en relief sous

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une couronne de comte. Aubépine, Armaillac n'était-ce pas la même lettre? Elle donna à Martial son portrait à peine ébauché par Madrazzo^ un vrai coup de soleil. Aucune de ses amies ne fut oubliée, non plus que sa femme de chambre.

Quand elle eut signé, elle feuilleta des lettres dans un coffret d'ébène où elle les couchait avec amour. C'étaient des lettres de Martial; mais sous ces lettres, il y en avait encore une de M"* d'Armaillac.

— Ah ! s'ccria-t-elle, comme elle Taîmait aussi dans ce temps-là ! Ma's je suis sûre qu'elle ne l'aime plus comme je l'aime !

Elle réfléchit que cette lettre de Jeanne témoignait contre elle.

— Hélas! dit-elle, elle témoigne surtout contre moi. Je n*ai fcût qu'une mauvaise action dans ma vie, c'a été de prendre à Martial les lettres de M"' d'Armaillac.

Elle mit la dernière lettre sous enveloppe à l'adresse de sa rivale.

Après avoir remué ces souvenirs. Aubépine ouvrit un petit cahier où M. de Briançpn avait écrit entre deux bouffées de cigare quelques pages de sa vie. Ce n'est pas la première fois qu'elle lisait CCS fragments. Elle relut encore ces deux alinéas ;

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« Hier, c'est à peine si je puis le croire, une jeune fille du monde, du meilleur monde, est venue se jeter dans mes bras avec abondance de cœur, se donnant à moi corps et âme, comme si j'étais digne d'elle. Je suis effrayé de cette bonne fortune; qu'en arrivera-t-il?

« J'avais bien prévu que M"^ XXX apporterait le drame dans ma vie. La pauvre fille ! Avanthier, comme je rentrais avec Marguerite Aumont, je l'ai trouvée couchée sur mon lit, empoisonnée et frappée d'un coup de poignard. Je me demande encore si c'a été un rêve. Oh! les caprices du cœur humain! Oh! les mystères de l'amour! Je ne Paimais pas avant cette tragédie, maintenant je voudrais mourir pour elle. Ah! comme elle était belle et touchante dans sa pâleur de marbre! La mort a une rude puissance sur l'amour. Une révolution s'est faite en moi, je n'aime plus Marguerite Aumont, j'aime M"« XXX. »

Aubépine avait relu deux fois ces lignes.

— Oui, oui, quand je serai morte^ il m'aimera, murmura-t-elle. Et s'il ne m'aime pas, il ne pourra pas m'oublier.

Elle appela sa femme de chambre.

— Hortense, vous irez chez ma lingère; vous

lui direz de venir m'habiller à huit heures et non à dix heures comme c'était convenu.

— Est-ce que madame sort ce soir?

— Oui, vous viendrez peut-être avec moi.

— Où madame ira-t-elle?

— Vous le verrez bien.

Aul>épine, qui s'était levée, s'approcha d'un portrait de Martial qui le représentait bien dans son éternelle raillerie.

— Hélas! dit-elle, quand je pense que j'ai cru au lendemain avec cet homme-là!

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