‹ Les Larmes De JeanneChapitre 6 sur 42 · LE DEJEUNER DE MARGUERITE · texte numérisé non relu

LE DEJEUNER DE MARGUERITE

ADEMOisELLE d'Armaillac se trompa de côté.

Elle faillit entrer dans la maison de M. Delamare.

— Oh I mon Dieu ! dit-elle en traversant la rue, je n'y avais pas songé.

Elle entra sous une porte cochère et elle demanda à la portière à quel étage demeurait M. de Briançon.

Cette femme, tout en la dévisageant à travers son voile, lui répondit que c'était au troisième au-dessus de l'entre-sol. Et elle ajouta d'un air malicieux :

— Je crois qu'il y a quelqu'un.

Jeanne qui comprit eut bien envie de retourner sur ses pas, mais par un enfantillage de fierté, elle

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voulut braver la portière : elle passa outre, la tête levée, et monta bravement.

Au second étage, elle fut efFrayée["parce qu'un des locataires qui descendait la salua avec un sourire de politesse.

Elle s'imagina qu'elle était reconnue, mais il n*y avait plus à s'arrêter en route.

Une minute après, elle sonnait à la porte de M. de Briançon.

Un petit nègre vint ouvrir.

— M. de Briançon?

— Le nom de madame ?

— Une dame inconnue.

Le petit nègre sembla réfléchir, son maître lui avait dit à diverses reprises :

— Si tu laisses entrer celle-ci ou celle-là, je te jette par la fenêtre.

Mais il ne lui avait jamais dit :

— S'il se présente une dame inconnue, tu lui diras que je n'y suis pas.

Donc, après avoir pris conseil, le groom se décida à faire passer la dame dans le salon en disant qu'il allait avertir M. le comte.

— Est-ce qu'il y a quelqu'un? demanda Jeanne en baissant la voix.

6o Les larmes de Jeanne.

— Oui et non, répondit le nègre qui connaissait la langue diplomatique.

A peine eut-il disparu, que Jeanne entendit M. de Briançon qui disait :

— Une dame en noir, à dix heures du matin, c'est de mauvais augure.

— Sans doute, pensa Jeanne, il parle à un de ses amis.

Elle aurait voulu, comme dans les contes des fées, se faire invisible pour voir et pour entendre, mais déjà elle avait le regret d'être venue.

Martial entra, elle l'attendit sans faire un pas vers lui.

— C'est vous? dit-il en souriant, pour cacher sa surprise.

Il lui prit la main.

— Non, ce n'est pas moi, dit-elle en arrachant son voile.

Elle était blanche comme le marbre, ses beaux yeux étaient cernés de noir, elle avait la figure tragique.

— Non, ce n'est pas vous, répéta-t-il. Que s'est-il donc passé ?

— Vous ne le devinez pas?

Martial regardait Jeanne avec des yeux qui ne comprenaient pas.

Le déjeuner de Marguerite, 6i

— Parlez, qu'ya-t-il?

— Il y a que je voudrais être à mille pieds sous terre.

Martial, qui ne pouvait s'empêcher de railler, même dans les moments les plus dramatiques, murmura :

— Oui, je connais cela. On voudrait être à mille pieds sous terre, mais pas à six pieds sous terre.

— Ne riez pas, reprit Jeanne plus attristée encore, je voudrais être morte.

Martial prit doucement M"® d'Armaillac dans ses bras avec un sentiment fraternel; elle sentit que ce n'était pas Tamour qui parlait en lui, aussi lui dit-elle tristement :

— Je vois que vous ne comprenez pas pourquoi je suis venue.

Martial cherchait à lire dans les regards de la jeune fille.

— Je n'ose pas comprendre, murmura-t-il. Cette fois il lui baisa le front, il lui baisa les

yeux.

— Des larmes, dit-il.

— Non, je ne pleure pas, répondit Jeanne en relevant la tête et en se dégageant des bras de M. de Briançon, quoiqu'elle eût trouvé très-doux d'y rester.

— Je sens bien, poursuivit-elle, que je vous dérange, je suis venue trop matin ou plutôt j'aurais dû ne pas venir du tout.

— Ah ! je comprends maintenant, dit-il en la ressaisissant dans ses bras; que voulez-vous, je n'avais jamais pris les femmes au sérieux.

Martial appuya Jeanne sur son cœur avec plus d'effusion.

— Ah! que je suis heureux, poursuivit-il.

— Non , vous n'êtes pas heureux, dit Jeanne en se dégageant encore; vous n'êtes pas heureux, parce que vous ne m'aimez pas; vous n'êtes pas heureux, parce que vous n'êtes pas seul ici : je sens qu'il y a une femme là dans votre chambre.

— Quelle idéel oîi avez-vous vu cela?

— J'ai une seconde vue, on ne me trompe pas.

Dites-moi la vérité.

Il y avait tant de candeur dans les beaux yeux de M"« d'Armaillac que M. de BrianÇon n'eut pas le courage de la tromper*

— Eh bien, oui , il y a une femme» Je vous aime trop pour ne pas vous dire la vérité.

— QLu'est-elle donc ici cette femme?

— Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, nous sommes tous ainsi , nous vivons en cama-

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rades avec une fultitude de comédiennes égarées, qui n'ont d'intérieur que celui des Jeunes gens qui soupent avec elles ; elles s'en reviennent avec nous sans savoir pourquoi; c'est l'horreur de la solitude qui fait ces mariages-là ; le matin venu, on ouvre la porte et les oiseaux s'envolent.

Jeanne avait pris ce que disait Martial pour paroles d'Évangile. Il parlait d'un air si dégagé, qu'elle ne doutait pas que la femme qui s'était attardée dans sa chambre à coucher ne fût une étrangère pour ce coureur d'aventures.

— Eh bien, dit-elle, ouvrez la porte à cette fille ou je m'en vais.

— Oh non ! vous ne vous en irez pas, mais donnez-moi le temps de mettre galamment l'autre à la porte. Je ne la connais — ni des lèvres, ni des dents, — mais elle m'a paru être une fille bien élevée : il faut lui donner un quart d'heure de grâce pour faire sa figure.

Et regardant en face M*^« d'Armaillac :

— Vous, il ne vous faut pas même une seconde pour faire votre figure, parce que vous avez l'éclatante beauté et l'éclatante jeunesse.

. Jeanne, brisée par les mille émotions de son cœur et de son âme, tomba sur le canapé et se cacha la tête dans ses mains, pendant que Mar-

tial allait tenter de mettre galamment sa maîtresse à la porte.

Car celle — qu'il ne connaissait pas — était sa maîtresse depuis six mois.

Marguerite Aumont n'était pas la première venue : elle était jolie et elle avait le charme. Elle avait ses grandes entrées dans les salons de ces dames, depuis Thôtel Rosalie Léon jusqu'à l'hôtel Cora Pearl. M"** Esther Guimond lui avait enseigné comment les femmes ont de l'esprit; M"* Soubise, comment on peut toujours.jouer et ne jamais perdre. Elle avait quitté un prince russe pour M. de Briançon. Elle devenait sérieuse : comme elle avait une belle voix elle jurait qu'elle deviendrait une grande cantatrice. En attendant, elle était amoureuse de Martial qui était amoureux d'elle. Il ne la quittait que le soir pour aller passer quelques heures dans le monde , dans l'arrière-pensée d'y trouver bientôt une femme plus ou moins millionnaire. Il était d'ailleurs de ceux qui aiment les deux mondes, l'un lui faisait aimer l'autre, — et réciproquement,* — comme cette célèbre comédienne du Théâtre-Français qui avait deux amants pour les aimer l'un par l'autre : quand elle n'en avait qu'un, elle ne l'aimait pas.

O La Rochefoucauld ! ô voyageur intrépide

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dans les pays inaccessibles du cœur humain, que de forêts vierges tu n'as pas traversées !

Martial devait déjeuner avec Marguerite, un de ces gais déjeuners d'amoureux où on ne se mange pas de baisers, mais où on oublie que la vie est un devoir.

Comment M. de Briançon allait-il se débarrasser d'elle pour ce jour-là?

— Tu ne sais pas, lui dit-il en entrant dans le cabinet de toilette où elle était en train de se donner le dernier coup de pinceau, il m'arrive une belle-sœur.

— Une belle-sœur I s'écria Marguerite, tu ne m'avais jamais parlé de ton frère.

— Mon frère, j'en ai trois ou quatre; est-ce que j'ai l'habitude de te parler de ma famille? Je ne suis pas comme toi qui me recommandes tous les jours ton père, ta mère — et ta sœur I

— Eh bien! qu'est-ce que tu veux que je fasse de ta belle-sœur?

— Ma chère amie, je suis forcé de déjeuner avec elle.

— Et moi?

— Toi, tu iras déjeuner chez ta sœur.

— Voilà une mauvaise plaisanterie.

— Je ne plaisante pas du tout; veux-tu vingtcinq louis pour prendre un fiacre?

Marguerite allait se fâcher; mais, dans sa passion du luxe y la vue de Tor l'apaisait souvent ; elle daigna sourire :

— Je voudrais bien voir le bout du nez de cette belle-sœur.

— Ne vas-tu pas être jalouse? Elle a le nez rouge.

— C'est qu'avec toi on ne sait jamais sur quel pied danser ; quand nous sortons ensemble, nous ne pouvons faire un pas sans rencontrer une de tes victimes; si elles se mettent à venir chez toi. Dieu merci, ce sera une procession.

— Allons donc, tu sais bien que je n'ai donné la clef qu'à toi seule. Va-t'en vite.

— Oui. Et ne reviens jamais, n'est-ce pas?

— Nous dînerons ensemble au café Riche ; tu retiendras un cabinet, tu inviteras un de mes amis si tu vas au bois.

— Est-ce que tu n'iras pas I

— Non, j'ai un chevat qui boite.

M. de Briançon embrassa Marguerite et la poussa doucement vers une petite porte donnant dans Pantichambre.

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— Mon cher, lui dit-elle, c'est ton amour qui boite.

Quand Martial rentra dans le salon, Jeanne était toujours dans la même attitude.

— N'est-ce pas, lui dit-il, que la demoiselle a été^bientôt expédiée ?

— Ah! je respire, murmura M"* d'Armaillac,

Un demi-sourire passa sur sa figure comme pour exprimer le sentiment de la victoire, mais presque aussitôt la tristesse reprit : elle voyait les ténèbres dans les rayonnements.

Martial alla s'asseoir à côté d'elle; quoiqu'il fût à outrance un chercheur de bonnes fortunes, sa figure exprimait l'inquiétude : c'est que l'aventure qui lui arrivait était trop inespérée et trop inattendue. Il avait beau faire bon marché de la vertu des femmes du monde, il ne pouvait en croire ses yeux, en voyant M"® d'Armaillac assise dans son salon, lui apportant son cœur, sa beauté , son âme. Il avait certes bonne opinion de lui-même, mais il ne se croyait pas digne d'une pareille aubaine.

Il ne voulait pourtant pas prêcher Jeanne pour la remettre sur le bon chemin.

Ce qui tombe dans le fossé c'est pour le soldat, mais il se préoccupait déjà du lendemain, C'était

une passion sérieuse qui avait amené cette jeune fille chez lui; après les heures d'enivrement, comment combattre cette passion ? Il n'était pas payé pour faire de la morale.

Avant d'aller plus loin, il voulut causer un peu avec Jeanne pour bien savoir comment elle entendait Tamour, pourquoi elle était venue, si elle avait le dessein de ne pas s*en aller.

Il y a des femmes qui ne demandent qu'à faire leur confession. Jeanne aimait trop Martial pour ne pas tout lui dire ; elle lui raconta mot à mot . ce qui s'était passé depuis deux jours, comment il l'avait transfigurée par son amour, comment sa mère la voulait forcer à épouser un magistrat, comment à moitié folle de désespoir et de passion elle était venue lui dire : Je vous aime.

— Si nous déjeunions, dit tout à coup M. de Briançon.

— Ah I oui, murmura M"* d'Armaillac, il y a un déjeuner qui était préparé pour cette demoiselle. Je n'ai pas faim.

— Voyons, il est onze heures.

— Eh bien, si vous avez faim, j'irai me mettre à table à côté de vous.

^- L'appétit viendra en mangeant.

Martial sonna. Lepetit nègre survint.

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— Le déjeuner est-il servi ?

— Oui, monsieur le comte.

— Il y a du bon feu?

— Un feu d'enfer, monsieur le comte.

Martial se tourna vers Jeanne :

— A la bonne heure, car on s'enrhume ici.

Il prit la main de Jeanne pour la conduire.

M"' d'Armaillac ne fut pas peu surprise de s'apercevoir que le déjeuner était servi dans la chambre à coucher; elle faillit ne pas entrer dans cette chambre où Marguerite était encore un quart d'heure auparavant. Mais les choses avaient été bien faites; tout était remis en ordre avec beaucoup de tact ; n'eût été le lit, on n'aurait pas dit que ce fût une chambre à coucher.

M"« d'Armaillac soupira et passa le seuil ; depuis qu'elle avait blessé son orgueil, elle semblait résignée à toutes les humiliations, pourvu qu'elle écoutât son cœur.

Sans rien regarder, elle alla tout droit s'asseoir au coin de la cheminée où on avait ea effet allumé un feu d'enfer.

— Aimez- vous le vin de Champagne ou le vin du Rhin? lui demanda Martial.

— Ni l'un, ni l'autre, je ne bois que de l'eau.

— Vous êtes un bien mauvais convive, hier

70 Les larmeÉ de Jeanne.

vous n'avez rien mangé du tout. Je me souviens pourtant que Je vous ai versé à boire et que vous avez bu sérieusement.

— C'était la fièvre.

— Il faut pourtant que vous goûtiez, ne fût-ce que du bout des lèvres, à ces œufs brouillés aux truffes, ou à cette terrine de foie gras.

M"* d'Armagnac prit une grappe de raisin.

— Je vais croquer ces beaux grains de raisin. Martial s'était assis contre Jeanne, il prit une

grappe de raisin et la lui passa sur la bouche.

— Voulez-vous savoir, reprit-il, comment les Champenois et les Champenoises de mon pays s'y prennent pour savoir si le vin sera bon ? ils égrènent la grappe dans un baiser.

Disant ces mots, M. de Briançon se pencha vers M"® d'Armaillac et lui fit cette douce violence de l'embrasser tout en mordant la grappe avec elle.

Il lui rappela les vers du poëte :

Nous mordîmes tous deux : la'grappe était si blonde ! Si fraîche notre bouche et si blanches nos dents! Jusques au dernier grain, ô morsure profonde! Ce grain était de pourpre — et nous avions vingt ans!

Mais Jeanne n'entendait pas les vers. Que lui

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importait la poésie des autres, à elle qui était toute à sa poésie ?

Le baiser de Martial était si doux, qu'elle oublia presque sa jalousie; il lui semblait que son amour avait exorcisé cette chambre, où il ne restait plus un atome de celle qui venait d'en sortir.

Martial, qui eût mangé comme quatre avec Marguerite, était trop ému lui-même, maintenant, pour avoir bien faim ; il mangea quelques fourchettées d'œufs brouillés et de pâté de foie d'oie, pour rattraper tout de suite Jeanne qui avait commencé par le dessert.

— Je prendrai du café, dit Jeanne, quand le groom apporta un très-Joli petit service japonais.

—Voilà bien les femmes, dit Martial, tout pour les yeux, car qui vous dit que le café sera bon ?

^ Il sera bon dans cette jolie tasse, dit Jeanne, en admirant les fines peintures.

— Vous aimez Tart japonais ?

— Oui, parce que je suis pour les coloristes. Non-seulement Jeanne prit une tasse de café>

mais elle s'en versa encore une seconde tasse; l'éclat du feu, le baiser de Martial, la gaieté du café l'avaient légèrement grisée.

— C'est bon le café, dit-elle en regardant Mar* tial avec passion.

— Oui, dit-il, je n'ai jamais oublié ce vers de Tabbé Delille, que j*ai appris au collège :

Je bois dans chaque goutte un rayon de soleil.

— Oh ! le beau vers, dit M"' d'Armaillac ; on dirait un vers de Victor Hugo.

— C'est vrai ce que vous dites là. En lisant Delille on se demande ce que ce vers est allé faire là.

— Les poètes sont comme les femmes, ils passent de mode quand ils vieillissent.

— Eh bien I moi, je n*ai pas besoin de boire du café, pour boire des rayons de soleil, je n'ai qu'à vous regarder.

— Vous vous moquez de moi, car je suis venue ici comme un jour de pluie, les yeux pleins de larmes.

— Oui, mais vous ne pleurez plus.

Martial parlait par antiphrase, car ce fut à partir de ce moment - là que Jeanne fut prise par toutes les douleurs : elle était venue se jeter dans la gueule du loup, elle n'en sortit que meurtrie et de*sespérée.

Et pourtant, comme la joie est près du chagrin, elle fut bien heureuse ce jour- là. Martial n'était pas un amoureux ordinaire; il lui avait dit : « Je

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t'aime, » avec une douceur irrésistible; il l'avait enchaînée dans ses bras comme dans des chaînes de roses.

Il l'avait enlevée jusqu'à ce septième ciel d'od on retombe toujours sur la terre pour ne plus voir que les nuées.

Combien, parmi les plus pures qui aiment mieux affronter les nuées, les orages, les tempêtes, que de méditer toujours sous le ciel bleu.

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