DU FEU DE MARTIAL
bW| oURQuoiî Je ne sais. M'" d'Armaillac était «^3 tome échevelée, ]dle rougissait et pâlissait tour à tour ; de temps en temps elle levait la tête pour se voir dans la glace, mais c'est à peine st elle osait se regarder en face. On jugeait à l'égarement de ses yeux qu'elle ne savait pas bien oti elle était, ni où elle en était. Les douces quiétudes de l'innocence ne' se reflétaient plus par la limpidité du regard. D'un seul pas, elle venait de dé-' passer ces pures et sereines stations de la jeunesse où on est toute à Dieu, si on n'est pas toute à sa famille, oit l'on n'aspire qu'aux horizons d'azur, où l'on ne voit dans l'orage que l'arc-en-
Pourquoi Jeanne pleurait-elle. jS
ciel. Mais c en était fait ! les grandes nuées allaient obscurcir le front de M"' d*Armaillac; elle touchait aux stations des larmes; elle pourrait se retourner vers le passé, — le passé un chemin fermé. — On voudrait bien ressaisir tout ce<ju*on a perdu en chemin, mais comme Orphée,on n'a pas le droit de retourner sur ses pas.
Cest en vain que les filles de la Bible vont pleurer leur virginité, virginité du cœur, virginité de Tâme, virginité du corps : la robe d'innocence ne se ragrafe pas, la ceinture de Vénus ne se renoue pas, l'auréole de la candeur ne se reconquiert pas.
M"* d'Armaillac n'avait regardé ni la grandeur de son sacrifice, ni la profondeur de l'abîme : elle s'était jetée éperdument dans l'inconnu, n'écoutant que son cœur, affolée d'amour. Elle savait pourtant bien qu'elle allait tomber de haut, mais elle aurait voulu tomber déplus haut encore, pour prouver à Martial combien elle l'aimait.
Sa passion avait été si rapide qu'elle obéissait au vertige; elle n'avait pas eu le temps de la regarder par les yeux de sa conscience ; l'amour par surprise est le plus terrible.
Quand les jeunes filles ont le loisir de combattre, quand elles se mettent à l'abri de leur éven-
jB Les larmes de Jeanne.
tail, je veux dire de leur coquetterie, elles ont une cuirasse d'acier; mais dans les premières heures de la passion, elles se jettent elles-mêmes toutes désarmées au-devant du danger.
Voilà peut-être pourquoi M"' d'Armaillac pleurait au coin du feu de M. de Briançon.
HbB de Briakçon n'était pas à l'autre coin de la BU cheminée; il se promenaitdans la chambre, presque silencieux , regardant par la fenêtre , regardant Jeanne; il semblait qu'il n'osât pas lui parler.
Il vint se pencher au-dessus d'elle pour lui baiser les cheveux. Elle tressaillit.
— Quelle adorable senteur de foin coupé! ditil, en soulevant une touffe de beaux cheveux blonds de M"" d'Armaillac. Il n'y a que les cheveux blonds ! Je n'aime que les cheveux blonds!
— Depuis quand ? demanda la jeune fille en esquissant un sourire.
— Depuis que je vous ai vue.
Elle souleva le bras pour enlacer la tête de Martial.
— Aimez-moi bien, Martial, car vous êtes pour moi la vie ou la mort.
Martial souleva la jeune fille en lui disant :
— Je t'aime !
Elle redevint silencieuse et il se remit à se promener par la chambre.
— Que diable vais-je faire d'elle? se demandat-il en fronçant le sourcil.
En effet, il ne pouvait pas dire à Jeanne de s'en aller et il ne pouvait pas non plus la garder chez lui, non pas seulement parce que M"* Marguerite Aumont ferait du tapage, mais parce qu'il croyait trop à ses devoirs d'homme du monde , pour se donner le tort devant l'opinion de vivre, sans le sacrement du mariage, avec une jeune fille qui avait tous les titres — avant de l'aimer — pour devenir une mère de famille.
M. de Briançon permettait bien qu'on l'accusât de vivre à l'aventure, tantôt avec celle-ci, tantôt avec celle-là, parce que les péchés de jeunesse sont à moitié pardonnes; mais afficher une fille du monde, c'était un crime de haute trahison sociale.
Il commençait à reconnaître qu'il était un peu
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tard pour faire toutes ces réflexions. Pourquoi n'avait-il pas eu le courage de résister à Temponement de son ivresse, car c'était de Tivresse plutôt que de Tamour? Sa victoire n'était-elle pas plus belle de prendre Jeanne sur son cœur, de la reconduire vers sa mère et de lui dire : « Je vous aime, mais ne revenez pas. »
Il pouvait bien encore tenter cette épreuve — après la lettre — si vous me permettez ce mauvais mot; mais maintenant que Jeanne n'était plus digne de Tamour de sa mère , n'allait-elle pas refuser de la revoir, et il le pressentait déjà par quelques paroles échappées à la jeune fille.
D'un autre côté, pouvait-il lui proposer, comme à une fille galante, de la mener dans un hôtel, ou de lui louer un appartement, sans compter qu'il n'était pas riche et que c'était s'engager à perte de vue.
Comment faire? Il continua à regarder la pendule. Jeanne elle-même savait bien Theure qu'il était. Elle se demandait sans cesse ce que pensait sa mère; sa colère contre elle était tombée; elle en était bien vite arrivée au repentir. Devant un a feu d'enfer » elle se rappelait les heures charmantes passées à un autre coin du feu, dans de douces causeries avec M"® d'Armaillac, qui était
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insupportable dans la tempête, mais qui était adorable dans le beau temps.
— Il faut que j'écrive à maman, dit-elle tout à coup à Martial.
Ce fut ce qui brisa la glace.
— Écrire, dit Martial, en s'aventurant, sans bien savoir ce qu'il allait dire. C'est toujours une bêtise d'écrire, même quand on a de l'esprit, si vous m'en croyez, vous irez bien gentiment voir votre mère...
Jeanne s'était retournée et regardait Martial en face; il continua, tout en bégayant un peu :
—Vous lui conterez un conte : c'est aujourd'hui le sermon du père Félix. Et puis il y avait un concert spirituel, je ne sais plus oîi.
— Après ! interrompit Jeanne d'une voix dramatiquement brève.
— Après? elle vous prendra dans ses bras et vous dînerez avec elle.
Jeanne se leva tout debout, presque terrible.
— Après?
— Après ! continua Martial , en venant vers elle , vous irez ce soir dans le monde avec votre mère, vous penserez un peu à moi, je vous garderai dans mon cœur jusqu'à demain, à l'heure où vous viendrez encore déjeuner avec moi.
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— Je n'ose pas comprendre, dit Jeanne avec le sourire le plus amer et le plus désolé. Savez-vous pourquoi vous me rejetez dans les bras de ma mère, c'est que je suis déjà un embarras pour vous. Cette demoiselle qui était ici avant moi vous attend peut-être pour aller au bois, sans doute elle dînera avec vous , elle soupera avec vous... et demain matin vous voulez que je la retrouve ici...
Martial voulut interrompre Jeanne, mais elle repoussa sa main et continua :
— Une maîtresse pour la nuit et une maîtresse pour le jour, jusqu'au moment où une troisième viendra chasser ces deux-là.
M"® d'Armaillac était superbe, le front hautain, les narines mouvantes, les yeux enflammés, les lèvres indignées, la gorge émue.
Jamais M"® Rachel, dans les fureurs de Phèdre, n'avait si bien exprimé la passion irritée.
— Allons, allons, ma belle emportée, dit M. de Briançon, ne prenez pas les choses au tragique ! je veux tout arranger et vous croyez que je veux tout briser; vous êtes maîtresse de mon sort, ordonnez et j'obéirai.
Une femme n'obéit jamais qu'à elle-même; le grand art en amour, c'est de lui donner l'inspira-
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tion ; dès que Jeanne ne fut plus conseillée^par Martial, elle se conseilla elle-même.
Et bientôt elle retomba dans ses bras esclave de son amour.
— Oui, dit-elle tout à coup, comme si l'idée venait d'elle-même,!j*irai voir ma mère.
Et regardant Martial d'un œil qui Tinterrogeait :
— Et si je n'allais plus revenir?
— Ah ! cette fois c'est moi qui vous enlèverais I Essayez un peu pour voir si je vous aime? Vous voudriez bien être prise au mot. Vous ne savez donc pas que je ne pourrais plus vivre une heure sans vo,us !
M. de Briançon respirait; une averse de baisers tomba sur les cheveux, sur les joues, sur les yeux et sur les lèvres de M"® d'Armaillac.
— Vois-tu, murmura-t-il, je ne sais bien dire que cela.
— Et moi, ajouta Jeanne d'une voix mourante, je ne sais bien entendre que cela.