L' « ENÉIDE », POÈME ÉPIQUE
h,' Enéide faitpartie du petit et très illustre groupe de ces poèmes de longue haleine, plus ou moins justement qualifiés d'épopées, et pour lesquels les générations d'aujourd'hui ont conservé un culte respectueux, mais, il faut bien le dire, de plus en plus platonique. Il semble que nous soyons tous les jours moins aptes à supporter la poésie sous cette forme, et à aussi forte dose ; et le respect sur-
tout extérieur, que nous gardons aux grands poèmes d'autrefois, fait quelque peu songer au mot de Quintilien sur Ennius. « Il ressemble, dit le critique, à un grand vieux chêne de quelque bois sacré. Il n'est pas beau ; mais on le vénère tout de même. » Nous dirions de même des épopées : « Elles sont bien longues et peu amusantes ; mais on les vénère tout de même. Cela n'oblige pas, après tout, à les lire. » Voyons un peu si un pareil arrêt peut équitablement s'appliquer à Virgile.
Il y a tout d'abord une condamnation très sommaire sous laquelle certaine critique s'est flattée d'assommer Y Enéide : Poème artificiel ! Epopée de cabinet! Artificiel?... qu'est-ce celapeutbienvouloir dire ? Il y a donc des poèmes naturels qui, apparemment, se sont faits tout seuls, produits d'une génération spontanée particulière? Comme si toute œuvre d'art n'était pas nécessairement artificielle ! On est confus, en vérité, d'avoir à énoncer de pareils truismes, et à s'escrimer contre une critique à peu près aussi sérieuse que la fameuse Tarte à la crème. Le malheur est que beaucoup de gens graves se soient cru dans l'obligation de ratiociner longuement sur cette invention. Epopée de cabinet?... qu'est-ce encore à dire? Comme si toute littérature n'était pas chose de cabinet, et comme si c'était ailleurs que dans un « cabinet » qu'on écri-
vait ! Je sais bien qu'on répond tout de suite : Et Homère ? L'Iliade et Y Odyssée sont-elles donc œuvre de cabinet ? Non certes, quand ce ne serait que pour cette raison, qu'au temps où les matériaux très divers des deux célèbres poèmes ont été inventés, l'écriture, elle, ne l'était pas encore, du moins chez les Grecs, et cela suffit. Mais il n'y a à tirer de cela qu'une conclusion raisonnable, c'est que les poèmes homériques étant une œuvre absolument unique, à nulle autre semblable, et sui generis, il serait vraiment temps de renoncer à en faire un terme de comparaison pour ravaler des œuvres avec lesquelles elles n'ont etnepeuvent avoir absolument rien de commun, puisqu'aussi bien elles n'ont rien de commun avec chose au monde. C'est proprement se moquer des gens que de dire, en montrant une œuvre poétique antérieure, au moins dans ses parties essentielles et constitutions, à l'écriture : Voilà la poésie naturelle! Tout le reste, artificiel! Ce qui nous condamnerait bel et bien, pour revenir à la poésie « naturelle », à commencer par désapprendre à lire et à écrire. Que dites-vous de la trouvaille ? Il faut laisser les poèmes homériques pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour le monument c littéraire » le plus ancien et, à ce titre, l'un des plus curieux de notre civilisation, et pour un monument « poétique », destiné à n'avoir nulle part
d'analogue et de similaire. C'est bien le cas, en effet, d'une œuvre faite de pièces et de morceaux, morceaux de caractères très divers et de provenance inconnue, qu'un ingénieux travail de suture devait plus tard amener à l'état présent. Car c'est bien là tout ce que la critique a pu établir sur Homère, j'entends établir d'une façon certaine. Des morceaux isolés, composés par des chanteurs inconnus, et qui devaient être plus tard raccordés. Des pièces distinctes qui devaient être cousues ensemble. Le mot juste a été trouvé de bonne heure : rapsodies, chant cousu. Ce qui, par parenthèse, introduit déjà dans les poèmes homériques eux-mêmes, un élément autre que la poésie, dite si emphatiquement naturelle, des chanteurs primitifs. Que ceux-là, ceux qui ne savaient ni lire ni écrire, et pour cause, et amassaient un peu partout, sans s'en douter, les matériaux deYIliade et de V Odyssée future, aient été la nature même, peut-être ; mais ceux qui devaient plus tard faire un tout, ou plutôt deux touts de ces éléments dispersés, et sans lesquels nous aurions peut-être aujourd'hui les morceaux de Y Iliade et de V Odyssée, mais non V Iliade et ï Odyssée, ceux-là étaient loin, très loin, de l'état de nature des premiers aèdes. I ls étaient déjà en plein dans l'artificiel. Non seulement ils savaient lire et écrire; mais j'irai jusqu'à dire qu'ils étaient peu ou
prou « académiciens ». L' Iliade et Y Odyssée ne sont, en somme, que des pièces de trouvères, ingénieusement coordonnées en deux poèmes, par des académiciens très habiles gens. Il a donc fallu que, même dans ce monument unique de la poésie prétendue naturelle, l'artificiel se fit sa place, et même une place si grande que, sans son intervention, le monument n'existerait pas.
UEjiéide est donc œuvre artificielle et de cabinet au même titre, ni plus ni moins, que toutes les œuvres littéraires de l'homme, à partir du jour où, celui-ci ayant su écrire, une littérature a été possible. Avec le papier, la plume et l'encre, ou ce qui a pu tenir lieu, à l'origine, du papier, de la plume et de l'encre, ce prétendu « artificiel » est né, pour durer autant que notre espèce. Il embrasse toutes les productions de l'esprit, sans en excepter une seule, et il s'appelle, de son vrai nom, le travail réfléchi. On s'est flatté de venir à la rescousse de la poésie prétendue naturelle, avec nos rapsodes et rapsodies du moyen âge. Pure illusion ! On a l'air d'oublier que si nos aèdes chantaient, comme Démodocus, ils avaient commencé par écrire, comme de simples Virgiles — infiniment moins bien, sans aucun doute, mais peut-être aussi laborieusement. Ils faisaient déjà des « épopées de cabinet » et il n'y en avait pas d'autres. Turoldus,
Turold ou Théroulde, s'il a existé, ou l'auteur, quel qu'il soit, de la Chanson de Roland, pour prendre l'exemple le plus fameux, était infiniment plus près de Virgile — je laisse toujours de côté, bien entendu, la question de talent — que de Démodocus. A partir du jour où la vie littéraire a commencé pour l'humanité, la seule différence qu'il y aura entre les poètes, sera celle de leur esprit, et de l'éducation de leur esprit, c'est-à-dire de leur talent : voilà tout; et cela étant, nous n'avons qu'à examiner quelle place son talent assigne à Virgile dans la noble famille des faiseurs de grands poèmes.
Tout d'abord, il est difficile de ne pas songer à une particularité curieuse, bien rare, si même elle n'est unique, dans l'histoire des lettres. Si nous avons Y Enéide, ce n'est pas la faute de Virgile. Il y avait travaillé — et comme il savait travailler — pendant les dix dernières années de sa vie, l'ayant commencée dès le lendemain d'Actium, et étant mort en 19. Mais il avait jugé que ces dix années de travail laissaient son poème encore très loin du point de perfection où il voulait l'amener, et, par une disposition spéciale de son testament, il avait recommandé à ses deux amis et exécuteurs testamentaires, Varius et Tucca, de le détruire. Avouons que voilà une conscience littéraire d'une belle rareté. Naturellement, les deux amis de Virgile
avaient été pris de scrupule et avaient soumis le cas à Auguste, lequel, intervenant en souverain, avait mis son veto à l'exécution de la volonté de son poète. Si donc nous avons YEnéide, Virgile n'y est pour rien. Non seulement il serait prêt à souscrire aujourd'hui à toutes les critiques qu'on pourrait faire de son œuvre ; mais il est probable qu'il ajouterait : « J'en pense là-dessus encore plus long que vous, puisque, si l'on m'avait écouté, vous n'auriez pas la peine aujourd'hui de disserter sur Y Enéide. » Ce dernier point est d'autant plus intéressant à constater que, tel qu'il est, et dans cet état d'imperfection qui le faisait si sévèrement condamner par son auteur, le poème de Virgile, à le juger en dehors de toute prévention, se trouve n'avoir à craindre la comparaison avec aucune des seules œuvres qu'il soit juste et raisonnable de lui comparer.
Cette comparaison n'est possible, en dehors des poèmes homériques, qu'avec les quatre ou cinq grandes compositions poétiques des modernes. Eh bien! pour parler d'abord du sujet lui-même et de l'esprit général de l'œuvre, le sujet des origines de Rome, surtout dans l'ensemble où l'encadre Virgile, est-il tellement inférieur, comme intérêt, au voyage de Dante dans l'autre monde, à la croisade de Bouillon, à la navigation de Vasco de Gama, à l'histoire d'Adam et d'Eve, et je dirai même au
sujet de Klopstock, devenu un simple thème de développement poétique? S'il est vrai que ce qui nous intéresse le plus au monde, c'est l'homme même et tout ce qui est humain, il faut convenir qu'en dépit de tout l'appareil de sa très surannée mythologie, l'élément purement humain tient encore plus de place chez Virgile et y a gardé pour nous un intérêt plus vif que chez Dante, Milton ou Klopstock, sinon que chez Tasse ou Camoëns. Il est permis de trouver que chez les trois premiers nous sommes vraiment ou trop bas au-dessous de terre, ou trop haut au-dessus, pour nous sentir bien à l'aise. On a jugé Enée trop dévot. Il l'est, certes, et beaucoup, mais pas plus que Godefroy de Bouillon, et il demeure plus homme, plus semblable à nous, avec sa transcendante dévotion, que les protagonistes dûment surhumains et surnaturels de Dante, Milton et Klopstock. Dira-t-on qu'il y a, dans l'Enéide, trop de religion? Mais y en eût-il encore dix fois plus, qu'il y en aurait peut-être encore dix fois moins que chez ses rivaux modernes. Là, et non chez les moins grands, nous ne sommes pas seulement en pleine religion, mais en pleine théologie, pour ne pas parler de la scolastique. S'agit-il de l'agencement et de la conduite du poème ? Il saute aux yeux que, sous ce rapport, le Romain l'emporte de beaucoup. Il semble que Virgile, avec
un sûr instinct de poète, ait deviné que les œuvres comme la sienne vaudraient, dans les âges futurs, moins par le sujet lui-même que par les épisodes que le poète aurait eu l'art d'y rattacher. Si les épisodes sont nombreux, variés et quelques-uns justement célèbres chez tous les grands épiques, ils ne le sont, chez aucun, je ne dirai pas plus, mais autant que chez Virgile. Quelques-uns, qui nous semblent si beaux que nous nous demandons com ment ils n'ont pas obtenu grâce, devant Virgile, pour le poème qu'il avait eu le courage de condamner tout entier, sont au nombre des plus incontestables chefs-d'œuvre de la poésie. Qui a jamais peint un tableau plus puissant et plus saisissant que tout le IIe livre? Y a-t-il dans toute l'antiquité — et je n'excepte aucune œuvre des Grecs — tragédie plus passionnée que le IVe? J'ai parlé des deux morceaux superbes qui terminent le VIe et le VIIIe. Mais comment oublier les moindres, les épisodes secondaires, qui suffiraient, à eux seuls, à faire la fortune d'un poème, tant ils révèlent, dans le talent de Virgile, de force, de variété, de souplesse et de charme : et la rencontre, en Epire, avec Hélénus et Andromaque; et la lutte des deux athlètes, Entelle et Darès, et l'explosion de la guerre avec les Latins; et la visite à Évandre sur l'emplacement de la grande Rome future ; et l'aventure de
Nisus et Euryale; et les morts de Pallas, de Lausus et de Mézence; et l'histoire de Camille; que sais-je encore ? Là est la vraie vie et l'éternelle jeunesse du poème virgilien; là est l'infaillible marque de sa supériorité. Aussi bien, il y a de cette supériorité un autre témoignage encore moins récusable, puisqu'il emporte avec lui quelque chose comme une évidence mathématique. Qu'est-ce qu'un poète, au sens le plus simple, le plus vulgaire, et peut-être, après tout, le plus raisonnable du mot? C'est tout bonnement un homme qui fait ou de beaux vers ou de jolis vers ; car on peut être poète des deux façons, mais inégalement, ceux-là seuls qui font les beaux vers étant les grands poètes. Les beaux vers sont l'enchantement de la mémoire, comme les beaux objets d'art sont la joie des yeux; et quand nous avons le bonheur de les rencontrer, ces beaux vers, surtout chez un ancien, allons-nous nous préoccuper beaucoup du cadre qui les entoure, et chicaner sur notre plaisir? Que ce cadre soit épique, didactique ou lyrique ; que la construction du poème soit plus ou moins bien réussie; que nous importe, en vérité? Et qu'est-ce que cela fait aux beaux vers, si le poème en est plein? Or, tel est précisément le cas de Virgile, même dans cette Enéide si imparfaite, je dirai volontiers « surtout » dans cette Enéide. Aucun poète plus que Virgile, chez les anciens (et
combien chez les modernes?) n'a eu le don d'exprimer dans un langage superbe, merveilleusement fait pour solliciter la mémoire des hommes et les y graver à jamais, les éternelles vérités de la vie. On a dit de Hugo que nul n'avait fait tant de vers aussi beaux. Eh bien ! ce qui paraît si vrai de Hugo chez les modernes, ne l'est pas moins de Virgile chez les anciens et lui assigne son rang hors de pair. Car s'il suffit souvent de quelques vers vraiment beaux pour assurer à leur auteur une place légitime dans la famille des grands poètes, il est certain que celuilà sera le plus grand qui en aura fait le plus ; et c'est même, à y bien regarder, la seule hiérarchie possible dans cette dynastie. Et maintenant, admirons encore l'incroyable conscience de cet homme assez épris de perfection pour avoir songé à ravir à la postérité ce trésor de poésie, qui ne le contentait pas; mais, si nous voulons être tout à fait justes, n'oublions pas Auguste, car nous lui sommes deux fois grandement obligés : la première, pour avoir inspiré VEnéide; et la seconde, pour l'avoir sauvée.
La révolution saluée par Virgile est consommée. Le régime nouveau est assis. Rome a-t-elle une monarchie véritable? Ce sera le secret d'un avenir prochain. En attendant, elle a un monarque, et un monarque doublement sacré. Il est sacré par sa naissance, fils de César et fils des dieux. Il est sacré par ses bienfaits, car il a rendu la paix au monde, et nous venons d'entendre un des sujets éclairés de l'empire proclamer ce que le monde devait à cette providence visible. Ce souverain s'appuie sur une famille nombreuse et brillante. Au-dessous de cette famille, il y a « la cour ». Au-dessous de cette cour, il y a « la ville ». C'est déjà notre « grand siècle » et la première image d'une grande société polie que nous offre l'histoire. Je dis bien la « première », car si les modernes ont pu décorer la plus belle heure de la civilisation grecque du nom de siècle de Périclès, il ne leur a pas été donné de
voir revivre, sous leurs yeux, cette société grecque, ni au temps de Périclès, ni à aucun autre. Et peut-être bien serait-ce parce qu'il n'y eut pas, à proprement parler, de « société » grecque au sens que nous donnons à ce mot. La « société », comme nous l'entendons, est chose d'Occident. Les Grecs, très Occidentaux par l'esprit, sont restés Orientaux par les mœurs. Par ce côté, l'Orient a toujours gardé sa prise sur la Grèce, et il semble qu'il y ait là comme une rançon de la civilisation que la Grèce avait reçue de lui. Quoi qu'il en soit, qu'il faille chercher l'explication de ce phénomène dans l'essence même de la civilisation grecque, ou dans quelque autre cause secondaire, le fait certain est que nous ne trouvons, avant le siècle d'Auguste, rien de pareil à ce qu'il nous présente : une société polie, s'épanouissant dans tout son éclat, au sein d'une paix profonde, sous l'influence d'un prince et d'une cour. Or Horace, qui a vécu en tout cinquante-sept ans, en a passé quelque chose comme une trentaine, sa vie d'homme tout entière, dans le voisinage, sinon dans l'intimité de ce souverain, au cœur même de cette cour, dont il était l'ornement et l'honneur, au milieu de cette société, dont la distinction de son esprit et le charme de son caractère le faisaient comme le centre et l'âme. Voilà le monde où il nous fait vivre avec lui, dont il est,
pour nous, comme une sorte de maître des cérémonies, qu'il nous fait passer en revue et nous présente. Il est, par là, sans y avoir jamais pensé, l'un des écrivains les plus documentaires, et, comme nous aimons à dire aujourd'hui, les plus suggestifs qui soient. N'y eût-il en lui que cela, c'en serait assez pour lui assurer une place à part dans l'histoire.
Je viens de dire qu'Horace avait vécu plus dans le voisinage que dans l'intimité du souverain. Il ne tint pas, en tout cas, à celui-ci, que ces relations ne fussent vraiment celles d'une véritable et très étroite intimité. Il voulut attacher Horace à sa personne parles liens d'une situation officielle, et faire de lui quelque chose comme ce que nous appellerions le chef de son cabinet. Une pareille situation auprès du maître du monde! Quelle tentation pour un ambitieux! Horace s'y refusa obstinément, estimant sans doute que ce qu'il y pourrait gagner ne vaudrait jamais ce qu'il y perdrait. Et plus le souverain sembla vouloir faire oublier à son sujet l'infinie distance qui les séparait, plus celui-ci affecta de s'en souvenir, et de la rappeler à celui qui affectait del'oublier. Horace avait raison. Nous le savons d'avance par Virgile, dont son ami ne fait que confirmer et fortifier le témoignage; entre l'empereur et le reste du monde, il y avait déjà la même diffé-
rence et la même distance que celles qui se montreront dix-sept cents ans plus tard entre Louis XIV et ses sujets. C'est le « droit divin » dans toute sa pureté. Les Romains (j'entends expressément la masse, non l'élite) y sont venus tout de suite, sans avoir eu besoin d'être pétris et façonnés par huit siècles de monarchie, et Horace n'est que le fidèle interprète de ces sentiments, en ne se servant, à l'égard de l'empereur, que du langage de la plus profonde et de la plus réelle dévotion monarchique. Seulement, au milieu des hommages de ce culte de latrie, il y a quelque chose de tout à fait singulier. On a, en face de soi, un homme, le souverain, qui est appelé indifféremment de deux noms : César, le nom qu'il tient de l'adoption de son grandoncle; Auguste, le nom qu'il reçut du Sénat, sur la proposition de Munatius Plancus. Voilà qui est bien pour lui ; mais son gouvernement, comment s'appelle-t-il? Son gouvernement ne s'appelle pas. C'est le gouvernement sans nom. A proprement parler, le chef du nouveau régime n'a pas de dénomination officielle. Ou plutôt, il en a dix ; mais en avoir dix, c'est exactement comme n'en avoir pas du tout. Il peut être à son gré, séparément ou tout à la fois, consul, proconsul, préfet des mœurs, imperator, tribun du peuple, etc. Duquel de ces noms l'appelle Horace ? D'aucun. De temps immémorial,
il y avait à Rome un personnage qui sa vie durant, était autorisé à porter le titre de Prince du Sénat. C'était celui dont les censeurs avaient inscrit le nom en tête de la liste du Sénat. Agrippa imagina de saluer Auguste de ce titre de pure courtoisie, et voilà le nom officiel du nouveau pouvoir trouvé. Le souverain s'appellera Prince, — non Prince du Sénat — mais Prince tout court, ce qui revient à dire le premier. Le vrai nom de celui que nous appelons l'empereur, c'est tout simplement le Premier. C'est le seul titre, et plutôt, on le voit, officieux qu'officiel, dont Horace se servira pour parler de l'empereur ou pour lui parler. Il ne lui épargnera aucun des synonymes ou aucune des périphrases que lui pourra fournir la langue latine, pour désigner l'homme qui peut tout et qui est incapable de vouloir autre chose que le bien; mais toutes ces appellations poétiques ne sont point des titres. De titre, il n'y en a qu'un pour lui : Prince, lequel ne signifie rien. Voilà qui nous fait toucher du doigt, la grande équivoque, ou, si l'on aime mieux, la grande hypocrisie qui condamne l'empire à mal vivre. Il était le salut et l'avenir du monde romain, mais à la condition d'être organisé, et il ne sera pas organisé. C'estlà la faute inexpiable d'Auguste, et la capitale vérité historique, pénétrée à fond et éclairée d'une si vive lumière dans la
magistrale Histoire de M.Duruy. Tout ce qu'Auguste organise — avec quelles précautions, quel soin, et on peut ajouter quel succès ! — c'est une très forte et très brillante tyrannie viagère, mais rien de plus. Si quelque chose frappe dans toutes les effusions du zèle courtisanesque et monarchique d'Horace, c'est qu'il n'est pas fait la plus petite allusion à un avenir, un avenir qui sera peut-être demain. De quoi demain sera-t-il fait? Fâcheuse curiosité, semble penser Horace, qui nous empêche de jouir pleinement d'aujourd'hui. « Jouis de l'heure présente, sans avoir confiance dans cellequi suivra. » N'est-ce pas à Rome elle-même qu'Horace dit cela?
En tout cas, Auguste ne doit pas être fâché que Rome prenne le conseil pour elle. Sur l'organisation de son gouvernement, telle qu'il la conçut et l'exécuta, il semble qu'il y ait quelque chose de sinistre qui plane — une de ces choses dont personne ne parle, mais auxquelles tout le monde pense — la grande scène des Ides de mars. Il est probable que le second César avait l'esprit hanté de cette vision sanglante, et dut se jurer à lui-même de ne jamais s'exposer à pareille fin. Or, cette fin, César l'avait défiée en ne cachant pas son intention de faire de la monarchie une vérité. Et voilà pourquoi son successeur s'appliqua par-dessus tout à en
faire un mensonge, ce qui lui permit de mourir maître du monde, à soixante-seize ans, et dans son lit. Pour lui, ce fut à merveille, et il eut toute raison de prononcer en mourant le mot sacramentel par lequel les acteurs prenaient congé du public : « Applaudissez! » Mais pour le monde? Le monde ne pouvait plus échapper à l'empire; c'était sa destinée irrévocable. Mais par la faute d'Auguste, dont la pusillanimité recula devant les mesures qui seules eussent dû pourvoir à l'avenir, le préparer et l'assurer, le monde fut condamné à ne connaître d'abord que le faux empire, pour entrer ensuite, sans autre transition qu'une épouvantable anarchie, dans le bas-empire. Il ne connut jamais ce qui eût pu et dû être le vrai empire. L'empire jusqu'à Dioclétien ne fut jamais une institution, mais une succession de principats engendrés par la force et le hasard. Et il faut qu'il y ait eu alors dans la nécessité de la monarchie et dans les énergies de la race romaine une bien extraordinaire vertu pour que tant de ces règnes quasi fortuits aient été aussi admirables et bienfaisants. Mais la vérité est que l'empire ne devint vraiment une institution que le jour où il fut l'empire de l'incurable décadence. Tout cet avenir est contenu, comme dans un germe, dans le rôle personnel et les établissements d'Auguste. Ce trop habile homme, par peur des poi-
gnards, n'organisa que le viager, et ne consacra que le mensonge. Il semble que ce caractère du nouveau régime se trahisse dans les hommages que lui prodigue Horace. On se sent en présence d'un grand fait et d'un personnage historique très considérable, et dont le « moi » tient une place immense. Mais on ne se sent pas en présence d'institutions nouvelles, assises sur un droit nouveau ; on ne sent pas que ce grand fait ait créé un droit. On veut bien répéter, après Horace : César est comme Jupiter, très bon très grand, optimus maximus. D'accord. Et puis? Et après? Il ne sera pas toujours là, César! — Après? répond Horace ; c'est l'affaire des dieux ! ne t'inquiète pas de savoir ce que sera demain.
Ce lendemain dans Horace, s'appelle de trois noms : Agrippa, Tibère et Drusus. Agrippa, auquel Horace adresse une ode très cérémonieuse, ainsi qu'il convient à un aussi haut personnage, et les deux fils de Liviequ'ilachantésaussi dans des morceaux lyriques très apprêtés et brillants. Mais de ces trois héritiers possibles, il y en a deux qui sont notoirement partisans du rétablissement de la république, Agrippa et Drusus. Agrippa est un serviteur et un soldat incomparable, mais qui ne se pique point de politique, et qui ne voit aucune raison pour que, l'ordre une fois rétabli, Rome
coure les chances d'une révolution. Car, il ne faut pas l'oublier, la révolution, alors, c'était la monarchie. Les conservateurs étaient les républicains, et c'est à titre de conservateur et de soldat qu'Agrippa est républicain. La république, pour lui, c'est ce qui a été, et ce qui est encore, du moins de nom. Il n'en demande pas davantage. Quant à ce qui est le contraire de la république, il n'en veut pas, non parce que c'est la tyrannie (il a servi Auguste de façon à montrer que ce n'est pas la tyrannie qui lui fait peur), mais parce que c'est la révolution et l'inconnu. Et voilà pourquoi, non content d'inventer pour Auguste le titre républicain de Princeps, il lui donna le conseil formel de rétablir la république. Drusus penche du même côté, mais par jeunesse d'esprit et amour de la popularité. Or, rétablissement de la république ne peut vouloir dire qu'une chose : rétablissement du gouvernement sénatorial, la république étant incapable de se présenter sous une autre forme à l'esprit d'un Romain. Ce qui revient à ceci, que toute chance de relever la prépotence de l'aristocratie romaine étant à jamais perdue, poursuivre le rétablissement de la république était aussi raisonnable que nier l'évidence, et vouloir faire vivre ce qui est mort. L'établissement d'une monarchie pouvait être un problème très difficile. Le rétablissement de la
république était une pure impossibilité. La seule réalité pratique que comportât un pareil programme était l'ouverture d'une nouvelle période d'anarchie et de massacre, avec une nouvelle tyrannie pour dénouement. Il y avait donc au moins, faute de mieux, tout avantage à s'en tenir à celle qu'on avait.
Mais ce n'était pas par l'esprit honnête et un peu court d'Agrippa, ni par la juvénile inexpérience de Drusus que l'œuvre d'Auguste devait être mise en danger. Une autre épreuve l'attendait. Ni Agrippa, ni Drusus ne devaient succéder. La mort allait les prendre avant Auguste, Agrippa en pleine maturité, Drusus tout jeune. Et alors, les deux fils d'Agrippa et de Julie, Caïus et Lucius, étant morts aussi, l'aîné des Nérons, comme on l'appelait, Tibère, comme devait l'appeler l'histoire, resta seul. La question de la succession était tranchée par la force des choses en sa faveur. Or, quel homme était Tibère ? Horace le connut beaucoup. Il avait auprès de lui un de ses plus intimes amis, Julius Florus, qui faisait partie de la maison du prince, et était attaché à sa personne en qualité de secrétaire. Florus était un trait d'union naturel entre Tibère et Horace; et celui-ci se crut même assez sûr de la bonne volonté du prince à son égard pour lui recommander un de ses amis, Septimius, dans un
petit billet qui est un chef-d'œuvre de grâce et d'esprit. Eh bien ! Horace, qui tout flatteur qu'il est, ne prodigue pas les compliments au hasard, semble éprouver à l'égard de Tibère quelque chose de plus que les sentiments de simple déférence dus à un prince proche voisin du trône. Il dit de Tibère qu'il est homme de bien {bonus) qu'il n'aime que ce qui est distingué [le gens honesta). Et si l'on rapproche ce témoignage de toute la carrière de Tibère antérieure à son règne, on ne peut se refuser à reconnaître que sa bonne réputation était pleinement justifiée. Avant de régner, il fit toujours excellemment tout ce dont on le chargea. Sa conduite fut, jusqu'au bout, d'une correction irréprochable, un modèle de réserve, de tact et de « tenue ». Seulement, en dépit de quelques échappées dans le cercle d'une intimité extrêmement restreinte, et en particulier avec son ami Pison (le Pison de Y Art poétique, futur préfet de Rome), il était facile de voir que le fond du caractère de Tibère était le sérieux, et que s'il arrivait un jour à l'empire, il prendrait l'empire très au sérieux, dût-il même le prendre au tragique. Malheur alors à ceux qu'il trouverait en travers de son chemin ! Et il ne pourrait manquer d'en trouver, si Auguste disparaissait en laissant, sans avoir rien fait pour les rapprocher et les confondre, d'un côté un prince, héritier
nécessaire de l'empire, de l'autre, un parti, adversaire irréconciliable du principe même de l'empire. Donc, sous le pompeux dehors de l'optimisme courtisanesque qui s'étale dans les poésies d'Horace, ni l'empereur en personne, ni la famille impériale ne permettent une grande confiance dans l'avenir. Le monde de la cour en offrira-t-il davantage ? Au premier rang des hommes de cour avec lesquels Horace nous met en relation, est le fils du triumvir Antoine, Jules Antoine, fils de Fulvie, mais tendrement élevé par la seconde femme de son père, Octavie, propre sœur d'Auguste, et devenu neveu par alliance de l'empereur, par son mariage avec la sœur du jeune Marcellus. Le fils du vaincu d'Actium était donc entré dans la famille d'Auguste et y avait trouvé toutes les faveurs. Mais il donna la mesure de la noblesse de sa nature par la façon dont il répondit à ces bienfaits. Il fut l'un des amants affichés de Julie, et de ceux aussi à qui cette trop facile conquête fut fatale. Condamné par l'empereur, il dut mourir, ne laissant de son passage dans le monde qu'un témoignage vraiment digne de quelque intérêt, c'est d'avoir suggéré à Horace sa belle ode sur Pindare. Puis voici Salluste, qui est au grand historien exactement ce qu'Auguste est à César, petit-fils de sa sœur, fils adoptif, héritier. Héritier non seulement de son immense fortune et de ses
beaux jardins, mais aussi de son loyalisme césarien. Grande capacité pour les affaires, cachée sous des dehors d'indolence. Seulement, il y a dans ce loyalisme et dans cette capacité la même hypocrisie que dans l'empire lui-même. Salluste est peut-être l'homme de l'empire le plus mêlé à toutes choses, le plus agissant et le plus puissant après Mécène. Et à quel titre? A aucun. Il n'est rien du tout, — exactement comme l'empereur est tout, sans qu'on puisse dire ce qu'il est. Et voici les épaves de la guerre civile, aujourd'hui les plus brillants ornements de la nouvelle cour. Ce sont les ducs d'Otrante et les princes de Bénévent de l'empire césarien. Au premier rang, Munatius Plancus. La carrière de Plancus est remarquable de simplicité, d'unité, j'allais dire d'uniformité. Il servit tout le monde successivement. Il servit d'abord César; puis le Sénat; puis Octave; puis Antoine ; puis Auguste, et quand il n'y eut plus qu'Auguste, Plancus fut fixé. La carrière du loyalisme commençait pour lui. Il l'inaugura avec éclat. Ce fut lui qui trouva pour Octave César le nom d'Auguste, et le fit adopter par le Sénat, trouvaille autrement considérable que le modeste titre de « prince » recueilli par Agrippa. Cela aussi fixa la fortune de Plancus, et Auguste ne fut pas ingrat pour l'ingénieux auteur de son baptême définitif. Ce fut Plancus qui représenta
l'empereur à l'inauguration de Lyon, comme capitale officielle de la Gaule romaine. Puis il fut censeur et préfet de Rome, et la préfecture de Rome était la plus haute situation civile de l'empire. Tout cela n'empêcha pas Velleius Paterculus, qui connut le personnage, de peindre Plancus d'un mot aussi juste que cruel : morboproditor, « traître par tempérament ». Plancus avait, comme on dit, la trahison dans le sang. Si l'on ne s'appuie que sur ce qui résiste, il est heureux pour Auguste de n'avoir pas eu besoin de faire appel à des dévouements comme celui de Plancus. Dellius, qui reçut d'Horace une seule pièce, comme Plancus, est digne d'être nommé après celui-ci. Messala l'avait baptisé d'un nom qui vaut celui que Velleius trouva pour Plancus. Il l'avait appelé le Paillasse des guerres civiles [desultor bellorum civilium).N o'ùk des qualificatifs qui ramènent notre pensée à un autre empire que celui d'Auguste, et qui nous touche de plus près. A celui-là non plus, les Paillasses des guerres civiles n'ont pas manqué; et le monde a pu voir comme il les a chamarrés, titrés et rentes, et quelle fidélité en revanche ils lui ont gardée aux mauvais jours. La carrière de Dellius avait ressemblé beaucoup à celle de Plancus. Il avait commencé par être du parti césarien et attaché à l'indigne gendre de Cicéron, Dolabella. Il passa ensuite au parti repu-
blicain avec promesse à Cassius de tuer Dolabella. C'était faire les choses plus en conscience que Plancus. Après quoi, il alla de Cassius à Antoine; puis d'Antoine à Octave. D'ailleurs, esprit élégant et très lettré, il écrivit l'expédition d'Antoine contre les Parthes. Il amusa beaucoup Cléopàtre par des Epitres joyeuses (lascivaeepistolae) et il devint enfin, comme s'il eût tout fait pour cela, un des grands familiers d'Auguste et de Mécène. Un autre personnage considérable est Lollius, très lié avec Horace, car Horace lui adresse une ode (I, 19) et à son fils deux épîtres, autant qu'à Julius Florus. Lollius était très en faveur. Il avait été consul, et chargé d'un grand commandement en Germanie. Bien qu'il y eût été malheureux, il n'en reçut pas moins cette mission de confiance d'accompagner en Orient Caïus, le petit-fils de l'empereur, à titre de mentor. Et ce mentor fut dénoncé à Auguste par le roi des Parthes, comme trahissant sa mission et son prince. Il s'empoisonna ; mais il n'en avait pas moins trouvé le temps d'amasser dans l'opulente Asie une fortune qui fit scandale. Sa petite-fille, qui eut plus tard le périlleux honneur d'être épousée par Caligula, et de se trouver la concurrente d'Agrippine à la main de Claude, se montra un jour à table avec cinq millions et demi de pierreries sur le corps. Le tout, avitae opes, dit Pline, « richesse de famille »,
sans doute récoltée en Asie par l'aïeul. Horace, dans ses deux épîtres, se fait le mentor du jeune Lollius. L'histoire ne nous dit pas s'il réussit à en faire un gentilhomme plus sérieux et plus digne de respect que son père. Il faut enfin parler d'un autre courtisan de haute marque, auquel Horace écrivit aussi. C'est le fils de Muréna, naguère défendu par Cicéron, Licinius, devenu par sa sœur le beau-frère de Mécène. Celui-là a une autre attitude que les traîtres ralliés. Gâté par son alliance avec le plus puissant personnage de l'empire après l'empereur, il ne se gène pas pour faire, en pleine cour, figure d'ennemi déclaré de l'empire. Sa liberté de parole avec tout le monde est terrible. Et sa conduite y répondra. Il entrera un jour dans une conspiration contre Auguste, sera découvert, condamné, exécuté : un beau-frère de Mécène! Qu'Horace avait raison, mais comme il perdait son temps, en prêchant à celui-là la prudence! Voilà donc, dans ces quelques personnages, une assez exacte image de l'esprit qui régnait à la cour d'Auguste, et des caractères qu'on y pouvait rencontrer. Certes, la surface est des plus polies et brillantes; mais derrière qu'y a-t-il de vraiment sain, fort et solide?
Au-dessous de la cour, est cette partie de la société distinguée qui répond à ce que sous Louis XIV, on appelait « la ville ». Horace y a plus
vécu encore qu'à la cour, et c'était là son véritable milieu. Ce maître profès en courtisanerie n'était pas, au fond, homme de cour; il était très supérieur à ce rôle, et son humeur indépendante se trouvait bien plus à Taise à une distance respectueuse du maître et de ses serviteurs ordinaires. « La ville » est proprement la société romaine, et cette société se présente à nous, dans le livre d'Horace, divisée en deux fractions très distinctes : les personnages avec lesquels il n'entretient que des relations de politesse et de cérémonie, et ses amis — ceux-ci de beaucoup les plus nombreux. Parmi les premiers se signalent deux hommes qui ont laissé leur trace dans l'histoire, Asinius Pollion et Messala. Ceux-là aussi — ne le sont-ils pas tous d'ailleurs plus ou moins? — épaves des guerres civiles, mais qui en sont sortis la tète haute et l'honneur sauf. Ils restent dans une certaine indépendance, un peu à l'écart du monde et de la cour. Asinius, passionné pour les lettres sous toutes leurs formes, exerçant jusqu'au bout, non sans autorité, sa grande maîtrise du pédantisme, ne reçoit d'Horace qu'une ode très cérémonieuse. Messala, rien — ce qui peut passer pour un assez curieux témoignage de la situation d'extrême indépendance de Messala. A ces deux noms considérables, peut-être faut-il en ajouter un autre, un des plus illustres de la noblesse
romaine, celui de Lamia. Si le Lamia auquel Horace adresse une petite ode eût été de la cour, il est probable que nous l'aurions su. Ses amis, ai-je dit, sont plus nombreux. Le premier de tous est Mécène. Mécène aurait tous les droits à figurer parmi les gens de cour, puisqu'il est, après Auguste, l'âme même du nouveau gouvernement, et comme Juvénal le dit d'un autre, « la seconde figure du monde », faciès toto orbe secunda. Mais le grand titre de Mécène, dans le recueil d'Horace, est avant tout d'être le premier ami d'Horace, non seulement le plus célèbre, ce qui était justice à tous les titres, mais le plus sincèrement et le plus tendrement aimé, comme si la distance qui eût dû les tenir séparés n'existait plus, comblée par la bienfaisance de l'un, la reconnaissance de l'autre, et l'égale et mutuelle tendresse de tous deux. Toutes les amitiés d'Horace pâlissent à côté de celle-là, et pourtant elles sont très vives, surtout pour ses vieux camarades de jeunesse, ceux qui ont connu avec lui les mauvais jours, du temps qu'ils étaient républicains, comme Sextius et Pompeius Varus. D'autres sont simplement des amis très familiers, de ceux pour lesquels on ne semble pas avoir de secrets, avec qui on cause à cœur ouvert, comme Julius Florus, Numonius Vala, Bullatius, ces deux derniers, par parenthèse, tout à fait inconnus en
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dehors des deux épîtres d'Horace. A quelques-uns, sans doute pour flatter un goût particulier, il adresse de petits morceaux d'un tour légèrement philosophique : Iceius, Numicius, Quintius (encore deux inconnus). Avec d'autres, il s'entretient sur un ton de familiarité affectueuse, mêlée d'une légère nuance de protection, le jeune Lollius, Tibulle, Celsus Albinovanus (un autre secrétaire de Tibère) et l'inconnu Scœva. Causant avec des hommes du monde comme Torquatus et Aristius Fuscus, il aura simplement l'aisance de bonne compagnie et la grâce ironique qui convient à des mondains. Et il nous fait faire ainsi, en quelque sorte, le tour de la société romaine, comme s'il nous promenait dans un cercle distingué, nous laissant l'impression que nous venons de traverser un milieu de gens d'esprit, très polis, d'un scepticisme aimable, atteints presque tous de la manie de versifier [scribendi cacoethes), en un mot une élite de viveurs très cultivés et élégants. C'est presque à nous croire chez nous, en lieu choisi bien entendu, car tous nos clubs ne sont pas faits sur ce modèle-là. Songeons-y bien. Horace est le premier des anciens qui nous donne cet enseignement et ce plaisir, et il y aurait dans ce seul mérite de quoi justifier une popularité destinée à ne jamais connaître d'éclipsé.
Mais il y a plus. Je disais, en appliquant à Horace
un de nos vocables à la mode, qu'il était très suggestif, c'est-à-dire qu'il faisait beaucoup penser, et donnait beaucoup à lire entre les lignes. A ce point que si l'on veut arriver à un jugement définitif sur cette société contemporaine de l'avènement de l'empire — j'entends un jugement qui touche le fond des choses et ne s'en tienne pas à la surface — c'est peut-être là, c'est-à-dire entre les lignes, qu'il faut le chercher. Loin de le formuler, ce qui, on en conviendra, n'était pas de son rôle, Horace n'y songe peut-être même pas, mais il le suggère. Eh bien! faut-il le dire? Cette société, dont Horace nous fait si galamment les honneurs, semble posée là comme un décor et comme le décor d'un jour. Nous ne sommes plus, avec lui, sur un point quelconque du monde romain autre que Rome, où Ton ne sentira que les bienfaits de l'empire, c'est-à-dire l'ordre dans la paix. Dans toute cette immense étendue, il n'y a, en effet, pour l'empire, qu'une reconnaissance aussi profonde que légitime. A Rome, c'est autre chose. Nous sommes là dans le sanctuaire de l'antique aristocratie, naguère souveraine, aujourd'hui dépossédée, mais qui ne s'est pas résignée et ne se résignera jamais. Ce ne sont pas les bienfaits de l'empire que l'on sent; c'est le poids de la tyrannie que l'on porte et c'est la présence du maître que l'on subit avec une rage sourde. Je l'ai
l'ai dit ; ce qui plane sur tout ce monde, c'est la scène des Ides de mars, éternelle terreur pour les uns, éternelle espérance pour les autres. Rien de cela sans aucun doute, n'apparaît dans Horace, mais précisément parce qu'Horace nous montre un décor qui sert de cadre à une trêve. Le règne d'Auguste, en effet, n'est qu'une trêve, et la grande préoccupation d'Auguste fut que cette trêve durât autant que lui. Après lui, comme disait Horace, à la grâce des Dieux! L'important pour une société saoule d'horreurs et qui sortait d'une mer de sang, était de respirer enfin et de se sentir vivre, ne fût-ce qu'un moment. C'est de cette heure de soulagement et de relâche qu'Horace nous donne la peinture; mais, encore un coup, ce n'est qu'une suspension d'armes; la vraie paix n'est ni faite ni près de se faire. Elle n'est possible que par la réalisation du programme qui sera un jour formulé par Tacite : l'intime union de ces deux contraires, le principat et la liberté. Mais pour que cette union soit sérieuse et durable, il y faudrait autre chose que le libéralisme, le large esprit et l'âme honnête de quelques grands princes ; il y faudrait des institutions contraignant en quelque sorte ces contraires à fusionner et ces inconciliables à se concilier. Or, ces institutions, nul n'y pense et n'y pensera jamais. Toute la politique, pour l'empire, consiste à se
protéger à tout prix contre un adversaire qu'il sent implacable; et, pour son adversaire, à prendre un beau jour sa revanche de l'empire par quelque tyrannicide théâtral. En attendant, on se laisse aller aux douceurs de la paix d'Auguste, et chacun s'y plonge avec délices. On a tant besoin de [repos! Mais ni les âmes ni le fond des choses n'ont changé, et on pourrait dire que le témoignage d'Horace lui-même en fait foi. En dehors de Mécène et d'Agrippa, deux hommes supérieurs, mais hommes nouveaux, absolument étrangers l'un et l'autre à l'antique aristocratie romaine, quels personnages Horace nous montre-t-il autour de l'empereur? De quels soutiens et de quels appuis peut se vanter le pouvoir nouveau? un Plancus, un Salluste, un Dellius, un Lollius ! Où sont là dedans les rejetons des vieilles races? Que ceux-ci aient mérité leur déchéance, là n'est pas la question. Ils n'en demeurent pas moins une puissance et une puissance à craindre, tant qu'ils ne seront pas ralliés. Et dans le cercle si étendu des connaissances et des amis d'Horace, qui trouvons-nous encore? Deux aristocrates avérés, un Torquatus et un Lamia, soit; et les autres ? Tous gens de condition modeste ou moyenne, et quelques-uns si parfaitement inconnus, que tout ce que nous savons d'eux est leur nom, servant de suscription à l'épître d'Horace. Et Paris-
tocratie romaine, l'antique, la vraie? où est-elle? Elle vit toujours, cependant! Elle n'a pas, tout entière, il s'en faut, disparu dans les proscriptions. C'est le cas de lui faire application de l'autre mot fameux de Tacite : « Elle est d'autant plus visible qu'on ne la voit pas ». Elle est chez elle, se tenant orgueilleusement à l'écart du nouveau régime, nourrissant dans un silence farouche ses ressentiments et sa haine, et comme les Juifs dans l'attente du Messie, vivant, elle, dans l'attente unique dequelque belle et retentissante vengeance. Et maintenant que l'aimable Horace continue son apostalat mondain, et soit comme un missus dominicus qui s'est donné l'honorable fonction de prêcher la civilisation et la paix; il faudrait autre chose que son esprit, sa bonne grâce, son nonchalant et séduisant optimisme pour changer le cours des destinées.
Je viens de montrer ce qui est, pour ainsi dire, le côté extérieur d'Horace, et ce qui donne à son œuvre sa valeur comme document historique. Il reste maintenant à voir le personnage en lui-même, dans son fond, et c'est là que nous avons le secret de cette popularité extraordinaire, indéfectible, parce que ce fond est un composé d'éléments très divers, tous précieux et tous admirablement amalgamés et
fondus, de façon à faire un ensemble doué d'un véritable prestige de séduction.
Il y a d'abord, chez Horace, faut-il dire? un petit Voltaire. Peut-être serait-il plus juste de dire simplement : tout ce que le voltairianisme peut avoir d'aimable et d'inoffensif. Horace est voltairien, cela ne fait pas de doute. Il a ce fond d'idées et ce tour d'esprit qui se définit et s'explique suffisamment, surtout p"ar un Français, par le seul mot de voltairianisme. Mais il importe de s'expliquer et de bien circonscrire les limites de la comparaison. Voltaire a, comme on dit familièrement et de façon si expressive, le diable au corps. Horace ne connaît pas cet état-là. Il est très vif, il a la tête chaude, la colère facile, soit; mais de diable au corps, néant. Voltaire n'a pas seulement le goût de la polémique et l'humeur agressive; il a la passion du prosélytisme. De prosélytisme, chez Horace, il n'y a pas trace. Voltaire est affamé et insatiable de savoir : Horace est la nonchalance même et le pococurantisme incarné. Voltaire est un travailleur infatigable : Horace est paresseux avec délices. Voltaire n'est pas foncièrement méchant (quel homme est foncièrement méchant?), mais il ne faudrait pas le défier de faire une méchanceté ; il en ferait plutôt deux. Horace ne sera certainement pas, à ses heures, incapable de malice, mais il est bon et c'est là une
épithète qui hurlerait d'être associée au nom de Voltaire. Voltaire n'a point l'âme basse, mais il est très capable de bassesses, et Horace n'en commettra jamais. Voilà, certes, une assez belle collection de grosses différences, et pourtant elles n'empêcheront pas qu'Horace ne soit de la famille d'esprits dont Voltaire est le type. Il en a le tour presque constamment ironique, le besoin de badinage, la légèreté à se jouer au milieu des choses graves, la finesse, la pointe, la grâce, l'art de relever des riens par l'imprévu et le piquant. Encore une fois, s'il y a dans le voltairianisme quelque chose à quoi l'on puisse attacher une idée de force et de grandeur, il ne faut pas le chercher chez Horace; mais tout ce qu'il peut y avoir, sous ce nom, d'agrément et de charme, n'en doutons pas, on l'y trouve.
Il y a chez Horace un petit La Fontaine, et peut être même quelque chose de plus; plus de La Fontaine, à coup sûr, que de Voltaire. Horace a plus d'un trait de ressemblance, et d'une ressemblance frappante, avec le fabuliste. Non pas précisément pour l'art de diriger sa vie. Sur ce point, la comparaison n'est pas à l'honneur du Français. Celui-ci est parti de quelque chose pour arriver rien. Il débute dans la vie par une situation des plus honorables pour finir par un état qui ressemble fort à la bohème, labohême en cheveuxblancs. Horace, grâce
à un savoir-faire qui est un vrai miracle de l'esprit de conduite, part de rien pour finir au sein de l'aisance, de 1 indépendance et de la considération.
Il est difficile devoir deux destinées plus dissemblables. Mais quelles ressemblances dans les esprits ! Tous deux paresseux, rêveurs, amis de la solitude, des longues flâneries, très amoureux, mais sans ombre de prétention ni de raffinement, pleins du sentiment de la nature, peintres délicieux, conteurs exquis. Non que, sur ces derniers points, on puisse égaler Horace àLa Fontaine. Celui-ci y reste incomparable. Mais on ne dépasse pas la mesure en avançant que, seul de tous les anciens, Horace a pu nous donner le sentiment de ce qu'aurait été un La Fontaine romain, et qu'il esttel de ses récits capable de supporter, sans faiblir, la comparaison avec le chef-d'œuvre du Bonhomme.
Il y a chez Horace un Ronsard, et je ne dis pas unpetit Ronsard. Horace a été vraiment le Ronsard romain. Et il avait le sentiment de l'importance de ce rôle, dont il a naïvement exprimé une fierté très légitime. Il serait oiseux de pousser la comparaison dans le détail. Ce qu'il suffit de dire, et ce qui n'est pas niable, c'est qu'Horace a fait pour les Latins exactement ce que Ronsard a fait pour les Français ; il leur a donné le premier modèle de la grande poésie lyrique/Ni en imitant les alexandrins, ni en chan-
tant ses amours, Catulle n'avait mis le pied dans ces régions-là. Horace avait tout droit de dire : C'est moi qui y suis entré le premier. Il n'a pas eu, comme Ronsard, l'honneur de susciter une école et de fonder une tradition. Il n'a pas plus laissé d'imitateurs et de disciples qu'il n'avait trouvé de devanciers ; en quoi il n'y a vraiment point eu de sa faute. Mais un mérite qui est bien à lui, c'est son goût, par lequel il dépasse Ronsard etégale leurs modèles à tous deux. On a tort, en vérité, de faire trop bon marché d'Horace lyrique. Quand il entonne son fameux Exegi monumentum, et prédit, en vers superbes, qu'il vivra aussi longtemps que la Vestale silencieuse gravira les degrés du Capitole,
Usque ego postera Crescam lande recens, dnm Capitolium Scandet cnm tacita virgine pontifex,
ce n'est point une vaine jactance, car il y a déjà bien des siècles que la Vestale ne monte plus au Capitole, et Horace est aussi vivant que jamais. Ce qui a l'air d'une de ces hâbleries dont les poètes sont volontiers coutumiers, se trouve être la vérité toute simple. C'est que, sous ses apparences de disciple, Horace, comme Ronsard, a été un maître, et que ses modèles grecs ont suscité chez lui, comme chez Ronsard, la vertu poétique par excellence, celle d'être initiateur et créateur.
Mais si, à ce double titre, c'est surtout le souvenir de Ronsard qu'il éveille par l'extrême diversité de son talent, que d'autres poètes ne rappelle-t-il pas ? On peut dire qu'Horace est, à lui seul, toute la poésie lyrique de Rome, et cette poésie tient, tout entière, dans quelques pages d'un mince volume. Eh bien, si peu de place qu'elle occupe sur le papier, elle n'en offre pas moins, dans ce cadre minuscule, une étonnante variété de ton ; si bien qu'on peut avancer, sans risque d'hyperbole, qu'il y a chez Horace quelque chose, je ne voudrais pas dire de tous, mais certainement, 'de presque tous les lyriques. Il n'est ni élégiaque ni passionné ; soit. Et pourtant, il est tel vers de lui sur ce grand lieu commun de la fuite du temps où il ne faudrait pas prêter bien longtemps l'oreille pour entendre résonner quelque chose de la note lamartinienne. Mélancolique? Il ressemblait trop à La Fontaine pour n'avoir pas connu et savouré, lui aussi, à ses heures « les sombres plaisirs d'un cœur mélancolique ». Mais ce sont surtoutd'autres notes qui vibrent de préférence, chez lui ; et avec quel charme! Ici, il fera songer à Anacréon ou à Parny ; là, à André Chénier ; ailleurs à Malherbe; plus loin à Bérangerqui a, et pas toujours avec autant de bonheur, son ingéniosité laborieuse. Il ne sort pas, dira-t-on, du lieu commun. Eh bien ? Et les autres? Est-ce qu'ils en s or-
tent davantage, par hasard? Est-ce que le lieu commun n'est pas le fond même de la poésie? Est-ce que Victor Hugo est plus avancé, là-dessus, qu'Horace ou que Pindare? Comme si tous les poètes du monde n'étaient pas condamnés à travailler éternellement sur le même fond, et à dire éternellement les mêmes choses, à cette seule condition de différer entre eux par la façon dont ils le diront, et l'accent qu'ils y mettront ! Façon et accent qui sont toute la poésie. Ils ne sort pas du lieu commun! Curieux reproche, en vérité, et qui ferait croire que c'est affaire aux poètes d'inventer et de découvrir du nouveau! Il y a longtemps qu'en matière de poésie, il n'y a plus rien de nouveau sous le soleil ! Un autre reproche qu'on a fait à Horace est d'avoir fait des vers pieux, et, ce qui aggrave son cas, de les avoir faits sur commande. Ce que l'on peut surtout reprocher aux vers pieux d'Horace, et en particulier, au Chant séculaire, cette cantate officielle, c'est d'être assez médiocre pour ne pas ajouter au recueil ombre de valeur. Ils pourraient disparaître tous sans que le volume perdît un atome de son prix. Voilà qui est certain; mais c'est tout. Inutile d'aller plus loin, et surtout de faire la grosse voix pour parler de ces choses-là. Cela ne saurait être un péché, à aucun titre, et pas plus au temps d'Horace qu'aujourd'hui, — au temps de saint Louis, je ne dis
pas, mais Horace n'y était pas encore, et nous n'y sommes plus ! — de chanter Apollon, Vénus et Mercure sans y croire. C'est un jeu d'esprit qui en vaut bien d'autres, et où il n'est ni défendu ni impossible d'avoir du talent. Il ne peut y avoir là de quoi damner quelqu'un. Sans compter — ce qui est le côté sérieux de la question — que tout ce qui touche à la religion d'un peuple, surtout quand cette religion a eu sa part dans une grande civilisation, peut, le plus raisonnablement du monde, être considéré comme digne de respect. Il ne faut voir là qu'une affaire, ou plutôt un devoir civique, tout simplement. C'est un propos impertinent de dire : Il faut une religion au peuple; moi, je m'en passe! C'est se donner à trop bon compte un brevet de supériorité qui est un outrage pour le prochain. Mais c'est un propos d'honnête homme et de bon citoyen de dire : La religion est une maîtresse pièce, une pièce nécessaire de l'Etat, et une des portions les plus précieuses du patrimoine national. A ce titre, je la respecte, et ce qu'on respecte il est toujours une mesure où on peut le servir. D'aucuns diraient : où on doit le servir. Horace a pu avoir tort de faire, sous prétexte de religion, des vers médiocres. Un poète a toujours tort de faire, quel qu'en soit le sujet, des vers médiocres. Horace le savait bien, lui qu'il l'a dit avec une singulière
énergie. Mais s'il a fait le raisonnement que j'exposais tout à l'heure, il n'a pas eu tort. On dira qu'il eût mieux valu pour lui avoir une autre religion à servir. D'accord, mais qu'y pouvait-il ? Et cette religion meilleure, allons-nous lui reprocher de ne l'avoir pas inventée ?
Il y a chez Horace, et ce n'est pas le côté le moins piquant de son personnage si complexe, un petit Boileau. Je dis bien un petit Boileau, et c'est assez. Certes, là non plus, il ne faudrait pas pousser trop loin la comparaison. Dans l'histoire de la critique, il n'est guère de figure plus haute que Boileau. D'abord la critique a été la plus grosse affaire de sa vie et le principal emploi de son talent. Il l'a exercée avec une maîtrise sans égale. Il a marqué deux siècles de son empreinte, en donnant comme l'autorité d'un dogme à la formule de goût qu'il avait tracée. Il a apporté aux choses de la littérature un véritable esprit de gouvernement. Il y a dans les lettres des esprits faits pour tracer la règle, donner l'impulsion, exercer l'empire, des esprits qu'on peut véritablement appeler gouvernants. Boileau est un de ceux-là. Cela ne Ta nullement empêché d'être poète à sa façon et dans sa mesure, façon et mesure qui n'ont, quoi qu'on ait dit, rien de médiocre ni de vulgaire, et il serait vraiment assez singulier de ne pas contester le titre de poète
à Fauteur de Vert-Vert, par exemple, pour le refuser à l'auteur du Lutrin. Mais le poète n'en est pas moins, chez Boileau, le personnage secondaire. Avant tout, il est critique. Critique par excellence, critique souverain, et si quelqu'un pouvait écrire un livre qui s'appelât V Art poétique, c'était lui. Rien de tel, il s'en faut, chez Horace. Ses grandes visées et ses grandes ambitions sont ailleurs, et s'il fait de la critique, c'est incidemment, et en passant. Seulement, bien que ce ne fût qu'en passant, il en a fait beaucoup ; et comme d'un côté, la critique était alors, à Rome, chose toute nouvelle et qu'avant Horace, on peut à peine dire qu'il en fût question, et que, de l'autre, Horace en a fait excellemment, avec une finesse et une justesse de goût de plus en rares, on s'explique l'importance exceptionnelle qu'il a prise dans ce rôle, et son droit à être qualifié de petit Boileau. Il fallait bien qu'il fût quelque chose comme cela pour qu'un Pison lui demandât cette consultation littéraire, destinée à faire tant de bruit, et que les Romains, dans la pénurie où ils étaient d'écrits de ce genre, devaient orgueilleusement baptiser Art poétique. A coup sûr, Horace n'était pas homme à écrire quelque chose qui ressemblât, même de loin, à un traité, et nulle part peut-être plus que dans cette confidence littéraire â bâtons rompus, qui devait être décorée
d'un titre si pompeux, Horace ne s'est laissé aller au courant de sa verve familière et négligée. Et l'on sent pourtant, dans ce sans-gêne, l'homme qui parle de toutes ces choses avec autorité, ce qui est bien d'un Boileau. CommeBoileau, Horace a d'instinct la haine d'un sot livre. Comme Boileau, il eut à batailler avec toute une école de mauvais écrivains en possession de la vogue. Comme Boileau, il eut à défendre les plus illustres de ses contemporains, qui étaient en même temps ses amis, contre des préférences et des partis pris ridicules. Quand il se voyait ravaler, pour la grande gloire de Lucilius, et Virgile sacrifié à Ennius, sa bile s'échauffait, et il y avait de quoi. C'était le cas de Boileau, devant qui on eût mis Jodelle au-dessus de Corneille, et Hardy au-dessus de Racine. Comme Boileau enfin, et c'est le trait de ressemblance qui lui fait le plus d'honneur, Horace a été immuablement attaché à ce qu'on peut appeler les principes fondamentaux, les règles cardinales de la composition poétique, je veux dire le bon sens, la raison, le goût difficile et le travail difficile. Comme Boileau, il n'a cessé de les prêcher et de parole et d'exemple, et il a mérité par là d'être mis au premier rang des maîtres de la critique.
Enfin, il y a, dans Horace, autre chose encore, et qui est peut-être un titre supérieur à tous ceux
que je viens d'exposer, car c'est celui par lequel il est le plus lui-même, et le plus absolument original et unique; il y a un maître dans Yart de la vie. Nous venons de voir combien l'esprit, chez Horace, était supérieur. Eh bien, le caractère se joignait chez lui à l'esprit pour faire de lui un des meilleurs maîtres de sagesse pratique dont les hommes aient reçu les leçons. Ici, je sais qu'il a tout d'abord un gros grief à affronter. Horace fut un épicurien, au sens vulgaire et pratique du mot. Il vécut célibataire endurci ce qui est un bon moyen de s'affranchir des plus sérieux devoirs de la vie. Il fut très amoureux, sans avoir jamais considéré l'amour autrement que comme le plus agréable des divertissements, et il ne faut pas beaucoup presser les choses pour appeler libertin un homme qui a cette théorie et cette pratique. Il estima enfin qu'on était dans cette vie, laquelle est extrêmement précaire, incertaine, et courte, uniquement pour y jouir le plus possible, et tel est le dernier mot de la morale de ce moraliste. Voilà qui est clair, et je crois avoir tout dit exactement.
Il est certain qu'Horace n'a été ni un héros ni un saint, et n'enseigne ni l'héroïsme ni le sacrifice. Cela est vrai. Mais s'il est très beau pour notre espèce qu'il y ait des gens qui enseignent expressément et spécialement l'héroïsme et le sacrifice, il
est bon qu'il y ait des gens aussi pour enseigner autre chose, je veux dire une sagesse plus traitable, plus accessible, plus à la portée du commun des mortels, une sagesse qui consiste non à mépriser la vie avec hauteur, mais à en user avee sagesse. Et à juger sainement les choses, c'est bien cette dernière sagesse qui est le pain quotidien de l'humanité. L'autre n'est qu'un régal extraordinaire, qui peut être doué d'une saveur enivrante, mais auquel on ne saurait demander le plus simple et le premier des biens, je veux dire la santé de tous les jours. Horace détestait le stoïcisme ; c'était avec les sots livres l'objet de sa plus grande aversion, et c'était un bonheur, pour lui, de le persifler. C'est que le stoïcisme, avec ses grandes ambitions, lui paraissait précisément dans la pratique ressembler fort à un pur charlatanisme. La morale qu'il offrait pouvait être une étoffe superbe ; seulement cette étoffe restait en pièce, et l'humanité ne s'en faisait pas d'habit. Horace est, au fond, un utilitaire. S'il a rencontré Franklin dans l'autre monde, ils n'ont pas dû être longtemps à s'entendre; et « utilitaire » n'est en réalité que le nom poli de l'épicurien. Comme ce nom n'était pas inventé au temps d'Horace, celui-ci n'a pu se servir que du vocable qui était à sa disposition; et comme il aimait fort à badiner, trouvant que les choses de ce monde ne
méritent guère d'être prises d'autre façon, il ne se défiait pas assez de la bêtise humaine, que pourtant il flairait de loin, et qu'il devait savoir capable de tout. Un jour, il s'avisa de signer un de ses billets, celui-là même qu'il adresse à Tibulle, de ces mots : a pourceau du troupeau d'Épicure », comme Voltaire a signé tel des siens : « le vieux mouton des Alpes », sans que l'un eût plus d'envie de se croire mouton que l'autre de se croire pourceau. Là-dessus la bêtise intervenant triomphalement : « Voyez cet Horace! Il ose s'avouer pourceau et s'en vanter! quel cynisme ! » Une autre fois, Horace écrivant à son vieux camarade des campagnes républicaines, Pompeius Varus, lui rappelle en riant la grande bataille où les farouches ont mordu la poussière et où il a détalé d'un pied léger, non sans avoir lâché son bouclier, ce qui n'était pas bien. Heureusement Mercure est arrivé, l'a enveloppé d'un épais nuage, et tiré de la bagarre. Sur quoi, la bêtise intervenant derechef : « Voyez cet Horace ! Il n'est pas seulement assez lâche pour se sauver du champ de bataille ! Il faut qu'il jette son bouclier, et qu'il ait l'abjection de s'en vanter! quel cynisme! » Notez qu'en se sauvant d'un champ de bataille où l'armée dont il fait partie vient d'être vaincue, Horace ne faisait que se comporter exactement comme des personnages qui étaient d'autres foudres de guerre
que lui, quand ce ne serait qu'Annibal à Zama, Frédéric à Kollin, Napoléon à Waterloo. Quand on est vaincu et encore valide, que faire sinon s'en aller, et s'en aller d'autant plus vite qu'on court plus de risques à se laisser prendre? Cela est limpide. Ajoutez qu'en parlant de l'intervention secourable de Mercure, Horace montrait suffisamment à quel point il entendait qu'on le prît au sérieux. La bêtise a mieux aimé voir là quelque chose comme une fanfaronnade de lâcheté, sans même s'apercevoir qu'elle allait contre toute vraisemblance, en supposant qu'un homme d'autant d'esprit qu'Horace était subitement devenu un sot. Quelle pire sottise en effet que d'étaler sa lâcheté pour s'en vanter ! Une autre fois, Horace qui a besoin d'aller passer quelque temps au bord de la mer, prend des renseignements auprès de son ami Numonius Vala sur les ressources gastronomiques qu'il trouvera à Vélia. Après quoi il fait le portrait-charge d'un goinfre, et dit: «Voilà comme je suis, moi! » Sur quoi la bêtise, continuant impertubablement son office : « Voyez cet Horace ! Il est goinfre, et il s'en vante ! Quel cynisme! » Il est sûr que la bêtise est une des forces sublunaires dont on ne pourra jamais mesurer la puissance, et ceux qui ont lu et compris Horace de cette façon — ils sont nombreux, et il y en a encore ; faut-il dire : il y en aura toujours? — ■
montrent bien qu'il y a des hommes qui peuvent lire Horace impunément. Ceux-là sont vaccinés contre la contagion de l'esprit. Non, sous son étiquette d'épicurien, et en dépit de tous les brocards, Horace est un moraliste, parfaitement digne d'être pris au sérieux. Morale facile, dira-t-on, et qui ne gêne pas ! Et qu'est-ce que peut bien être une morale qui ne gêne pas? La morale, c'est la loi, et toute sa gêne ; c'est son essence. — Voilà qui est bientôt dit. — Méfions-nous des assimilations trop rigoureuses, et ne croyons pas que pour agir sur le cœur et l'esprit des hommes, ce qui est, après tout, son unique objet, la morale ait tout fait quand elle s'est rendue bien difficile, et qu'elles'est guindée comme un stylite sur quelque sommet de colonne inaccessible. Auquel cas on pourra la regarder avec plus ou moins d'admiration ; seulement on n'ira pas la trouver.
Sans doute, il est plus d'une vertu absente du catéchisme d'Horace, et il en est même qu'on serait étonné d'y trouver. Horace a fait preuve d'esprit et de bon goût en n'en parlant pas. Lui reprocherat-on d'avoir, de paroles et d'exemple, prêché le mépris des convictions et l'apostasie politique? Si l'on veut prendre la peine d'y réfléchir, on verra qu'Horace, sur ce point, se conduisit comme un des plus honnêtes hommes de son temps. Il était
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étudiant à Athènes quand les chefs de la faction sénatoriale y passèrent, après le second triumvirat, pour aller organiser, en Orient, la défense de leur cause contre les triumvirs. Horace se laissa persuader de prendre parti pour eux. On lui dit que c'était la cause de la liberté, et il était à l'âge (vingt-trois ans!) où Ton voit volontiers la cause de la liberté un peu partout et où on ne se reconnaît pas le droit de ne pas la servir: une de ces petites véroles de l'esprit auxquelles on n'échappe guère, mais qui, le plus souvent, ne laissent pas de traces. En réalité ce que le jeune Horace faisait là était purement chevaleresque, et plus • que naïf. Ce futur docteur es sagesse pratique débutait dans la vie en don Quichotte. Il allait, sous couleur de liberté, se battre, lui chétif, pour une poignée d'aristocrates, — pro potentiel paiicorum, comme disait Salluste — avec lesquels il n'avait et était destiné à n'avoir jamais rien de commun. Il en fut bien récompensé! Le lendemain de Philippes, il eut la chance de se retrouver avec la vie sauve, mais c'était exactement tout ce qui lui restait. Je me trompe : il avait encore sa jeunesse, son courage, et surtout son esprit. Il se mita travailler pour vivre (il fut scribe du trésor) et à montrer son esprit pour se faire connaître. Il eut bien vite des amis distingués, dont Virgile et Varius.
Virgile et Varius le présentèrent à Mécène. Mécène se prit de goût pour lui, et bientôt de la plus vive amitié. Cette fois la fortune d'Horace était faite. Et maintenant, encore une fois, qu'on y veuille bien réfléchir. Où trouver, dans toute cette conduite, quelque chose qui ne soit point à l'honneur de l'homme qui l'a tenue? Il a fait une sottise de jeune homme en se laissant enrôler par Brutus, mais cette sottise, après tout, était généreuse. Il ne devait rien, absolument rien, lui, le fils d'un pauvre petit bourgeois de Venouse, à ce qu'on veut bien appeler la république, et, par pur enthousiasme juvénile, il exposa pour elle tout ce qu'il avait. Il l'exposa même si bien qu'il le perdit. Après quoi, quand il se fut bien signalé et posé à Rome comme homme d'esprit, il fut amicalement accueilli par le nouveau pouvoir, et vit se tendre vers lui, spontanément et sans qu'il eût rien fait pour les solliciter, des mains aussi généreuses que puissantes. Il les saisit avec reconnaissance. Et là-dessus, il se trouve des juges sévères pour proclamer qu'Horace a donné un scandaleux exemple d'apostasie en passant allègrement de la république à l'empire ! Comment? Trouve-t-on qu'Horace n'eût pas déjà fait assez pour cette prétendue république — qui ne lui était rien ! — en se battant et en se ruinant pour elle? Il fallait qu'il fît plus encore!
Et quoi donc? Qu'il la ressuscitât, peut-être? Quant à l'empire qui venait à lui, la main pleine de bienfaits, il fallait que le pauvre Horace, du fond de son humilité, se donnât le ridicule de lui répondre, sans rime ni raison, par quelque déclaration de guerre bien sentie? Quelle pitié ! Mais quoi? Voilà un homme qui a eu l'honneur d'être tribun de légion sous Brutus, et qui va vivre en courtisan! La belle carrière que la courtisanerie, diront les hommes sévères, et la noble école de morale ! — D'abord il faut faire attention à ceci, qu'Horace, en passant à l'empire, n'allait pas expressément chercher la courtisanerie. Tout au plus pourrait-on dire qu'il en changeait. La courtisanerie, en ce bas monde, est partout. Il n'est ni temps, ni lieu, ni condition, où elle ne fleurisse, et c'est une inexorable loi de la condition humaine qu'il faut toujours être le courtisan de quelque chose et de quelqu'un. C'est un simple enfantillage de s'imaginer qu'il n'y a de courtisans que là où il y a un roi. Comme si les régimes les plus populaires n'avaient pas les leurs, et comme si cette courtisanerie avait moins d'exigences que l'autre ! Au fond, qu'il s'agisse d'un souverain unique ou d'un souverain multiple, n'est-ce pas toujours exactement la même chose, c'est-à-dire, comme le dit si fortement le poète Maternus dans le Dialogue de Tacite,
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la nécessité de faire tous les jours quelque chose contre sa conscience et son cœur? N'ayons pas la simplicité de croire qu'il n'y ait que les rois qui demandent cela. Les gouvernements populaires ne s'en font pas plus faute que les gouvernements monarchiques, et les serviteurs à tout faire ne manquent pas plus aux foules qu'aux rois. Toute la différence est dans le plus ou moins de politesse que l'on met d'un côté à demander, et de l'autre à donner. Voilà tout. Donc, les occasions extérieures de courtisanerie étant partout à peu près égales, la chose qui importe, c'est bien moins d'avoir à vivre dans tel ou tel milieu que de n'avoir pas en soi cette bassesse d'âme qui est l'essence même de la courtisanerie. A cette condition-là, on peut vivre en très galant homme au sein d'une cour, à côté d'un souverain absolu, et dans l'intimité d'un ministre tout-puissant. Horace le prouve par la meilleure des démonstrations, son exemple. Il était très fidèle dans ses amitiés; il n'eut à en renier aucune. Il avait l'humeur très indépendante ; il ne connut aucun asservissement. Il avait, au plus haut point, le goût et le don de plaire ; il n'adressa à qui que ce fût, pas même à l'empereur, une flatterie qui fût un mensonge. Il resta toujours vrai dans les compliments les plus raffinés. Il ne parle jamais de sa dignité, mais il n'a nul besoin d'en faire étalage
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pour la défendre avec un soin jaloux. Un jour, elle fut évidemment compromise par quelque exigence indiscrète de Mécène. Nous ne connaissons pas l'origine de ce petit différend, mais nous pouvons le conjecturer. Mécène, malgré tout son esprit et toute sa bonne grâce, dut sans doute commettre la faute, dans quelque accès de mauvaise humeur, de faire sentir à Horace qu'il était assez son bienfaiteur pour avoir le droit de lui parler en maître. Cette méprise lui valut une verte leçon, et à nous ce petit chef-d'œuvre qui est la septième épître du livre Ier. Sans éclat, sans fracas, sans pose, avec un mélange exquis de finesse, de tendresse, de reconnaissance et de fierté, Horace rappelle son ami au juste sentiment de ce qu'ils sont tous deux ; et il faut dire tout de suite à l'honneur de Mécène non seulement qu'il reçut la leçon sans broncher, mais qu'il n'y vit qu'une raison de redoubler de considération et de tendresse pour l'ami qui savait défendre son honneur avec autant de tact et de fermeté.
Cette brouille avortée fait songer, par le contraste, à la façon dont un autre plébéien, l'illustre Jean- Jacques, défendait ce qu'il croyait être sa dignité contre les entreprises de ses bienfaiteurs. Quelle différence, quel abîme, entre l'égotisme de l'un et l'égotisme de l'autre! Et qui donc a dit que
le moi était haïssable, comme si ce fût une vérité absolue, et une règle sans exception ! Le moi d'un Rousseau ou d'un Chateaubriand, à la bonne heure ! Mais celui d'un Horace ? Horace nous présente au contraire ce phénomène tout à fait extraordinaire d'un homme qui parle sans cesse de lui, et pour nous donner, à chaque fois, une raison de plus de l'estimer et de l'aimer. Il était de la plus modeste condition et de la plus humble origine. Son père était un libertimis, ce qui veut dire qu'il avait un esclave parmi ses ascendants, voilà pour la race; et il était, comme on eût dit autrefois, un simple commis de la ferme, voilà pour la condition. C'est de là que partit Horace pour s'élever jusqu'à ce point de renommée et de considération que l'empereur en personne lui fît sa cour. Combien d'hommes auraient résisté à l'enivrement d'une telle fortune! Celle de Rousseau fut beauconp moindre, car il ne s'éleva pas au-dessus de la faveur de quelques grands. Et c'en fut trop pour sa faible tête. Il en conçut une ivresse d'orgueil qui alla jusqu'à lui brouiller le cerveau. Horace garda son sang-froid et une absolue maîtrise de lui-même. Sa fortune était, on peut le dire, unique. Il n'y avait pas d'exemple que, par la seule vertu de son esprit et de son caractère, un homme, dans une société comme la société antique, se fût de si bas élevé aussi
haut. Horace en avait le sentiment plus que personne. Il en fut très heureux et très fier, nullement ébloui. Et, dans tout l'éclat de sa condition nouvelle il eut ce bon goût, ou plus justement, ce bon cœur, cette probité d'âme, cette fierté délicate, je ne dirai pas de ne point rougir de ses origines — ce n'eût pas été assez pour une âme bien née comme la sienne — mais de les rappeler comme un titre d'honneur pour le modeste et excellent père qui l'avait si bien élevé. Il n'y a pas d'apparence qu'Horace eût connu sa mère, et il semble bien que son père ait été toute sa famille. Du moins l'aima-t-il de tout son cœur, simplement, naïvement, sans hésiter à lui reporter le mérite de son éducation, et à le proclamer aussi le premier auteur de l'extraordinaire destinée qui l'attendait. Tout à l'heure Horace nous rappelait Rousseau : le rapprochement, par tant de points, est si naturel! Et voici qu'il nous fait penser à Cicéron. Il n'est pas à croire que Cicéron ne dût pas beaucoup, lui aussi, à son père. Il nous a assez entretenu des détails de son éducation pour nous donner la certitude que ce père dut la diriger avec autant de sollicitude que de générosité; et Cicéron nous a parlé de son père, une seule fois, il est vrai, mais qui mérite de compter. Écrivant à un ami, il se laisse aller à causer, selon son usage, de toute sorte de choses et de beaucoup
d'autres encore, puis, s interrompant tout à coup : « Ah ! à propos ! J'oubliais. Mon père est mort. » Et cette part faite à l'effusion de sa douleur filiale, il reprend incontinent le cours de ses petits commérages.
On peut donc le dire sans hésiter, Horace, qui ne fut pas plus un saint qu'un héros, et qui fut même, sous certain rapport, loin d'être simplement ce qu'on peut appeler un homme vertueux, au sens sévère du mot, n'en a pas moins tous les droits à être mis au rang des maîtres dans l'art de la vie, parce qu'il fut excellemment, comme on eût dit au xvna siècle, un honnête homme, qui, par la noblesse et la délicatesse de ses sentiments, justifia et honora sa fortune. Dans la dernière partie de sa vie, quand il ne tint qu'à lui de se croire un personnage, et que l'expérience eût achevé de l'assagir et de le mûrir, il fut, de préférence, moraliste pour le compte d'autrui, et si l'on peut se servir d'un tel mot pour un homme si peu doctrinaire, il tint comme école ouverte de cette science et de cet art qu'il possédait si bien. Il fit comme figure de philosophe, je ne dirai pas professant, mais consultant. Horace avait beaucoup étudié la philosophie grecque du temps de son séjour à Athènes, ce qu'il appelait avoir cherché la vérité dans le bois d'Académus, et c'est peut-être pour lui plus que
pour tout autre que l'on peut dire que cette philosophie n'avait pas de secret. A quelle conclusion cette étude l'avait-elle amené ? Au dédain réfléchi de toute métaphysique, et à l'absolue conviction qu'il n'y avait de sérieux dans tous les systèmes que ce qui peut éclairer et aider l'homme dans la pratique de la vie. L'ambitieux appareil de la recherche des causes n'a pour lui d'autre effet que de mettre les systèmes aux prises par des antinomies inconciliables, sans qu'il puisse, de ces conflits, résulter autre chose pour l'esprit humain que la démonstration de son impuissance. Tout cela ne lui apparaît que comme logomachie pure et vraie scolastique. C'est la bataille des mots et la mêlée des ombres, et Horace estime que la philosophie a une tâche plus humaine que ce jeu puéril. Elle peut et par conséquent elle doit apprendre à l'homme à vivre conformément à la nature, selon la formule chère à Horace, c'est-à-dire de façon à donner satisfaction à tout ce que notre nature a de bon. Voilà une sagesse à laquelle personne ne contredira et c'estl'honneur d'Horace d'avoir mis toutes les ressources de son esprit au service d'un tel apostolat. La quintessence de cet enseignement se trouve partout dans les Epitres. Qu'on les examine par le détail. Outre qu'il serait difficile d'imaginer étude plus agréable, on ne saurait davantage conce-
voir un enseignement qui fasse plus d'honneur à l'esprit et au cœur de celui qui le donne. Tout profane qu'il est, Horace est un merveilleux directeur de conscience. Il sait s'immiscer doucement jusque dans les replis les plus secrets de l'âme des gens. Il excelle à faire le diagnostic de leurs maladies morales et à leur offrir les remèdes à la fois les plus simples, les plus attrayants et les plus efficaces. Il a des traits d'une singulière profondeur, et qui, chez cet homme de tant d'esprit, révèlent une âme d'une réelle bonté. « A quoi serviraitla vie, dit-il à peu près quelque part, si elle ne nous rendait meilleurs ? Deviens-tu plus doux chaque jour, à mesure qu'approche la vieillesse ? » Convenons que, pour un sceptique, voilà une morale qui n'est pas amère, et que, pour un malicieux, voilà une morale de brave homme ! Aussi Horace est-il quelque chose de plus que l'un des ornements d'un des plus beaux moments de l'histoire. Il y a de l'affection dans le culte qu'il inspire, et je me suis toujours figuré que si l'on soumettait au suffrage de tous les gens instruits la question de savoir quel serait, en cas de cataclysme, celui des anciens que, de préférence à tous les autres, ils souhaiteraient sauver, Horace aurait de grandes chances de réunir sur son nom une belle majorité. De beaucoup d'autres, on pourrait trouver qu'ils
sont plus grands. De celui-là seul on dirait : C'est un ami. On ne dira d'aucun qu'il est aussi cher et on aura le sentiment de garder en lui non seulement un maître, par bien des côtés, excellent, mais le plus aimable des amis.