L « ENEIDE », ŒUVRE DE CIRCONSTANCE
Quel était pour les Romains — j'entends pour cette petite élite qui avait été jusqu'alors en possession exclusive de faire l'opinion à Rome — le grand grief contre la monarchie? Sa nouveauté et son caractère exotique, le gouvernement d'un seul paraissant de temps immémorial le lot naturel des peuples de l'Orient, comme le gouvernement de plusieurs paraissait celui des peuples civilisés de l'Occident. Eh bien ! il n'y avait qu'à établir que la royauté était, à Rome, à la fois ce qu'il y avait de plus ancien et de plus profondément national, en même temps qu'à montrer, dans le restaurateur et le vivant représentant de cette monarchie, le descendant légitime et direct du héros légendaire, duquel était issu le fondateur de Rome. Par-dessus la république et les rois primitifs, Auguste se trouvait ainsi rattaché, par un lien sacré, aux origines mêmes de sa nation. Qui dit monarchie, dit légitimité. Virgile allait offrir, dans YEnéide, les parchemins attestant la légitimité de la maison Julienne. Et il n'avait, pour cela, ni le plus petit effort ni le plus petit sacrifice à faire. Quoi de commun entre lui et les idées et les passions de l'aristocratie romaine? Que pouvaient faire à ce modeste provincial, à cet humble campagnard, les ambitions et
les ressentiments d'un Cornélius ou d'un Calpurnius? Et que pouvait-il lui en coûter de saluer comme un représentant de la divinité l'homme en qui, tout d'une voix, l'empire acclamait un sauveur? En faisant cela, Virgile ne trahissait rien ni personne, et il avait ce bonheur de voir sa reconnaissance personnelle — puisqu'il était personnellement l'obligé de l'empereur — être l'écho retentissant de la reconnaissance universelle. Aussi quelle sincérité dans son accent! Avec quelle foi naïve et ardente il accumule sur la personne d'Auguste tous les caractères qui peuvent, en quelque sorte, servir de « sacre » à sa légitimité! Là est l'intérêt exceptionnel des deux célèbres morceaux qui terminent les livres VI et VIII. Le premier est la revue qu'aux Champs Elysées, Anchise fait passer à son fils de sa postérité. La façon dont procède Virgile est très curieuse. Son défilé commence par la longue suite des rois légendaires d'Albe la Longue. Le propre fils d'Énée, Sylvius, ouvre la marche, et ses successeurs nous amènent jusqu'à Romulus. Là, un incomparable couplet sur la grandeur de Rome. Puis, de Romulus, tout de suite, sans transition, nous passons à Auguste, du premier fondateur de Rome au second, comme si rien ne les séparait. Le voilà le héros que depuis longtemps les oracles annoncent au monde {quem
promitti sœpius midis); ce fils de Dieu (Divi genns), qui ramènera l'âge d'or sur la terre [aurea riirsus condet sœcula). Le monde frémit dans l'attente de sa venue (liiijus in adventum horrent). Hercule et Bacchus n'auront pas fait plus pour l'humanité. Et brusquement, toutde suite après l'hymne en l'honneur de cet homme-Dieu, et comme pour lui faire une cour digne de lui, le poète nous ramène à la série des rois historiques de Rome, de Numa au dernier Tarquin. Il faut qu'autour il n'y ait que des rois, de telle sorte qu'il soit impossible de séparer son nom de l'idée de la monarchie. On a remarqué que, dans cette revue des rois historiques de Rome, il en était un qui brillait par son absence, et, chose curieuse ! celui-là même dont le rôle historique était le plus considérable, Servius Tullius. L'omission a même paru si singulière qu'un critique très autorisé, Peerlkamp, a pris sur lui d'y pourvoir par une légère et ingénieuse modification du texte, grâce à laquelle Virgile désignerait Servius Tullius sans le nommer :
Et qui jam nimium gaudct popularibus auris.
au lieu de :
Nunc quoque jam nimium gaudens popularibus auris.
s'appliquant à Ancus, nommé dans le vers qui précède. Un autre critique, et d'une autorité au moins
égale, le jésuite La Rue, a eu une autre idée : c'est que Virgile pourrait bien avoir passé sous silence Servius Tullius, comme étant de basse origine et une manière de monarque révolutionnaire. Songeons-y bien : c'est ridée de la légitimité et delà filiation divine de la monarchie césarienne qui est l'idée maitresse de tout le morceau. Je ne répondrais pas que le P. La Rue n'ait pas raison. Maintenant, comment le poète pourrait-il ne pas faire, dans un tel morceau, une place telle quelle au passé républicain de Rome ? Il y avait là une nécessité à laquelle il ne fallait pas songer à échapper. Le nom de Tarquin amène naturellement celui de Brutus, et Virgile insiste sur le sauvage patriotisme de ce bourreau de ses fils avec la secrète pensée qu'exprime si bien Corneille :
Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.
Il nomme les Décius, modèles de dévouement à la patrie, et les Drusus qui ont l'honneur d'avoir été les ancêtres de l'impératrice Livie. Il réunit, dans un vers très sec, les deux grands noms de Torquatus et de Camille ; puis subitement, comme un homme pressé de s'arracher à une tâche ingrate, il passe au premier César. Là, son zèle pour le second l'inspire malheureusement et le sert mal, et lui fait oublier l'admirable final du livre Ier des Géorgiques. L'adjura-
tion qu'il adresse au rival de Pompée de ne pas déchirer les entrailles de la patrie et de laisser les armes tomber de ses mains, ne manque pas, il faut en convenir, d'une certaine puérilité. C'est un peu trop méconnaître que le second des Jules n'a fait que reprendre l'œuvre du premier, et que s'il n'y avait pas eu d'abord le Grand César, il n'y aurait jamais eu d'Auguste. Après quoi, il semble que quelque chose comme un remords le saisisse d'avoir si vite expédié la Rome de la république. Il v revient donc, pour lui donner encore — on\e vers. Il rappelle avec emphase la chute de la Grèce et la revanche de Troie. Il cite sept grands noms : Caton, Cossus (l'homme aux secondes dépouilles opimes ; les deux autres sont Romulus et Marcellus) ; les Gracchus, les Scipions, Fabricius, Serranus ; les Fabius et le plus célèbre de tous, le Temporiseur {Cunctator). Caton l'Ancien est appelé grand; les Scipions, foudres de guerre ; Fabricius, puissant dans la pauvreté. Les guerres Puniques sont rappelées par deux mots et le Cunctator est célébré simplement par un vers d'Ennius. Cela fait, le poète entonne sur la grandeur de Rome un nouveau couplet aussi merveilleux que le premier, et se considérant comme quitte avec la république, revient, pour finir, à son prince. Par une surprise aussi ingénieuse que touchante, il donne pour conclusion
à son livre l'épisode si célèbre de la mort du jeune Marcellus. On dit qu'il le lut lui-même à Auguste et à Octavie, qui en pleurèrent. Nous le croyons sans peine. Mais il y a autre chose dans ce morceau que la plainte si naturelle provoquée par un coup imprévu et particulièrement cruel de la mort. Il y a la plainte de l'empire lui-même et comme le premier deuil de la monarchie. Le fils d'Octavie était l'héritier désigné d'Auguste, et à tort ou à raison, nous ne pouvons le savoir, Rome attendait beaucoup de lui. Il était populaire, comme le sont si facilement les princes qui n'ont pas encore régné, et chacun se plaisait à faire reposer sur cette jeune tête les espérances de la patrie. Virgile est le pathétique interprète de cette grande douleur publique. Il nous montre Rome peut-être encore plus frappée que la famille impériale elle-même. La patrie eût été trop heureuse si elle eut gardé un tel trésor. Jamais encore un rejeton de la race troyenne n'avait donné pareille espérance. Jamais la terre romaine n'avait été fière d'un tel fils. Mais les destins n'ont fait que le montrer à la terre, et ils l'ont repris ! Remarquons la place que Virgile, non sans dessein évidemment, a donnée, par cet épisode, à Ja^ilus-to4ich-aiite expressif)n de sa foi monarchique:
la fin du VIe livre est précisément comme le point central et culminant de tout le poème.
L'autre morceau, plein du même esprit, est cette fin du VIIIe livre, connue sous le nom de Bouclier d'Enée. C'est un autre tableau de la grandeur romaine, mais composé de telle sorte (il s'agit de faire tenir tout cela sur un bouclier) que le centre soit exclusivement occupé par Actium, Auguste et l'empire, et que le reste de l'histoire romaine fournisse la bordure. Mais quelle histoire ! La louve et les deux jumeaux ; l'enlèvement des Sabines ; la paix entre Romulus et Tatius; Porsenna, Coclès et Clélie; Manlius sauvant le Capitole des Gaulois ; la procession des Lupercales ; finalement, un coin du Tartare, avec Catilina, et un coin des Champs Elysées, avec Caton : c'està-dire, tout le reste relevant plus de la légende que de l'histoire, quatre vers et deux noms, sans plus, grâce auxquels Virgile se flattait de s'être mis en règle avec le passé républicain de son pays — et il. arrive à son vrai sujet, Actium, Auguste et l'em pire. Là, le tableau est splendide. Mais ce n'est pas simplement — oublions qu'il s'agit d'un bouclier de métal, travaillé, il est vrai, par la main d'un dieu ! — un merveilleux décor qui ferait plutôt penser à l'éclat d'un Véronèse ou à la puissance d'un Michel-Ange. Le poète de la monarchie n'y perd pas de vue son rôle, et le devoir qu'il s'est donné. Vovez son Auguste: autour de lui, derrière lui, sur
lui, au-dessus de lui, il a tous les témoignages et toutes les marques de sa légitimité et de sa divinité. Il a le sénat, il a le peuple ; il a les Pénates, il a les Grands Dieux. Deux jets de flammes lui jaillissent du front, et l'astre des Jules éclate au-dessus de sa tête. Vovez Antoine : il traîne derrière lui la meute de tous les dieux monstrueux de l'Orient, et ceux auxquels il ose s'attaquer sont Neptune, Vénus, Minerve, Apollon. Comment un duel aussi inégal pourrait-il se terminer autrement que par le triomphe, ou plutôt l'apothéose du héros prédestiné, dont cette victoire fait vraiment un Dieu ?
J'ai dit que Mécène avait échoué dans son projet de convertir les vétérans en propriétaires pacifiques et laborieux. C'est surtout en pensant à eux que Virgile aurait pu dire Nos canimus surdis : « Je chante pour des sourds. » L'empereur et son ministre furent-ils plus heureux dans leur tentative de créer, à Rome, avec l'aide de Virgile, une opinion monarchique? Oui et non. Ils ne parvinrent pas à créer, réellement, une opinion favorable à la monarchie : la chose fut hors de doute dès la mort d'Auguste ; mais ils créèrent réellement une opinion favorable à la légitimité de la maison Julienne. Cela n'est pas contestable, si l'on songe que cette légitimité de la maison Julienne, c'est-à-dire son droit universellement reconnu de gouverner l'em-
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pire de préférence à toutes les autres grandes familles romaines, dura jusqu'à l'extinction du dernier rejeton de la race, Néron, et que la disparition de cette famille causa à l'empire un tel ébranlement qu'elle le mit en sérieux danger. Annits, dit Tacite de l'année 69-68, reipublicœ prope supremus : Année qui faillit être la dernière de la République. Et cela, parce que la maison de César s'était éteinte. Virgile n'avait donc pas chanté tout à fait en vain, et c'était déjà quelque chose, et un commencement de progrès, puisque l'avenir du monde était à la monarchie, que d'avoir incliné les esprits à la reconnaissance d'une famille souveraine. A cela Virgile a manifestement aidé, mais il ne pouvait guère davantage. C'était aux empereurs et aux Romains eux-mêmes à faire le reste.