ALORS ET MAINTENANT
Le grand-père, à quatre-vingts ans.
Est très vert pour son âge, Sa morale de l'ancien temps
L'est encor davantage :
" Mes fils, dit-il, n'osèrent pas
<< Déserter ma chaumière " Pour aller l'oublier là-bas
«* Sur la terre étrangère ; ** Et vénérant par dessus tout
«« La langue des ancêtres, " Ils la pariaient, libres partout,
" Devant nos nouveaux maîtres ! " Grand-père, ah l grand-père, à présent,
C'est différent, c'est différent I
" Leurs soucis n'étaient pas non plus << D'être savants quand même.
" En science, du superflu
** Nous faisions tous carême.
Franc, jovial et craignant Dieu,
" (0 temps que je regrette !) " On croyait au curé du lieu
" Sans croire à la gazette.
*^ Et le soir, rentrés au logis,
" Les enfants et le père, " Chacun mettait pour le pays
" Un mot dans sa prière . " Grand-père, ah ! grand-père, à présent,
C'est différent, c'est différent I
** Les bras des fils faisaient valoir
" La ferme paternelle, " Tous savouraient dans le devoir
" La paix universelle. " Filles, garçons, jeunes et vieux,
" Vêtus d'habits commodes, *' Ignoraient dans ces temps heureux
" L'esclavage des modes :
" Le luxe, suivi des huissiers,
" N'infestait point nos routes, " Nul ne craignait ces officiers,
'* Corbeaux des banqueroutes."
Grand-père, ah I grand-père, à présent, Cest différent, c'est différent !
Le bon vieillard nous dit parfois.
Branlant sa tête blanche :
** Bientôt va s'éteindre ma voix
'* Dans la tombe où je penche :
" Gardez, oh ! gardez dans vos cœurs
" Votre Foi toujours vive I " Gardez votre Langue et vos Mœurs,
" Enfants, qpioiqu'il arrive !
** A l'union des Canadiens
** Doit tendre votre vie :
" Jadis c'était de tous les biens
"Le seul digne d'envie. " Grand-père, ah ! grand-père, à présent.
C'est différent, c'est différent I
Septembre 1868.
UANNEE 1863.
Des exilés, des proscrits politiques M*ont raconté, des larmes dans les yeux, Que, chancelants, trônes et républiques, Rois et sujets se divisent entre eux.
Ahl disaient-ils, le canon des batailles Ne frappe plus un peuple d'étrangers ; Mais nos cités, nos chaumes, nos murailles, Sont abattus sous ses coups meurtriers !
L'Europe impassible regarde Tomber le rempart qui la garde Des envahissements du Nord.
Seul, et brisé par tant de guerres.
Le Polonais, comme ses pères.
Se lève pour combattre encor I
La vieille Grèce, entière à l'anarchie, Demande un roi qu'on ne peut lui trouver.
L'on combat contre et pour la monarchie :
Dieu perd son droit d'abattre ou d'élever.
Combien d'autres peuples s*agitent, Se détruisent, se précipitent Vers un avenir de malheurs !
L'Asie, asservie à ses maîtres, Egorge ses fils pour des traîtres Qui mouillent son or de ses pleurs.
Un saint vieillard que Rome aime et protège, Gomme le Christ est bafoué des grands.
L'impiété tend sa main sacrilège Sur cette Eglise ouverte à tous les rangs.
Dernière grandeur qui s'allie A la gloire de l'Italie, A la gloire du monde entier, La Papauté soutient l'orage Dont l'enveloppe dans sa rage Garibaldi le condottier.
Un prince hélas ! qui tremble pour lui-même.
Prétend jeter son sceptre souverain Dans cette arène où l'or du diadème I Est convoité par le dernier vilain I
Partout, sur le sol du vieux monde, J'entends la révolte qui gronde Gomme un Océan tourmenté !
Elle grandit ! monte ! s'élance I Rien ne résiste à sa puissance Qu'étourdit le mot : liberté.
Plus près de nous, sur ces jeunes rivages Où la concorde habita si longtemps, Le mal affreux, étendant ses ravages, Vient décimer ses tristes habitants I
Quand la république-modèle Voit s'évanouir autour d'elle Jusqu'au prestige de son nom.
Le Mexique respire à l'aise
Sauvé par la valeur française
Craint-il moins l'avenir ? oh 1 non I
Un cri lugubre nous arrive Des quatre points de l'horizon :
Gomme un flot débordant la rive, La force n'a plus de raison !
La foule déchaînée, embrase.
Arrache, détruit, pille, écrase
46 POBSIBS
Tous les symboles de la paix.
Un monarque avide de gloire Ecrit les pages de l'histoire Avec le sang de ses sujets.
Le champ s'ouvre à toutes les haines, Aux complots de tous les partis.
Tel, qui parait rompre ses chaînes, Vend son honneur à juste prix.
Ces hommes, corrupteurs perfides, A ceux dont ils servent de guides, Parlent : justice, humanité I Mettant leur morale fragile, Bien audessus de TËvangile, Par eux Dieu n'est pas respecté l
Rois, soldats, peuples et poètes.
Voyez le tourbillon là-bas I Puissants, vous tremblez dans vos fêtes Ouvriers, vous comptez vos bras !
Inventez des armes nouvelles Contre les murs des citadelles.
L£S LAURBNTIBNNES 47
Et la démence des humains.
Le chAtiment qui suit le crime Marchant en vengeur légitime Se trouve déjà dans vos mains I
Mais, protégé par les vertus qu'il aime, Le Canada contemple Touragan.
Le ciel répand dans sa*bonté suprême Des jours de paix au bord du St. Laurent.
Ah ! le spectacle est là pour nous instruire ; Malheur à ceux qui ne comprendront pas !
Quand le Seigneur va frapper ou détruire Il est trop tard pour arrêter son bras I
Septembre 1863.
LES BUCHERONS.
Frappez d'estoc ! frappez de taille 1 Les troncs aux flancs retentissants !
La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.
Pauvre gens partis de la ville Au point du jour, par les grands froids, Leur tâ,che ingrate est difficile Durant l'hiver au fond des bois !
Mais la joyeuse insouciance Ne les quitte pas un instant.
Leur devise est : Dieu ! confiance !
La hache au dos, causant, marchant, La fatigue amène le chant.
Frappez d'estoc ! frappez de taille !
Les troncs aux flancs retentissants 1 La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.
Sous les grands pins, dans les clairières, Ou sur les lacs des environs, Par les montagnes, les rivières, Ils sont partout, nos bûcherons.
Le cœur léger d'inquiétudes, Ravageurs comme l'ouragan.
Ils parcourent les solitudes Jusqu'aux mers du soleil couchant, Toujours luttant, toujours cherchant.
Frappez d'estoc ! frappez de taille !
Les troncs aux flancs retentissants La forêt vous livre^lifttaille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.
Conquérante du territoire, La phalange des travailleurs Ouvre des pages à l'histoire Au prix des plus rudes labeurs.
Les coups pleuvent drus en cadence.
Sur le pied des arbres géants Qui, traçant une courbe immense.
S'affaissent en rebondissant Dans les flots d'un tourbillon blanc.
50 POSSIE3
Frappez d'estoc ! frappez de taille !
Les troncs aux flancs retentissants !
La forôt vons livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.
La nuit les surprend à l'ouvrage,
Tel qu'un visiteur importun.
La tempête souffle avec rage :
" Gagnons le rendez-vous commun."
A la veillée, un ancien conte
Des histoires de revenants.
Les loups-garous ont sur leur compte
Des faits merveilleux et galants
Dont les témoins sont tous absents.
Frappez d'estoc ! frappez de taille !
Les troncs aux flancs retentissants I La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.
LBS LAURENTIENNBS
Pour bannir les regrets d'absence, L'amoureux chante une chanson Que chacun écoute en silence Gomme un écho de la maison.
Puis, quand vient la fonte des neiges, Quels transports ! quels ravissements 1 Los écoliers de vingt collèges.
Pour s'envoler, sont moins pressants Que ne le sont nos hivernants.
Frappez d'estoc ! frappez de taille 1 Les troncs aux flancs retentissants La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants.
Des défis toujours renaissants.
Janvier 1364.