‹ Les Laurentiennes: poesiesChapitre 14 sur 79 · L'ANNEE · texte numérisé non relu

L'ANNEE

Des exilés, des proscrits politiques M'ont raconté, des larmes dans les yeux, Que, chancelants, trônes et républiques, Rois et sujets se divisent entre eux.

Ah! disaient-ils, le canon des batailles Ne frappe plus un peuple d'étrangers; Mais nos cités, nos chaumes, nos murailles. Sont abattus sous ses coups meurtriers !

L'Europe impassible regarde Tomber le rempart qui la garde Des envahissements du Nord.

Seul, et brisé par tant de guerres, Le Polonais, comme ses pères, Se lève pour combattre encor !

La vieille Grèce, entière à l'anarchie, Demande un roi qu'on ne peut lui trouver. L'on combat contre et pour la monarchie : Dieu perd son droit d'abattre ou d'élever.

Combien d'autres peuples s'agitent, Se détruisent, se précipitent Vers un avenir de malheurs !

L'Asie, asservie à ses maîtres, Egorge ses fils pour des traîtres Qui mouillent son or de ses pleurs.

Un saint vieillard que Rome aime et protège, Comme le Christ est bafoué des grands.

L'impiété tend sa main sacrilège Sur cette Eglise ouverte à tous les rangs.

Dernière grandeur qui s'allie A la gloire de Tltalie, A la gloire du monde entier, La Papauté soutient forage Dont l'enveloppe dans sa rage Garibaldi le condottier.

Un prince hélas ! qui tremble pour lui-même, Prétend jeter son sceptre souverain Dans cette arène oii for du diadème Est convoité par le dernier vilain !

Partout, sur le sol du vieux monde, J'entends la révolte qui gronde Comme un Océan tourmenté !

Elle grandit ! monte ! s'élance !

Rien ne résiste à sa puissance Qu'étourdit le mot : liberté.

Plus près de nous, sur ces jeunes rivages Oii la concorde habita si longtemps, Le mal affreux, étendant ses ravages, Vient décimer ses tristes habitants!

Quand la république-modèle Voit s'évanouir autour d'elle Jusqu'au prestige de son nom, Le Mexique respire à l'aise

Sauvé par la valeur française

Craint-il moins l'avenir ? oh ! non !

Un cri lugubre nous arrive Des quatre points de l'horizon :

Comme un flot débordant la rive, La force n'a plus de raison !

La foule déchaînée, embrase, Arraohe, détruit, pille, écrase

Tous les symboles de la paix.

Un monarque avide de gloire . Ecrit les pages de l'histoire Avec le sang de ses sujets.

Le champ s'ouvre à toutes les haines, Aux complots de tous les partis.

Tel, qui paraît rompre ses chaînes, Vend son honneur ajuste prix.

Ces hommes, corrupteurs perfides, A ceux dont ils servent de guides, Parlent : justice, humanité !

Mettant leur morale fragile.

Bien audessus de l'Evangile, Par eux Dieu n'est pas respecté ! .

Rois, soldats, peuples et poètes.

Voyez le tourbillon là-bas !

Puissants, vous tremblez dans vos fêtes Ouvriers, vous comptez vos bras !

Inventez des armes nouvelles Contre les murs des citadelles,

Et la démence des humains.

Le châtiment qui suit le crime Marchant en vengeur légitime Se trouve déjà dans vos mains !

Mais, protégé par les vertus qu'il aime, Le Canada contemple l'ouragan.

Le ciel répand dans sa bonté suprême Des jours de paix au bord du St. Laurent. Ah! le spectacle est là pour nous instruire; Malheur à ceux qui ne comprendront pas! Quand le Seigneur va frapper ou détruire Il est trop tard pour arrêter son bras !

Septembre 1S63.

LES BUCHERONS.

Frappez d'estoc ! frappez de taille !

Les troncs aux flancs retentissants !

La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.

Pauvre gens partis de la ville Au point du jour, par les grands froids, Leur tâche ingrate est difficile Durant l'hiver au fond des bois !

Mais la joyeuse insouciance Ne les quitte pas un instant.

Leur devise est : Dieu ! confiance !

La hache au dos, causant, marchant, La fatigue amène le chant.

Frappez d'estoc ! frappez de taille !

Les troncs aux flancs retentissants !

La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défls toujours renaissants.

Sous les grands pins, dans les clairières, Ou sur les lacs des environs, Par les montagnes, les rivières, Ils sont partout, nos bûcherons.

Le cœur léger d'inquiétudes, Ravageurs comme Touragan, Ils parcourent les solitudes Jusqu'aux mers du soleil couchant, Toujours luttant, toujours cherchant.

Frappez d'estoc ! frappez de taille !

Les troncs aux flancs retentissants La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.

Conquérante du territoire, La phalange des travailleurs Ouvre des pages à l'histoire Au prix des plus rudes labeurs.

Les coups pleuvent drus en cadence, Sur le pied des arbres géants Qui, traçant une courbe immense, S'affaissent en rebondissant Dans les flots d'un tourbillon blanc.

Frappez d'estoc ! frappez de taille !

Les troncs aux flancs retentissants !

La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.

La nuit les surprend à l'ouvrage,

Tel qu'un visiteur importun.

La tempête souiïle avec rage :

" Gagnons le rendez-vous commun."

A la veillée, un ancien conte

Des histoires de revenants.

Les loups-garous ont sur leur compte

Des faits merveilleux et galants

Dont les témoins sont tous absents.

Frappez d'estoc ! frappez de taille !

Les troncs aux flancs retentissants!

La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.

Pour bannir les regrets d'absence, L'amoureux chante une chanson Que chacun écoute en silence Gomme un écho de la maison.

Puis, quand vient la fonte des neiges, Quels transports ! quels ravissements !

Les écoliers de vingt collèges.

Pour s'envoler, sont moins pressants Que ne le sont nos hivernanls.

Frappez d'estoc ! frappez de taille !

Les troncs aux flancs retentissants La forêt vous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants.

Des défis toujours renaissants.

Janvier 1364.

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