La Légende des Siècles, Nouvelle Série. De Mesa à Attila
tivité des populations vaincues, par des remparts humains de vieillards, de femmes et d'enfants poussés sur le front des batailles pour servir de bouclier à ses soldats, bref par toutes les redites mille et mille fois rabâchées de l'antique barbarie. Quelle vulgarité. Sire! quelle fin commune et basse pour un prince dont on avait cru pouvoir attendre de grandes choses inédiles !
Vous invoquez Dieu pour qu'il vous donne la victoire : il ne vous la donnera peut-être pas; que ferezvous alors ? Comme l'humilité est ce qui vous manque le plus, je ne pense pas que vous disiez, à la façon des chrétiens : « Seigneur, que ta volonté soit faite ! Humilions-nous sous l'épreuve, et que Dieu ait pitié des malheureux pécheurs que nous sommes! » Relevez hardiment la tête; je vous donne plutôt le conseil de rappeler à votre ingrat complice ce qu'il vous doit, en le châtiant d'importance, comme les Sarrasins battaient leur idole. Cette bonne exécution sera la partie la moins banale de votre culte — et la plus comique. Faites-nous donc rire un peu dans la lugubre tragédie.
Le caractère exclusivement païen de la religion des Allemands telle que nous la découvre la guerre actuelle, l'absence radicale de l'esprit du Christ, de la morale évangélique et de la civilisation qui date de la Croix dans la conduite atroce de faux chrétiens redevenus barbares et rendus à toute la méchanceté naturelle de l'homme, devrait servir au moins, en
frappant les yeux de son évidence, à convaincre d'absurdité l'injuste accusation qui ose faire telle ou telle église chrétienne solidaire de cette barbarie. Parmi tant de sottises sans nom que le désarroi des esprits et le bouleversement de toutes les idées ont fait dire à des hommes jetés hors de leur sens par l'horreur des choses qu'ils voient, rien n'a été avancé de plus inepte que d'avoir rendu la religion de Luther responsable du crime germanique. J'ai entendu de mes oreilles cette énormité : « C'est la faillite du protestantisme ! » et j'ai lu, dans de venimeux journaux, que la Réforme a inspiré aux Teutons le zèle satanique qui incendia Reims et Louvain. Mais les Anglais ne sont-ils pas des protestants? Ne constituent-ils pas une secte ou, plus exactement, des sectes diverses de la Réformation? N'y a-t-il pas dans la Belgique opprimée, dans la Hollande menacée, de nombreux huguenots avec les catholiques ? Toutes les croyances qui se réclament de Jésus-Christ, toutes les confessions chrétiennes — églises de la tradition et églises de l'hérésie, de l'Occident et de rOrient, schismatiques ou papistes, romaine, russe, calviniste, luthérienne, orthodoxes ou libérales — ne sont-elles pas représentées dans le vaste conflit européen? Et dès lors, quelle insigne mauvaise foi, quel esprit directement soufflé par le diable et le père du mensonge anime donc les calomniateurs capables de jeter à la face des protestants qui se font tuer pour la patrie française, que l'ennemi de la
France est de leur religion ? De la même religion ! Jamais. Non, la religion du devoir, de la conscience, de l'honneur, la religion de la responsabilité, de la dignité humaine, de la liberté, du respect de la parole donnée et de la foi jurée solennellement, n'a rien de commun avec celle qui traite de « chiffons » les contrats inviolables et sacrés.
En unissant tous les chrétiens dans une sainte alliance contre l'Allemagne païenne et sa détestable idole, la guerre a fait éclater l'insignifiance et la misère des querelles ecclésiastiques et religieuses où leur désœuvrement s'amuse en temps de paix : c'est une de ses plus utiles leçons.
Reposons-nous un instant de la haine, qui est quelquefois un besoin des cœurs indignés, mais qui est toujours une souffrance, parla contemplation du spectacle de pitié et d'amour que nous donnèrent, pendant le premier bombardement de Reims, l'archevêque et le pasteur pleurant et s'embrassant sur les ruines en flammes de la cathédrale et du temple. Et voici un autre petit récit du champ de bataille qui nous a édifiés et consolés lorsque nous l'avons lu, dans le Temps du 7 décembre, sous ce titre : Prières communes :
Dans l'Argonne, après une bataille meurtrière, il fallut songer à enterrer les morts restés sur le champ de bataille. Le sous-préfet et l'autorité militaire de Verdun estimèrent qu'on ne devait pas procéder à l'enterrement sans aucune cérémonie religieuse. Mais
quelle prière devait-on faire dire ? On ne peut connaître la religion des morts. Le sous-préfet et l'autorité militaire décidèrent d'envoyer ensemble sur le champ de bataille deux prêtres catholiques, un pasteur protestant et un rabbin, aumôniers militaires. Tous les quatre furent transportés dans une automobile. Quand ils furent parvenus à leur destination, le rabbin (peutêtre comme étant le plus âgé) fut chargé (ie prononcer une allocution et une prière commune; ensuite les prières furent successivement dites en latin par les prêtres catholiques, en français par le pasteur protestant et en hébreu par le rabbin. Puis, avant de retourner ensemble à Verdun, ils furent reçus au repas de midi par le curé d'un village voisin du champ de bataille.
Reconnaissons donc simplement ce fait, d'une évidence brutale : les Allemands qui nous font une guerre si barbare sont retombés en plein paganisme et n'ont plus un seul trait de la religion chrétienne.
Cela bien compris, tout devient clair dans leur conduite : d'abord, leurs crimes atroces. Ils ne sont explicables que par le fanatisme religieux. Lorsque la religion, — capable d'élever l'homme jusqu'à l'ange, — l'abaisse au-dessous de la bête par des cruautés inconnues des animaux les plus féroces, elle devient une chose monstrueuse qui n*a point de type dans la nature.
Le comble de l'horreur, dans la présente guerre, a été atteint par les violences sur les femmes, commises, non par ivresse lubrique, mais systématique-
ment et par ordre, et tellement multipliées en Belgique et dans les départements français envahis par ces brutes, que le Parlement a dû se préoccuper de modifier nos lois sur l'infanticide et sur l'avortement en faveur des malheureuses victimes qu'on a forcées de devenir mères. Eh bien, ces crimes abominables sont tournés par l'idolâtrie germanique à la gloire de lAllemagne et de son faux dieu ; l'honneur d avoir pour père un Allemand sanctifie tout, répare tout, et peu s'en faut que les Français ne soient féhcités comme trop bénis du ciel pour cette heureuse augmentation des naissances, — et de naissances allemandes, s'il vous plaît ! — sur leur territoire dépeuplé :
Vous leur fîtes, seigneur.
En les croquant, beaucoup d'honneur.
Tous les peuples qui aiment leur patrie la veulent grande, prospère, glorieuse. Elle est leur mère, ils sont ses fils. Ils ne soufïriraient pas qu'elle fût déshonorée. Elle est sacrée pour eux.
C'est donc un culte presque religieux qu'eux aussi ils lui ont vouée, comme l'Allemagne. Mais la gloire qu'ils ambitionnent pour leur patrie peut parfaitement, ou plutôt elle doit, en bonne et belle doctrine, demeurer pacifique. L'empire qui suffirait à tous les grands pays d'Europe restés dans leur bon sens et que n'a pas piqués la tarentule du délire belli-
queux, est celui qui s'obtient par les arts de la paix. La conquête que rêve le peuple allemand est brutale, au contraire ; il parle, à la vérité, de cultiver plus lard sur les ruines du monde la « paix germanique » ; mais il veut régner d'abord par le sang, par le fer et par le feu, et il faut croire que cette forme de doraination est bien essentielle aux yeux de ce peuple ; car il est évident qu'il pouvait s'en passer, n'ayant rien à gagner et ayant tout à perdre au changement d'un état de choses extrêmement avantageux pour lui-même et pour tous, dans lequel il n'avait qu'à persévérer, au lieu de bouleverser le monde sans utilité pour lui ni pour personne et de se rendre odieux à toute la terre.
Supposons, en efl'et, ce désarmement universel dont un critique ingénieux rêvait, pour l'empereur Guillaume 11 et pour sa plus grande gloire, la généreuse initiative : tout pourrait continuer tel qu'auparavant dans les relations des peuples. Le règne du plus intelligent et du plus habile s'établirait ou s'affermirait pacifiquement par la supériorité de son commerce, de son industrie, de sa science, de ses arts, de sa littérature. La guerre n'apparaîtrait pas seulement comme le plus grand crime contre l'humanité, mais comme la plus inconcevable des sottises, puisque la victoire, ne pouvant rien ajouter de vraiment désirable à l'heureuse fortune d'un État où tout réussit à souhait et progresse, ne pourrait par conséquent que gâter plus ou moins
une situation mondiale qu'elle ne saurait rendre meilleure.
Au lieu d'être universellement haïe, l'Allemagne se ferait peut-être aimer : il est vrai qu'elle affecte de ne se point soucier de l'amour des hommes et de préférer qu'on la haïsse. Oderint dum metuant. Mais comme elle a la naïveté de s'étonner aussi de la haine profonde que tout le genre humain a pour elle, il est permis de croire que cette aff'ectation d'insouciance n'est pas sincère et n'est qu'une vilaine grimace enlaidissant encore la face hideuse du monstre.
Nous autres Français, nous sommes très vaniteux; mais « nous avons besoin de nous sentir aimés; comme le Français est sociable, la France est sociable en tant que nation * ». Le monde nous sait gré de ne pas ressembler aux Boches insolents et rogues ; il nous pardonne sans peine une vanité, légèrement ridicule, qui sait se rendre aimable. « Nous aimons aimer, écrit encore l'auteur des Contemporains^ sixième série ; nous sommes peut-être le seul peuple au monde qui soit porté à préférer les autres à soi. » Céder ainsi le pas à autrui, c'est d'abord simple courtoisie ; mais cette politesse est aussi une forme de la sociabilité, qui, si elle n'est pas encore l'amour, est au moins l'altruisme, et d'ailleurs nous reconnaissons de
1. Lettre du recleur Thamin aux professeurs et instituteurs mobilisés de VAcadémie de Bordeaux.
bonne grâce que nous n'avons pas toutes les qualités.
L'Allemand se déclare avec arrogance supérieur à tous les autres hommes ; s'il l'est réellement en quelque partie, cela ne lui suffit point : il veut que le monde l'avoue. Le besoin d'être proclamé le plus fort et non pas de l'être seulement explique cette fureur de domination brutale qui ne se contente pas de la puissance réelle et qui croit n'avoir rien fait si elle n'ajoute la victoire des armes à l'influence pacifique. « La domination de la culture allemande, écrivait dans la revue La Paix par le Droit du 25 janvier, M. Léon Brunschvicg, professeur àla Sorbonne, telle que l'entendent Guillaume II et ses apologistes, c'est le droit pour un Allemand de nier le droit des autres hommes. »
Mais nous, nous reconnaissons franchement tous les droits et nous restons, par excellence, les défenseurs du droit des peuples.
Si grande, si naïve est la bonté française qu'elle risque de devenir l'obstacle principale la seule conclusion satisfaisante que puisse avoir une guerre telle que celle-ci: l'écrasement complet de la force militaire ennemie. Il est très heureux que nos grands alliés, l'Anglais et le Russe, ne badinent pas ; car nous ne serions que trop enclins à la générosité et à la pitié. Nous reconnaîtrions volontiers à notre adversaire le droit non seulement de vivre, mais de posséder une partie considérable du globe proportionnelle au
chiffre constamment accru de ses enfants, proportionnelle aussi à la somme de tous les succès qui établissent sa valeur, à l'énergie de sa volonté, à la persévérance de son activité laborieuse. Nous trouverions juste qu'un congrès de ministres et d ambassadeurs, réunis autour d'un tapis vert, revisât la carte de l'Europe et de ses colonies et cherchât quelle satisfaction l'on peut donner au légitime besoin qu'a l'Allemagne de loger quelque part sa population débordante.
Malheureusement, les transactions ordinaires de la diplomatie sont illusoires et vaines avec un ennemi sans foi qui ne reconnaît d'autre droit que celui de la force. Nous savons trop qu'on ne peut pas compter sur lui pour tenir sa parole et pour respecter sa signature. Il faut donc absolument le terrasser d'abord et le réduire, par la ruine de sa force militaire, à l'impuissance de se relever.
Si l'Allemagne a en elle un invincible ascendant, elle restera, même écrasée, Téducatrice du genre humain, comme le fut la Grèce antique. Alors, les quatre-vingt-treize signataires du honteux manifeste, voyant son empire abattu, pendant que sa science et son génie continuent d'éclairer le monde, comprendront où est la vraie vie : ils restitueront à l'intelligence la royauté qu'ils avaient niée dans un accès d'orgueil intoxiqué par l'ivresse des « grandeurs de chair », comme les appelait Pascal. Et l'on pourra peut-être croire à leur repentir.
Hier encore, un de nos plus graves historiens, dans lequel la guerre a révélé un homme d'ardente passion, avouait Timpossibilité qu'il sentait en son cœur de haïr et de mépriser l'Allemagne à jamais :
L'Allemagne est victime depuis quelques mois d'une de ces crises de démence orgiaque que les dieux déchaînent sur les individus et les peuples enivrés par une trop constante fortune. Dans cette folie sanglante, dont furent jadis la proie les Caligula et les Néron, la nation allemande s'est souillée de crimes abominables, de hontes inexpiables, qu'elle-même ne se pardonnera pas quand elle aura échappé au délire qui l'étreint. Terribles sont les blessures qu'elle nous a faites et que sa frénésie voudrait incurables; cruelles sont les douli'urs que nous souffrons par elle. Mais nous ne souffrons guère moins de ce pitoyable avilissement d'une nation qui a tenu si longtemps une place d'honneur dans l'humanité et qui, apostate et félonne, abjure le credo qui lui avait un moment valu la maîtrise des esprits ^.
On se relève assez aisément de toutes les défaites. Il est plus difficile de réparer l'honneur d'un peuple convaincu de mensonge, de traîtrise et de cruauté lâche et qui n'oppose aux accusations les plus solidement établies que dimpudentes négations des faits ou une cynique apologie du droit de la force. Laquelle de ces deux conduites est la plus indigne
1. Ernest Dbnis, professeur à l'Université de Paris, la Guerre, causes immédiates et causes lointaines. L'intoxication d'un peuple, p. Vïii.
d'un honnête homme : nier le mal qu'on a commis ou essayer de le justifier? Je crois que le sophisme est pire que le mensonge ; car îout mauvais cas est niable et les hommes ont toujours menti ; mais, avant 1914, s'il y avait eu déjà des professeurs d'iniquité, on n'avait pas encore ouvertement prêché la doctrine exécrable qui non seulement absout, mais glorifie les plus outrageuses violations du droit.
Une lettre de l'alphabet, qui n'est pas d'un très fréquent usage, fait fortune en France depuis la guerre, comme si nous avions senti le besoin d'une graphie inusitée pour des mœurs, des idées, des sentiments nouveaux et extraordinaires : c'est la lettre k.
Depuis le fameux pain K K, rappelant par métonymie les déjeuners d'Ezéchiel dont s'égayait l'irrévérence de Voltaire, jusqu'à la Kultur allemande, qu'il est devenu si nécessaire de mettre expressément à part de la culture française, dont elle est la formelle contradiction, cette lettre insolite triomphe, et le Kolossal est la seule espèce de grandeur que conçoive et que sente le Boche lourd et grossier.
Car pourquoi, au nom du ciel, les envahisseurs de la Marne s'acharnent-ils stupidement à bombarder et à détruire la cathédrale de Reims, si ce n'est pour « faire du Kolossal » en terrifiant la malheu-
reuse ville, et en continuant d'étonner le monde qui n'y comprend rien? Les Allemands, sacrilèges destructeurs de la beauté, sont de doctes théoriciens de l'art ; ils savent que deux choses embellissent le crime : son énormité et son inutilité. Ils ont profondément réfléchi sur ce paradoxe de Schiller: « Celui qui s'abaisse par une vilenie peut se relever par un crime et se rétablir ainsi dans notre estime esthétique. »
L'horreur sacrée que la religion entretient leur a quelque temps servi pour faire régner Tépouvante. Mais une théologie si gothique ne peut plus durer, elle a vécu. Le temps est proche où sa ruine accompagnera celle du despotisme militaire, et l'Allemagne rendue à la liberté et à la raison reléguera au musée des curiosités de l'histoire ces deux idoles surannées, sanguinaires et grotesques : le Kaiser et son dieu.
Les bons esprits ordinaires qui ne se piquent pas de métaphysique ont toujours tenu pour très suffisante la réfutation du paradoxe de Zenon ou de Parménide — que le mouvement est une illusion — par le geste de cet homme simple qui se leva, marcha et dit : « Vous voyez bien que le mouvement est chose réelle, je bouge! »
La philosophie au goût du jour est d'accord avec le sens commun pour admettre en général la doctrine de la liberté humaine; et Tépreuve de la présente guerre confirme avec éclat une thèse chère à la plupart des métaphysiciens nouveaux comme à tous les vieux moralistes. La démonstration expérimentale de cette vérité resplendit d'une telle évidence que l'homme sensé a honte non seulement des sophismes qui s'amusent k la mettre en ques-
lion, mais des bonnes raisons qui perdent leur temps à la prouver par des discours. Notre vie tout entière pourrait s'écouler sans que rien nous révélât notre liberté morale, si elle poursuivait dans une tranquille régularité un cours uniforme et prévu; les surprises terribles, les violentes secousses d'une existence subitement bouleversée sont pour l'âme de si salutaires réveils, et la guerre est une cause si ancienne, si constante, si utile, à ce qu'il semble, de ces révolutions soudaines, que des sages ont pensé qu'il fallait voir en elle un de ces maux nécessaires qui deviennent des biens par la quantité égale ou dominante d'avantages moraux qui s'y mêlent et en compensent l'horreur.
(( La guerre, écrit William James dans son célèbre livre de V Expérience religieuse^, réclame de tels ressorts d'énergie qu'il paraît impossible d'en trouver l'équivalent dans d'autres emplois de l'activité humaine. Les privations, la faim et la pluie, la douleur et le froid, la puanteur et la saleté cessent d'exercer sur nous leurs inhibitions coutumières. La mort devient un accident banal ; tout l'empire qu'elle exerce ordinairement sur notre esprit pour nous détourner d'agir s'évanouit comme un rêve. » Et ici le philosophe américain pose une question troublante, bien faite pour déconcerter les penseurs de bonne foi qui sont obligés de reconnaître que la