Traduction française de Frank Abauzit, p
guerre a da bon et cependant ne peuvent que la détester comme le plus grand crime de l'homme et sa plus grande folie : « la guerre, cette organisation monslrueuse de la déraison et du crime, serait elle donc notre seule école d'héroïsme, notre seul rempart conlre la mollesse et la lâcheté? »
William James se demande si peut-être la pauvreté librement acceptée ne constituerait pas pour l'homme épris d'héroïsme et de sacrifices sublimes un idéal capable de remplacer les vertus de la guerre?
J'ai souvent pensé que dans le culte de la pauvreté, ce vieil idéal monacal, en dépit dupédantisme qui l'infestait jadis, il pouvait y avoir quelque chose comme cet équivalent moral de la guerre... La vie héroïque et ardue ne pourrait-elle se réaliser par la pauvreté librement acceptée? Sans brillants uniformes, sans clairons ni tambours, sans les applaudissements de la populace en délire, sans mensonges, sans phrases, la pauvreté ne serait-elle pas le véritable héroïsme? Quand on voit à quel point la richesse constitue l'idéal unique qui pénètre jusqu'aux moelles notre génération, on se demande si la restauration de l'ancienne croyance que la pauvreté a vraiment une valeur religieuse ne nous donnerait pas cette transmutation du courage militaire, cette réforme spirituelle dont notre époque a tant besoin?
Il est hors de doute qu'un renoncement tel que celui de saint François d'Assise vaut tous les sacrifices qu'un soldat peut faire à sa patrie et trempe
l'homme à toute épreuve non moins solidement que le baptême du sang et du feu ; mais, n'étant point obligatoire, ce renoncement est rare. C'est un sublime d'ordre aristocratique, je veux dire réservé au très petit nombre. Il n'y a pas de conscription pour enrôler tous les citoyens au service des pauvres ; seule, une élite de volontaires composera l'armée. Et encore, dans une armée de volontaires, on pourra toujours, comme dans une armée de conscrits, compter sur un entraînement par l'exemple, qu'il serait chimérique d'attendre d'un enrôlement « sans brillants uniformes, sans clairons ni tambours », en l'honneur d'une vertu aussi humble que le culte de la pauvreté. L'espèce d'activité qui remplace le moins imparfaitement le service mihtaire, c'est sans doute celle du missionnaire chrétien en pays païen, avec sa vie d'aventures, de privations et de périls ; mais là encore, comme il n'y a point d'obligation, il ne saurait y avoir une école de vertu pour la généralité des hommes.
Il est bien possible, après tout, qu'aucune discipline ne vaille celle de la guerre, que les actes de courage, d'endurance et d'abnégation qu'elle impose restent supérieurs en valeur morale à tout ce que l'on pourra leur comparer : est-ce une raison suffisante pour souhaiter la durée sans fin d'un si désolant fléau ? Parce que la peste a suscité des dévouements sublimes, fallait-il conserver la peste? Eterniser la guerre, parce qu'elle a été la fx'équente
occasion des plus belles vertus, serait aussi peu raisonnable que de vouloir éterniser les incendies — si l'on trouvait le secret de les éteindre instantanément — par cette considération que les pompiers furent souvent des héros. Non, les vertus qu'elle développe ne rendent point la guerre admirable en dernière analyse, ni désirable à aucun titre. Elle reste « un tissu de péchés, un état contre nature, où l'on recommande de faire comme belle action ce qu'en tout autre temps on commande d'éviter comme vice ou défaut, où c'est un devoir de se réjouir du malheur d'autrui, où celui qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les préceptes évangéliques du pardon des injures, du goût pour l'humiliation, serait absurde et même blâmable^ ».
Si d'ailleurs la guerre est une belle chose, comme le disait plaisamment ou sérieusement Rabelais en ; jouant sur le mot hélium^ si elle est d'institution divine, si elle est simplement une condition du progrès ou plus simplement encore « le coup de fouet qui empêche un pays de s'endormir », c'est quand elle a pour objet la défense de la patrie, « le repoussement de l'ennemi en belle et mirifique ordonnance » ; il est clair que ce n'est pas quand ses prouesses dégénèrent « en briganderies et méchancetés ».
1. Renan, première lettre à Strauss, dans les Débais du 16 septembre 1870.
Les criminelles violences et surtout les fourberies, les trahisons, les parjures, les mensonges incessants d'un ennemi odieux ont déshonoré la guerre. Elle n'est plus ce qu'elle était du temps où Hérodote souhaitait qu'on essayât d'abord d'arranger les différends des nations par voie parlementaire ; puis, s'il était prouvé que la guerre est inévitable, que l'on choisît d'un commun accord un champ de bataille où les adversaires pussent se rencontrer en se faisant, de part et d'autre, le moins de mal possible. Ces égards réciproques paraissent un peu bizarres entre ennemis. Sans conteste, il est illogique de ménager la puissance qu'on voudrait détruire. La logique, n'est-ce pas de lui faire, au contraire, le plus de mal possible et, par conséquent, de ne rien respecter, ni les droits du vaincu, ni sa faiblesse, ni l'honneur du vainqueur, ses serments et sa foi, ni l'opinion publique et la conscience du genre humain ? Mais tant de brutalité crie vengeance et ne reste pas impunie. La justice qu'on n'a point rendue de bonne grâce, il faut finir par la rendre de force, cent fois plus dure pour celui qui paie et plus chère.
Nous avons bien dit, mais pas encore assez, on ne répétera jamais trop que la guerre à V allemande, par l'énormité de ses sophismes et de ses paradoxes, est quelque chose d'inouï, de non vu encore en aucun siècle civilisé, d'entièrement nouveau, qui aurait étonné les Barbares eux-mêmes, scandalisé toute
l'antiquité tant païenne que chrétienne, et choqué jusqu'au fond de l'âme la vieille Allemagne d'abord. Le compromis précieux, l'illogisme qu'on appelle les lois de la guerre est le fruit béni de la civilisation qui, en attendant que la guerre prenne fin, s'est honnêtement appliquée à en adoucir l'atrocité. La Kultur germanique, au contraire, en élevant le droit de la force et de la conquête par-dessus toutes les considérations d'humanité et de justice, nie les lois de la guerre en fait et en doctrine ; car on sent bien que, lorsqu'elle en parle, elle s'en moque et n'y croit pas, ne faisant grand tapage de ce qui est pure niaiserie à ses yeux que s'il s'agit de pousser les hauts cris contre des belligérants qui violent à son dam ces lois bienfaisantes.
Quand toute l'Europe civilisée dénonce d'une seule voix la barbarie allemande, elle n'outre rien, elle ne déclame pas, elle dit l'exacte vérité et se sert, avec une propriété rigoureuse, du terme le plus juste. Il est piquant que les doctrinaires de la barbarie soient aussi les théoriciens de la Kultur, si bien que ces mots deviennent synonymes et qu'on peut les substituer l'un à l'autre : après tout, il ne s'agit que de s'entendre ; on prête à tous les termes du dictionnaire le sens que Ton veut, si l'on a soin d'abord de les définir.
Dans notre langue, le 6ar6are est proprement celui pour lequel la civilisation est nulle et non avenue, et par civilisation nous avons toujours entendu en
France l'humanité, la politesse, la douceur des manières, des mœurs et des âmes. Qu'est-ce que la Kultur allemande ? C'est, en deux mots, l'empire de l'Allemagne sur l'univers, obtenu par la force et par tous les moyens. (On n'exige pas que les moyens soient malhonnêtes, mais rien n'est moins requis que leur innocence et ils peuvent être abominables si le succès, si le triomphe de l'idole les justifie : Deutschland ûber Ailes.)
La conscience de combattre pour la civilisation, l'humanité, la liberté, le droit, contre la brutale Kultur, voilà ce qui a donné à la France et à ses alliés, dès le commencement de la guerre, une force continuellement grandissante ; l'appétit de conquête et de domination, — vertu barbare, — est un stimulant d'ordre très inférieur ; or c'est le seul que notre ennemi ait eu pour l'exciter et le soutenir jusqu'au jour où, son ambition scélérate de la première heure étant déçue et ses grands rêves ruinés, il s'est aperçu qu'il combattait, lui aussi, pour son existence. Dès lors il aurait pu gagner des sympathies s'il ne s'était misérablement aliéné l'estime du monde par tous ses crimes et s'il n'avait pas eu la sottise d'afficher un tel mépris des conventions sur lesquelles les Etats sont fondés et subsistent, que désormais ils ne peuvent plus avoir d'autre garantie de leur sécurité que son anéantissement.
De part et d'autre, des Etats neutres comme des pays belligérants et de tous les côtés, on se demande avec angoisse « quand finira cette horrible guerre? » Elle ne finira pas, si aucun des deux champions ne veut céder et ne peut céder. On ne cède pas, on meurt, on tue, quand on lutte pour la vie.
Cependant, à ce qui est logiquement sans issue, une catastrophe heureuse peut toujours apporter une brusque solution.
La crise qu'il semblerait le plus rationnel d'espérer serait une révolution politique de l'Allemagne. Mais on nous avertit que cette espérance est une chimère. Nous avons dû abandonner tout d'un coup les illusions que le parti socialiste nous avait laissé trop vite concevoir.
L'esprit monarchique estdevenu incompréhensible aux Français; ils ne peuvent plus que le constater çà et là, comme une monstrueuse survivance, comme un phénomène mystérieux. A nous, révolutionnaires dans l'âme, qui avons fait la grande Révolution, sans parler de cinq ou six autres, la soumission absolue à un prince, quel qu'il soit, paraît le dernier degré de la bassesse et de la servilité. Mais, pour l'Allemagne, la fidélité au Kaiser est inébranlable, sacrée, parce que c'est une religion. L'idole allemande, nous l'avons vu, s'incarne en lui. Comme cette idole est la férocité même, sa
règle unique est la conquête par le fer, le feu et le sang... Maissans nous griser d'hyperbolesfuribondes, continuons simplement de citer le très grave et très docte historien Denis :
Tous les Allemands ont la certitude absolue de la valeur éminente de leurs soldats, de la perfection incomparable de leur armement, de l'excellence de leur préparation, des inépuisables richesses de la nation... Cette horreur sacrée de la guerre, cette religion de la pitié, ces angoisses qui nous étreignent le cœur quand nous songeons aux champs de carnage, au blessé qui attend, en sentant s'écouler sa vie, le secours qui n'ar rive pas; au paysan dont la maison s'écroule dans les flammes, l'empereur et ses féaux ne les partagent pas, ne les comprennent pas... Rien dans les manifestes allemands ne nous inspire plus d'indignation et de dégoût que les sacrilèges invocations au Dieu des armées. Hypocrisie calculée? Profanation réfléchie de Tidée religieuse? Pas le moins du monde. Le Kaiser est bien, à ses propres yeux et aux yeux de ses sujets, le serviteur du Très-Haut et le fléau de Dieu. Seulement, le Dieu qu'il invoque est une divinité implacable et sanguinaire qui réclame des holocaustes et se réjouit aux clameurs d'angoisse des victimes pantelantes... Peu leur importe de marcher dans le sang jusqu'aux chevilles, ils n'ont de regards que pour la Sion céleste, l'Allemagne triomphante vers laquelle ils s'avancent ^
Deutschland iiber Ailes : nous répétons à satiété ce refrain odieux; il le faut bien, car il explique