‹ Les leçons de la guerreChapitre 34 sur 34 · La Conduite de la vie · texte numérisé non relu

La Conduite de la vie

de la famille. Il n'y a pas plus d'un demi-siècle, Pierre Leroux priait encore chaque soir avec les gens de sa maison : l'exhortation religieuse ne se pratique plus que dans de rares foyers prolestants. Nos domestiques, mal affranchis d'un reste de servitude, n'ont d'autre souci que de rendre, pour le salaire qu'ils reçoivent, un minimum de travail exécuté de mauvaise grâce, et attendent, dans une demi-oisiveté, l'ère nouvelle où d'ingénieux mécanismes remplaceront la vivante activité de l'individu. Dans cette attente ils sont paresseux, sans intérêt à leur ouvrage, sans conscience, sans cœur et sans aucune affection pour le maître. Ils nous détestent et nous ne les aimons pas.

Oh ! quels miracles la bonté doit faire pour ranimer autour de nous et en nous un peu d'amour dans des conditions si ingrates ! Elle a besoin d'appeler à son aide l'intelligence et la science elle-même, l'histoire des mœurs, celle des religions et des idées, la morale et toute la sociologie, pour mesurer et pour comprendre l'abîme d'iniquité qui maintient la différence énorme des fortunes et des situations sociales. Et quand la pauvre femme que nous payons trente francs par mois manque à ses obligations, combien ne sommes-nous pas cruels, aveugles, égoïstes, oublieux, ignorants et injustes si nous hésitons à faire valoir en sa faveur le bénéfice d'une quantité infinie de circonstances atténuantes I

Il n'est nullement nécessaire de donner une gravité solennelle à ce conseil de la sagesse pratique : Sois bon ! et de contempler la chose « du point de vue de Sirius » ; les plus plates raisons d'hygiène et d'intérêt suffisent pour nous encourager à la bonté : mais dès que l'on fait intervenir ici la considération de la mort et de l'éternité, quelle force notre appel tire aussitôt d'un regard jeté sur l'au-delà 1

Nous allons mourir. Ce n'est plus qu'une question de jours, d'heures, de minutes pour qui devient attentif, en vieillissant, à la fuite vertigineuse des années : sentez-vous l'importance que revêt désormais la question de savoir si nous donnerons une pièce de cent sous ou de dix francs au bureau de bienfaisance de notre ville? si nous contribuerons à la fondation d'un nouveau sanatorium? si nous maintiendrons au chiffre exceptionnel qu'avait demandé le déficit notre souscription aux asiles de La Force, aux missions en pays païens, ou si nous la ramènerons au chiffre antérieur? si nous ajouterons l'orphelinat de Nérac à ceux de Tonneins et de Montauban?

Ce n'est pas assez de dire que nous allons mourir : nous mourons, nous périssons morceau par morceau, et la mort, « ce changement d'état si redouté », n'est pour l'homme, comme Buffon l'a dit en prose et Mme Deshoulières en vers, « que la dernière nuance d'un état précédent » :

Il commence à mourir longtemps avant qu'il meure; Il périt en détail imperceptiblement.

Le nom de mort qu on donne à notre dernière heure N'en est que l'accomplissement.

Notre esprit s'en va du même train que notre corps ; nous pouvons assister, comme du dehors, au spectacle de notre diminution intellectuelle aussi longtemps qu'il nous reste assez de cet esprit qui meurt pour avoir conscience de sa disparition progressive.

Je sens très bien que je baisse. Voici mes jambes qui n'osent plus, sans l'appui d'un bras ou d'une canne, descendre un petit escalier dégarni de rampe, et voici un terme usuel que je cherche vainement, un nom propre bien connu dont la mémoire m'échappe. Les conversations d'aimables convives, pour peu qu'elles s'entre-croisent, ne sont [)lus pour moi qu'un bruit qui m'étourdit et me fatigue; je ne suis plus capable ni d'en saisir les sons dislinctement ni d'en suivre le sens. Je reste rêveur et stupide, uniquement attentif à ma vision intérieure, et c'est moins parce que je deviens un peu sourd que parce que mon activité mentale se ralentit.

L'esprit qui s en va ne se rattrape plus, il faut le laisser prendre sa reLiaite sans essayer de courir après lui.

Le vieillard encore soucieux de plaire, qui a la coquctlerie de vouloir rester cher à la nouvelle génération, peut se faire une assez jolie popularité,

s'il sait faire sa cour à la jeunesse, en remplaçant la vivacité d'esprit, qu'il voit disparaître, par la bonté qui reste entière chez lui pourvu qu'il l'entretienne avec soin. Il devra écouler les jeunes avec bienveillance en les priant seulement de ne pas parler tous à la fois, comprendre qu'ils sont l'avenir, qu'il n'est plus, lui, qu'un fossile des temps passés et tâcher de trouver belles quelques bribes des chefsd'œuvre de l'art futur. Il est probable qu'il y a du génie, et peut-être même un peu de ce que nous appelions talent au temps de Flaubert et de Gautier, dans les pauvretés ou les nouveautés monstrueuses que nos jeunes contemporains louent et admirent.

Malheureusement c'est un préjugé optimiste, contredit par les faits, de croire que la bonté du caractère se soutient d'elle-même dans la vieillesse, sans qu'on ait besoin de la cultiver comme une plante fragile qu'il faut continuer à défendre contre toutes les causes de dépérissement.

La maladie, hélas ! altère trop souvent le caractère et change en bien désagréable compagnon un vieux bonhomme qu'on ne croyait pas si égoïste, si exclusivement occupé de lui-même, si exigeant et si grincheux. Il est rare que les moribonds méritent la louange que Bossuet donnait en termes exquis à la duchesse d'Orléans : « Madame fut douce envers la mort comme elle l'était envers tout le monde. »

Je désire être doux envers la mort, je veux dire : l'accepter avec résignation; mais je désire aussi que la mort soit douce envers moi, j'entends : qu'elle me soit facilitée par tous les moyens que la science met aujourd'hui entre les mains des médecins.

J'ai vu des mourants refuser les potions calmantes, les piqûres de morphine qui auraient endormi leurs douleurs : je n'ai pas compris pourquoi. Craignaientils de ne pas se réveiller? Le péril serait immense, tant qu'il reste un espoir de guérison; mais nous supposons ici qu'il n'en reste aucun et que le malade est condamné. Et puis, il ne s'agit jamais que d'un sursis. Si vous ne mourez pas demain, ce sera après demain : quelle différence cela fait-il ? La vie n'est en soi ni bonne ni mauvaise; elle devient l'un ou l'autre par l'usage utile qu'on en fait ou par l'impossibilité de s'en servir utilement.

Je n'ai point choisi de naître et de vivre : quand il sera manifeste que je ne suis plus bon à rien, quand tout ce que je puis avoir d'intelligence et de cœur aura sombré avec le reste, quand la prédication passive de ma ruine ne pourra même plus être une leçon pour personne, pourquoi ne pourrais-je pas librement sortir d'une existence que je n'ai point demandée ?

Le grand effroi de ma mère était d'être enterrée vivante. Elle avait écrit, dans son testament, cette

volonté suprême qu'on touchât d'un fer rouge la plante de ses pieds, afin que, si son corps gardait un reste de vie, il tressaillît à la vive douleur d'une brûlure. Etre enterré vivant est à peine plus horrible que d'être retenu par force dans une pseudo-vie qui ne vaut pas mieux, qui vaut moins que la mort. Est-ce aimer son frère, est-ce avoir compassion de lui que de lui conserver une existence qui n'est plus qu'un supplice cruel ou (ce qui est pire) ne laisse subsister que l'ombre de lui-même ?

J'avoue que, en doctrine, l'eu^/ianasie volontaire ne peut guère être encouragée ouvertement par les médecins; mais j'ai peine à croire qu'ils la repoussent toujours et sans exception dans la pratique. Une ou deux gouttes d'un anesthésique puissant suppriment la douleur : un milligramme de plus dans la dose, la vie est abolie avec la souffrance, et le tour est joué.

Si je tombe jamais dans une telle décadence que ceux qui m'aiment ne pourront plus que souhaiter ma mort, je trouverai fort bon qu'on me délivre, qu'on délivre surtout mon entourage d'un pénible fardeau, et comme je ne pourrai plus parler ni presser dans ma main une main amie, je remercie ici d'avance le bon docteur, bon une dernière fois, qui aura pitié de moi et pitié des miens, et qui consentira, dans sa bonté éclairée et sage, à faire le geste de ma délivrance.

Page 1