Les leçons écrites de Raoul Pugno
Quand nous ne trouvons plus de mots pour exprimer une émotion vive, triste ou gaie, mais toujours élevée, cette émotion qui rend meilleur et rapproche de l'idéal poursuivi, nous nous détournons de la parole pour nous réfugier dans la langue aérienne d'Orphée. Les grands musiciens deviennent alors les poètes qui parlent le plus distinctement à notre âme, et les interprètes de leurs œuvres — comme Raoul Pugno — sont les sublimes artistes qui nous rendent avec puissance les sentimentsetles pensées, la joie et la souffrance, toutledoux parler des Bach, des Beethoven, des Schumann, des Chopin...
Pourtant tous ces grands maîtres ont eu une existence terrestre, qui doit nous intéresser d'autant plus que leur œuvre y est intimement liée, et en porte souvent la marque indélébile.
Et non seulement la vie individuelle du compositeur se reflète dans ses sonates, ses concertos, ses nocturnes..., mais celle de son époque, avec son caractère moral, politique, religieux, et ses tendances sociales, avec le murmure des
fleuves et des lacs qui arrosent le pays où il est né, avec les caprices et les bizarreries du tempérament national.
Il n'est donc pas sans intérêt de connaître l'origine des ancêtres de Chopin. Malheureusement elle restera toujours un peu douteuse : la tradition qui présente Nicolas Chopin, le père de Frédéric, comme un descen-
dant de Chopin d'Arnouville, n'offre pas plus de présomptions en sa faveur que celle qui veut qu'il soit le petit-fils d'un certain Polonais nommé Szop, un heiduque au service de Stanislas Leczinski, qu'il aurait suivi en Lorraine. C'est à Nancy que selon cette version les
S/.op seraient devenus des Chopin.
D'ailleurs les documents à l'appui font totalement défaut. Nous ne savonsqu'unechose avec certitude, c'est que NicolasChopin était Français et qu'il quitta Nancy pour aller s'établir à Varsovie sur la demande d'un ami français, qui avait fondé dans la capitale de la Pologne une fabrique de tabac à priser. C'était alors le règne des tabatières, l'entreprise marchait très bien et Nicolas Chopin consentit volontiers à partager avec son compatriote la direction de la fabrique.
Petites causes, grands effets : l'émigration de Nicolas Chopin, insignifiante en soi, eut pour conséquence de doter le monde, cinquante ans plus tard, du musicien de génie qui a su répandre sur la fruste et sauvage mélodie populaire polonaise la grâce et la clarté de son esprit français, en la modelant dans les formes les plus hardies, les plus diverses, et en même temps les plus savamment expressives que l'art du piano ait jamais connues.
Nicolas Chopin ne jouit pas longtemps de la situation aisée que lui assurait la fabrique de tabac à priser. La Pologne, que Catherine II et Frédéric II s'étaient déjà en