LEAU DE DELACROIX
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FREDERIC CHOPIN
partie partagée, allait souffrir une nouvelle mutilation. Tout le pays était en effervescence. Nicolas Chopin se rallia au parti de Kosciuzko, s'enrôla dans la garde nationale et échappa miraculeusement à l'assaut de Praga, faubourg de Varsovie, attaqué par Souvorov en 1794.
« Les rues sont couvertes de cadavres, le sang coule par torrents », écrivait le général victorieux à Catherine II. Nicolas Chopin se battit vaillamment et fut vite promu capitaine ; il défendait une cause bonne et sainte, la liberté de la Pologne !... 11 faisait mieux encore, il allumait inconsciemment en son âme ce foyer de polonisme poétique dont son fils héritera et qu'il fera éclater magnifiquement dans ses sublimes polonaises et ballades.
Lorsque la rafale s'était déchaînée sur la Pologne, Nicolas Chopin avait d'abord songé à rentrer en France, mais là aussi grondait la tempête, et d'ailleurs la Convention était toute gagnée à la cause de Kosciuzko... N'étaitce pas la grande cause de l'affranchissement des humbles que tout citoyen, sur quelque point du globe qu'il se trouvât, devait défendre ?... Et Nicolas Chopin en combattant pour la Pologne fit oeuvre de bon Français.
Quand la Pologne se vit traîtreusement écrasée et dans l'impossibilité de continuer ouvertement la lutte, Nicolas Chopin n'en poursuivit pas moins sa propagande d'idées françaises. Il entra comme professeur de sa langue maternelle d'abord chez la femme du staroste Laszynski, où il eut pour élève Marie Walewski, devenue si célèbre depuis sous le nom de comtesse Skarbek. C'est dans cette dernière famille qu'il fit la connaissance de Justine Krzyzanowska, fille d'un pauvre gentilhomme polonais; il l'épousa en 1806.
Ce fut un mariage d'inclination dont ie temps ne fit que resserrer les liens. Justine Krzyzanowska, que nous devinons exquise par les quelques mots émus qu'en dit son fils dans ses lettres, mais sur qui nous avons peu de documents, nous apparaît comme une de ces mères d'une autre génération, adorables de tendresse et de sollicitude, telles que Tolstoï et Tourguénev aimaient à nous les dépeindre.
George Sand, bon juge en la matière, assure que l'amour que Chopin portait à sa mère fut en réalité l'unique passion de sa vie.
Très intelligente, elle se distinguait par sa bonté souveraine, qu'elle ne limitait pas au cercle de sa famille, bien qu'elle chérît ses enfants au point de ne jamais consentir à se séparer d'eux, mais qu'elle répandait sur tous ceux qui l'approchaient. Elle donna à Nicolas Chopin deux filles à une année de distance, et le i" mars 1809, un fils, Frédéric.
La jeune famille habitait alors Zelazowa-Wola, sur les terres de la comtesse Skarbek, dans les environs de Varsovie. Le jeune comte Frédéric Skarbek, élève de Nicolas Chopin, fut le parrain du futur compositeur et lui donna son prénom.
Frédéric ne conserva nul souvenir du lieu de sa naissance, car il n'avait que dix-neuf mois lorsque son père quitta Zelazowa-Wola pour le poste de professeur de langue française au nouveau lycée de Varsovie, et peu après a l'École des Artilleurs et a celle des Ingénieurs, dans la même ville. Dès lors Nicolas Chopin put vivre avec sa famille dans une aisance relative, car si son traitement était modeste, il donnait dans l'aristocratie polonaise des leçons particulières très bien rémunérées.
Dès sa plus tendre enfance, Frédéric Chopin se trouva dans un milieu distingué, où la littérature et les arts étaient en grand honneur. La famille Chopin recevait beaucoup, et dans ces réunions familières l'on discutait les mérites des poètes et des artistes en vogue. Nicolas Chopin était plutôt un esprit ordinaire, mais toute la jeunesse autour de lui aspirait à de nouveaux horizons. Les sœurs aînées de Frédéric Chopin s'essayaient à divers travaux littéraires et devaient plus tard publier d'intéressants articles dans des revues pédagogiques.
Frédéric manifesta de bonne heure un goût prononcé pour la musique. Un almanach de l'époque, Pamiatka po dobrej matee (le Mémorandum de la Bonne Mère), rapporte qu'à une soirée donnée par une dame du monde, le jeune Chopin, à peine âgé de huit ans, joua du piano et produisit une telle impression, que tout le monde salua en lui un nouveau Mozart.
Chose étrange, bien que Chopin ait manifesté 1res jeune un goût prononcé pour la musique, dans sa tendre enfance il semblait ne pouvoir la souffrir. On raconte que dès qu'il entendait chanter ou jouer du piano ou de tout autre instrument, il se mettait à pleurer, et l'on avait toutes les peines du monde à le calmer. Cet exemple n'est pas unique; Tchaïkowsky de même, quand il était tout petit, se jetait sur sa couchette et se lamentait : « Oh! cette musique, cette musique, elle me fait mal! » Cela n'explique-t-il pas que ces futurs grands musiciens étaient déjà très sensibles au langage des sons, sans être encore capables de coordonner des sensations trop vives pour leur débilité, et qu'ils souffraient de ce qui devait plus tard faire leurs délices ?
En grandissant, Frédéric fit preuve d'une véritable passion pour le piano et à six ans prit des leçons pour son plaisir.
Être le professeur de piano de Chopin! Quelle gloire!
Il n'en eut d'ailleurs qu'un, un seul! et encore, celuilà, Adalbert Zywny, était violoniste!
Originaire de Bohême, Zywny s'était établi à Varsovie vers la fin du xvme siècle et devint bientôt le maître à la mode. Toutes les jeunes filles et tous les jeunes gens de la haute société furent ses élèves. Se doutait-il que son petit Frédéric deviendrait un prodige? Ou comprit-il tout de suite que cet enfant, à l'esprit indépendant et curieusement imaginatif, devait être livré à lui-même, et que le mieux était, après lui avoir inculqué les principes généraux de la musique, de le laisser suivre sa propre inspiration ?
Un ami de Chopin, qui fut son camarade, Jules Fontana> raconte que les progrès du jeune pianiste furent si étonnants, que son professeur et ses parents tombèrent d'accord, lorsqu'il atteignit l'âge de douze ans, de l'abandonner complètement à sa propre inspiration et de le suivre au lieu de le diriger.
Chopin a toute sa vie conservé un affectueux souvenir à son unique maître de musique et parle toujours de lui dans ses lettres comme de « l'honnête Zywny ». 11 lui savait gré d'avoir d'emblée compris sa fougueuse nature -au lieu de la briser.
Zywny était bon connaisseur de Bach, un modeste et véritable artiste qui composait pour son plaisir avec le feu sacré de l'art, mais qui n'a rien publié. A-t-il pressenti le génie de son petit élève et entrevu les immortels Préludes? Toujours est-il qu'il l'encouragea à composer avant même que l'enfant sût écrire.
FRÉDÉRIC CHOPIN
plaisir à trouver à redire au succès d'un jeune artiste dont la renommée n'est pas encore solidement établie. Chopin était sensible à l'excès; la moindre remarque, la plus légère réticence dans l'éloge le faisaient cruellement souffrir.
En général on lui reprochait de jouer trop doucement, avec une délicatesse exagérée et on le surnomma malicieusement le « pianiste pour dames », à quoi ses fervents ripostèrent en le proclamant « l'Ariel du Piano. »
Le critique musical de la Wiener Theaterzeitung écrivait : « On remarque des défectuosités dans le jeu du jeune homme, parmi lesquelles il faut relever en particulier le peu d'attention qu'il accorde à l'accent indiqué au commencement des phrases musicales. »
Berlioz, plus tard, formulera un reproche analogue en ces termes : « Chopin supportait mal le frein de la mesure; il a poussé beaucoup trop loin, selon moi, Pin—
Les grands musiciens qui l'ont entendu, d'ailleurs, ne tarissent pas en éloges ! Mochelès déclare qu'il est unique, Mendelssohn lui trouve une originalité exceptionnelle. Liszt admire la pureté de son style et la noblesse de son jeu. Heine reconnaît en lui un poète. Enfin un contemporain anonyme résume ses impressions en classant comme suit les grands pianistes de son temps : « Thalberg est un roi, Liszt un prophète, Chopin un poète, Herz un avocat, Kalkbrenner un ménestrel, Mmc Pleyel une sibylle, et Dcehler un pianiste. »
Le talent d'exécution de Chopin alla sans cesse grandissant, et n'atteignit son complet épanouissement que lors de son séjour à Paris, mais dès ses débuts il se révéla avant tout musicien et poète. Son premier concert obtint un succès si étourdissant, qu'il fut obligé d'en donner un second. Cette fois, il joua la Krakoviak et répéta a la demande du public féminin les Variations.