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OU

L^ÉTERNEL « IMPERIALISME 0

ET LES Illusions modernes

Après tant de générations romantiques — que des admirateurs eux-mêmes font remonter jusqu'à Rousseau — l'esprit français avait bien de la peine à sauvegarder un bon sens jadis fameux. Une lourde hérédité d'utopies pesait sur nous. On étouffait sous ce pénible chaos d'idées : comment se dégager la vue, comment lui rendre la bienfaisante clarté du jour? On ne parlait que de liberté ; il y avait fort à faire pour celle de l'esprit... Mais c'est au nom de cette liberté justement, de l'indépendance et de la dignité intellectuelles, que naissaient les doctrines fallacieuses, doux mensonges, illusions destinées à charmer

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notre ennui. Car le dédain, l'amer dédain de la vie « injuste et mauvaise », avait été la première forme de notre a mal du siècle », nous vivions en mésintelligence avec le réel, et chacun cherchait le refuge d'une philosophie pour son orgueil méconteut.

Or, « au-dessus » de la réalité, quel contrôle reste-t-il pour les fictions? L'imagination a beau jeu. Ce n'était donc là qu'une manière d'anarchie... imposant d'ailleurs ses modes aussi tyranniques que changeantes.

L'intelligence n'y trouvait pour elle même aucune vraie liberté; car sa fonction est de comprendre, et elle y parvenait dilTicilement, à travers le nuage d'idéologie dont nous environnait l'éducation contemporaine. Evidemment, pareil malaise ne pouvait avoir qu'un remède : ne rien accepter du mysticisme ambiant qui nous sollicitait par tant de voix amies, opposer à tous ses arguments, à toutes ses déductions, un critérium imperturbable, la vérité d'expérience. Il fallait, en somme, oser voir clair ; et ce n'était pas une mince besogne : trop de théories intellectuelles avaient fini par se rendre complices de trop

de sentiments, eux-mêmes plus ou moins solidaires d'intérêts politiques. Encore une fois, la Vérité n'était pas de mode...

Comment procéder? Revenir à la Raison classique? maison lui en opposait tant d'autres, qui n'étaient que de mauvaises « Raisons»... et d'abord celle de Kant, si chère aux mystiques de notre temps, puisqu'elle décréta la primauté de l'esprit sur l'expérience! Il s'agissait donc, pour nous aussi, de poser nettement la question, mais au rebours de Kant et de ses légions d'adeptes ; de prendre la vérité expérimentale pour seul principe solide et irréfutable de la connaissance scientitique, ce qui veut dire : de toute « connaissance » qui soit digne de ce nom. Il nous apparut que telle était justement l'attitude prise par Lavoisier dans son œuvre immortelle, au seuil de la Science moderne. En face de lui, et par opposition à cette clarté, le Germanisme intellectuel nous sembla seulement le type volontaire le plus achevé, comme aussi le plus étrange et le moins humain, du mysticisme inûni qui a envahi l'Europe avec l'influence allemande, depuis

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le déclin de notre raison classique et de son prestige salutaire. En prenant soin de définir la Vérité, scientifiquement, par un exemple lumineux, nous revenions au point de vue central d'oùrondomineetpeut juger toutesles illusions funestes au bon sens: premier résultat. Juger était bien ; expliquer valait mieux. « En quoi le faux diffère-l-il du vrai ? » cette question ne relevait que de la critique des idées ; mais « comment l'illusion peut-elle se développer au lieu delà saine intelligence?» ici nous traitions de l'évolution mentale des erreurs. Pourquoi la Science, qui nous aidait si bien à les prendre sur le fait, à les constater, ne saurait-elle pas nous en élucider la genèse ? Pourquoi ces fautes de l'esprit, signes d'une mauvaise adaptation à l'expérience, ne s'expliqueraieiit-elles pas comme des déformations acquises? L'Histoire intellectuelle nous ramenait, en somme, à la Biologie. J'en eus la preuve en étudiant ce vaste sujet : les origines du mysticisme contemporain. Le Germanisme avec sa « Science allemande » n'en représentait qu'un cas particulier, le plus caractéristique il est vrai. Je

devais me demander à quelles causes générales, à quels problèmes déterminants, il devait son développement vers la fin du xviii" siècle, et aussi quels effets ces mêmes causes avaient produits ailleurs, chez les « philosophes » français à pareille époque ; en deux mots, d'où provenait une telle fermentation d'idées un peu partout, et comment ce nouvel Idéalisme ne tarda pas à dévier en Allemagne. C'est dire que nos voisins avaient tiré d'une grande crise morale et politique une conclusion spécifiquement allemande. D'abord, les éléments de cette crise, quels étaient-ils? Le savoir encyclopédique du siècle, la critique des religions, le scepticisme négateur avec ses conséquences qui alarmèrent tout à coup l'Etat prussien ; et d'autre part, sous cette libre- pensée d'apparence, un besoin mystique persistant, inassouvi, surexcité par tous les espoirs de renouveau. Ici, le centre du sujet : la psychologie du personnage principal, les dispositions d'esprit du théologien-philosophe, faux libre-penseur profondément piéliste, et surtout serviteur de l'État. Alors, de sa volonté autori-

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taire, de son besoin de fictions, naquit la religion violente pour les besoins de l'Etat ; et sont nés aussi les sophismes ambitieux, sous le nom de philosophie de la Nature et de l'Histoire... Je comprenais ainsi comment l'Allemagne mystique, interprétant à sa manière Texpérience intellectuelle du xviii' siècle, s'adaptant selon ses propres tendances à des problèmes religieux ,]et politiques, pour leur donner une solution particulière, avait engendré le Germanisme.

Mais on devine qu'en me plaçant à ce tournant décisif de l'Histoire des idées — décisif pour l'Europe entière — je ne voyais pas surgir uniquement les formes allemandes de l'idéologie européenne. Les autres aussi, celles qui ne subirent pas l'empreinte de l'Etat prussien, celles qui, plus généreuses, ont inspiré la Révolution française et les espoirs humanitaires du présent, elles provenaient presque toutes de celte rénovation — ou déformation moderne du rêve chrétien — comme on la vit s'épanouir chez nous dans l'Evangélisme de Rousseau. En vain les tempéraments, les événements politiques, les

modes littéraires, ont-ils diversifié à l'infini ce vague romantisme en révolte contre la sagesse d'expérience : autant de masques trompeurs qu'il a pris tour à tour, mais qui ne pouvaient plus nous tromper, si nous savions retrouver l'erreur originelle, donc la nature et l'évolution de ce malaise contemporain.

On voit par là combien pouvaient être opportunes et salutaires, au milieu de la métaphysique ambiante, des recherches générales sur l'Histoire des idées, à condition d'écarter toute philosophie préconçue, de n'avancer, dans l'appréciation des théories, qu'à la lumière sure de la vérité d'expérience, et de s'en éclairer encore pour comprendre la genèse des erreurs . Mon étude de l'origine du Germanisme, en s' élargissant, me faisait dominer l'ensemble d'un monde de fictions dont nous étions entourés. Les saisir en leur évolution, tout simplement comme un grand phénomène de Transformisme dans la psychologie européenne, comme une floraison d'utopies dans l'Histoire naturelle des peuples, c'était m'afîranchir de toute vénération supers-

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titieuse qui m'eût obscurci le jugement. Il avait fallu sans doute une documentation patiente et variée ; mais il fallut surtout dépasser le niveau de l'érudition passive, de celle qui s'enferme à l'avance dans d'étroites monographies, il me fallut, en partant des faits, m'élever aux vues d'ensemble et y chercher la clarté. Ah ! je m'expliquais bien, dès lors, la méfiance — mêlée d'une certaine crainte — que l'on professait à l'égard des vastes sujets d Histoire intellectuelle, qui eussent permis peut-être de mieux dominer la chère idéologie accoutumée, d'apercevoir les tenants et aboutissants des vaines philosophies, de rapprocher des principes leurs conséquences, et des théories leurs résultats politiques : tout cela, grâce à un point de vue plus élevé, avec un horizon plus étendu.

Gomment faire de l'Histoire une école de jugement, si l'on s'y interdisait ces aperçus, ces rapprochements, cette activité féconde de l'esprit qui doit se bâtir une logique avec les éléments de son expérience? Combien les résistances auxquelles se heurta ma propre tentative, et l'isolemen où je me trouvais, me

firent apprécier les œuvres exceptionnelles de portée générale que de rares penseurs ont édifiées de nos jours pour l'instruction véritable de leurs contemporains, dans le genre si complexe, si délicat et si grave, qui s'appelle l'Histoire des idées ! Combien je sus gré notamment à l'un d'eux, qui, écartant avec aisance le formalisme d'école, était allé tout droit aux grands sujets, délibérément... Je m'arrêtai, comme à un spectacle nouveau, devant la belle étendue de son œuvre diverse et une, où les idées nettes émergeaient toujours d'une érudition pressée, ondoyante. Toutes les ambitions romantiques y étaient démasquées sous leur évangélisme plus ou moins généreux. Tous les désirs éperdus d'une sensibilité envahissante et inventive, ces postulats pris pour de bonnes raisons, ces rêveries personnelles données pour les aspirations même de la grande Nature, en un mot^ tout ce monde d'illusions, depuis 1' « appétit de puissance » jusqu'aux silencieuses griseries d'orgueil : voilà notre mysticité contemporaine, avec ses philosophies agitées, ses passions politiques, ses « nouveaux Evangiles « toujours chan-

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géants mais toujours aussi impérieux — d'un « Impérialisme » exalté, capricieux, morbide, qui a remplacé l'ancienne sagesse classique; et telle est, en résumé, l'ample conception qui préside, comme une synthèse bien faite, aux analyses judicieuses de M. Ernest Seillière.

Que d' « Impérialisme », en effet, dans le « sentiment» romantique, impétueux, dominateur, débordant sur l'intelligence attentive et raisonnable ! Mais la « Raison » elle-même^ égarée par des philosophes, n'avait-elle pas eu aussi ses moments d'utopie et de fanatisme, ne devint-elle pas une impérieuse idole dans les heures troubles de la Révolution? Impérialisme encore, que celui des mêmes Révolutionnaires quand ils faisaient régner par la Terreur leur conception de la « Liberté », et quand au dehors — avec plus de bon sens que de logique — ils fortifiaient par d'utiles annexions leur République humanitaire :

a impérialisme » sans le savoir, mais qui aboutit tout de même, naturellement, à l'Empire de Napoléon. . . Et les espoirs de fraternité humaine qui, après la chute de ce premier Empire, ont réintégré la voie du pacifisme

international, sont rentrés peu à peu, exagérant l'humilité, comme pour bêler au bercail des utopies de Rousseau : ah ! qu'ils se dupaient eux-mêmes, qu'ils méconnaissaient leur propre instinct de prosélytisme, et les menaces latentes sous leur désir d'une « Egalité » débonnaire ! Du reste, leur credo hérité des « raisonneurs » enthousiastes du xyiii» siècle ne fut pas sans prendre au passage une forte teinte romantique à travers les journées fiévreuses de i83o et de 184H, ainsi que dans les beaux discours de Lamartine. Il en subsista quelque chose dans l'exaltation généreuse pour les « immortels principes » . Or une telle ardeur, en dépit de la meilleure volonté du monde, ne pouvait s'endormir en une paix perpétuelle. Plus on se détournait, devant la puissance allemande, des odieuses « guerres d'agression », qui sont — comme on sait — particulièrement odieuses vis-à-vis d'un « si grand peuple )),et plus on brûlait en revanche de se jeter dans les luttes politiques de l'intérieur. Le nouvel Évangile tendait à devenir un socialisme autoritaire, absorbant, « unifiant )) de gré ou de force : quel despote avait

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fait davantage ? Mais en face de cet a Impérialisme > humanitaire, aveuglé sur les dangers du dehors, grandissait à nos frontières certain Impérialisme national, qui, plus terrible jouteur, dressait un piège aux illusions de l'adversaire, le captait déjà dans une fausse « Social-Demokratie » domestiquée à souhait. Et soudain, voici le coup de théâtre, l'inévitable conllit, le cataclysme dont l'un et l'autre sont responsables, celui-là par ses imprudences, celui-ci par ses provocations : et ce conflit est la plus grande guerre de l'Histoire. Si, de ces deux formes opposées du rêve moderne, c'est le Germanisme qui incarne le plus brutalement 1' « appétit de puissance », en jetant le défi au monde, niera-t-on pourtant ce que recelait aussi d' « Impérialisme )^ — en un sens tout autre — le doux Evangile social de la démocratie, annexant déjà l'humanité en espérance, établissant l'autorité du prolétariat universel sur la ruine des nations?... Lequel des deux l'emportera? Après deux ans de guerre, l'idéal humanitaire survit encore au démenti sanglant de l'expérience. Moins réaliste que son ennemi, qui avait tout préparé

pour le prendre au dépourvu, il s'est résigné tout de même à fabriquer des canons, et il apprend à son tour — ce qui ne s'improvise plus de notre temps — la science cruelle mais nécessaire de lutter et de vaincre.

Que de réflexions d'actualité nous suggèrent ainsi les pénétrantes analyses de M. Ernest Seillière... Avec lui, nous ne vivons pas dans les illusions : nous les voyons vivre, sans nous abandonner à leurs enchantements. Car nous ne voulons pas être dupes de leurs fables, surtout lorsqu'elles nous prêchent un renoncement romantique qui n'est jannais que de l'espoir déçu, et qui engendre secrètement une autre espèce d'orgueil. Si cette résignalion nous parait sincère, disons plutôt qu'elle est dupe d'elle-même : le mysticisme ne renonce pas si facilement . . A vrai dire, considérons toutes ces illusions comme des forces ambitieuses, impatientes de réaliser leur rêve pour dépenser leur ardeur : d'autant plus dangereuses qu'elles se disent pacifiques ; d'autant plus menaçantes pour la paix du monde, qu'elles prêchent par la violence et par les luttes civiles « la guerre à la guerre ».

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Dès lors, pourquoi ne pas avouer franchement r « appétit de puissance » que cliaque Idéal porte en lui-même, et qui n'est autre qu'un désir bien humain, la volonté de réussir ? Gela ne vaut-il pas mieux que les fictions de faux libéralisme, qui déguisent le plus souvent une nouvelle espèce de tyrannie ? Du reste, n'est-ce pas justement le trait distinctif des utopies mystiques, que de se jouer à elles-mêmes la comédie de l'abnégation et des immatérielles vertus ? La conséquence n'est que trop naturelle : « Qui veut faire l'ange fait la bète », il est à peine besoin de le rappeler. L'Histoire si riche de nos utopies sociales, en particulier, offre un contraste choquant entre l'apostolat de quelques belles âmes et les revendications alimentaires qui mènent la masse : ces « besoins du ventre » se traduisant d ailleurs en nobles réclamations d'égalité, au nom desquelles le populaire mécontent nous menace parfois — comme il dit — de « faire la Révolution ». Elles bons apôtres eux-mêmes ne sont pas toujours les derniers à calculer ainsi tout ce que peut rapporter le saint Évangile égalitaire

au service des intérêts personnels... Mais ne profanons pas les mystères sacrés de la politique, dont les prêtres — comme ceux des Mystères antiques au dire de Voltaire — ne sont pas toujours aussi croyants que leurs fidèles : Voltaire, ancêtre de la Révolution, se doutait-il à quel point il exprimait là une vérité de tous les temps et de tous les partis? Sans nous aventurer dans la divination indiscrète des cas de conscience individuels parmi les « militants » de la démocratie, notons avec M. Seillière ce genre de « tribuns parasites » qu'on appelle les démagogues, et qui ont su organiser pour eux-mêmes, à la faveur des mythes humanitaires, « la conquête individuelle de la puissance sociale ». Or leur sincérité — par les illusions qu'elle comporte — serait encore plus à craindre peut-être que leurs mensonges. Moins le calcul paraît grossier, moins l'intérêt semble vil, et plus nous sommes menacés parles ukases d'un théoricien fanatique. Quelle n'est pas par exemple, chez un Karl Marx, l'étroitesse de la prétendue conception « matérialiste » ■ — comme si tout le mécanisme de l'Evolution humaine se

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réduisait à des « luttes de classes » ? Quel horizon restreint, que celui du promoteur de la Social-Demokralie, et quelle manière bien allemande d'imposer à notre pensée la tyrannie exclusive de ces « questions du ventre » qui liantent obstinément les cerveaux laborieux de nos voisins, et donnent une telle âpreté à leur Germanisme 1 Karl Marx n'ignorait nullement, d'ailleurs, que les intérêts nationaux ont aussi leur importance en Histoire, et ce pontife de l'internationalisme s'arrangeait pour inculquer au prolétariat d'Occident certains préjugés utiles à la politique prussienne, vis-à-vis de la Russie « autocratique » ou de la « barbarie » slave. L'illusionnisme humanitaire recouvrait à merveille les appétits particuliers du peuple allemand, et subissait la direction hypocrite de l'Etat le plus fort, dont la diplomatie impérialiste se jouait littéralement des bons prolétaires de France et d'ailleurs.

Donc, sous quelque aspect que nous considérions le rêve moderne depuis Rousseau, il nous apparaît surtout comme une fantasmagorie, que dominent — pour s'en servir

habilement — les volontés résolues ; car les mobiles qui mènent l'humanité ne changent certes pas aussi souvent que les noms dont on les a décorés en l'espace de deux siècles. Malheureusement pour nous, les volontés résolues ne se sont pas trouvées toujours en France. Si les fictions romantiques choisies par l'Allemag-ne étaient de celles qui exaltent sans vergogne l'appétit de puissance, les nôtres n'ont guère été que des chimères dont nos ennemis furent les premiers à profiter. Un exemple bien curieux, à cet égard, et finement noté par M. Seillière, est celui que nous offre en littérature l'école dite «réaliste», qui trahit par tout son désenchantement la persistance du malaise romantique. On croirait entendre le ton navré des Noiiçelles de Maupassant . « A quoi bon ? » cri de plusieurs générations poussées au suicide, écœurées de leur propre névrose : telle serait déjà la conclusion de M""^ Bovary, si Flaubert l'aidait un peu à mieux raisonner. Mais il se contente, affectant le réalisme impassible, de nous détailler les caprices de ia folie romanesque qui faisait diversion à cette morne

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désespérance, chez une petite bourgeoise de province. N'offrait-on aucun remède à une pareille tristesse ? Si : une caricature du bon sens ironique de Voltaire, je ne sais quoi de ratatiné dans les bocaux du pharmacien Homais, ou dans son pauvre cerveau. C'est cela pourtant qui débité en axiomes à l'usage des clients, avec une assurance de « primaire », passait pour représenter la Science dans ce trou de Normandie, et ailleurs encore. Pauvre Science! le souvenir du grotesque M. Homais ne devait pas rester étranger au discrédit qui la menaçait. Il était plus diiricile de se faire d'elle une idée sérieuse, que de se la représenter emphatique et pédante sous une calotte d'apothicaire... On devine du reste combien Flaubert lui-même, sous son impassibilité voulue, souffrait du mal romantique qu'il analysait si bien ; et quel dépit secret, quel mécontentemenl se trahissait dans son affectation de dépeindre la réalité « telle quelle », sans rembellir. Avec l'âme « artiste » qu'il cultivait jalousement en lui, au-dessus des contingences de la vie méprisée, il n'était pas homme à croire en la

Science « comme les bourgeois », à vouloir fonder sur l'expérience une discipline pour l'esprit. Il plaçait même sa religion esthétique bien au-dessus des frontières et des luttes nationales, dont il n'avait qu'une notion théorique. L'épreuve inattendue de 1870 lui dessilla les yeux ; et il en souffrit, le « bonhomme » Flaubert : car le mal romantique n'avait pas réussi à lui gâter le cœur.

Hélas ! que de religions esthétiques, et philosophiques, et sociales, ont survécu pourtant à cette « débâcle », nous offrant aux coups du même Impérialisme par leurs illusions sans cesse rajeunies. C'est que peut-être,dans le découragement national, elles consolaient les esprits chimériques par l'imaginaire possession d'un autre domaine, celui du rêve ou de la a pensée », où l'on dictait des lois à l'humanité future, pour des « temps meilleurs ))...Et voici qu'une seconde catastrophe, rendue plus affreuse par le souvenir des illusions perdues, détruit l'empire de nuées qui cachait à l'Europe confiante l'ambition inhumaine de la nation perfide. Et en ce moment même, tout grand peuple qui ne veut pas

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périr se sent obligé à reprendre avec plus de vigueur, au milieu des souffrances, l'œuvre négligée sur le sol des aïeux : l'œuvre de lutte et de puissance que doit s'avouer sans honte l'intelligence lucide, pour proposer franchement à nos volontés, hors des utopies malsaines, un <f empire » terrestre qui soit digne de notre raison (i).

I. « Oui, je dis comme vous » — voulut bien m'écrire à ce propos M. Ernest Seiilicre — : a Pourquoi ne pas avouer franchement l'appétit de puissance que chaque Idéal porte en lui-même, cl qui n'est autre qu'un désir bien humain, la A'olonté de s'agrandir? La distinction entre impérialismes, divers est dans leur inégale rationalité, qui marque leur date sur l'échelle des progrès de l'expérience humaine ». El moi de répéter à mon tour: Oui, entre ces diverses formes d'Impérialisme, dans ce domaine des ambitions et des convoitises humaines, des volontés, il n'y a de progrès que vers la clarté, vers la ogique et la raison. Donc plutôt la franchise d'une volonté forte, qu'une duperie de faux renoncement, où se dissimule soit le dépit soit la crainte ou quelque appétit honteux : duperie, car on trompe autrui ou l'on se trompe soi-même. Un Impérialisme qui s'avoue et se raisonne olfre au moins l'avantage d'une vision plus nette de la réalité, et des intérêts qu'on a toujours à y défendre — n'en déplaise aux utopistes — dans l'universelle « lutte pour la vie ».

Quand on a bien songé à toutes les illusions que devrait emporter cette guerre, il reste encore à écarter de soi une dernière illusion, qui consisterait à croire qu'il en sera tout à fait ainsi. Certes, les esprits chimériques reçoivent une sanglante leçon : mais voudront-ils se laisser instruire? A tous les égards, la « grande épreuve » ne peut refaire la France que si la France se refait elle-même... Aussi est-il plus sage d'insister sur les enseignements de la guerre que de s'en remettre au bon sens naturel de 1' « âme française régénérée », suscitant partout dans le pays une renaissance miraculeuse : vision toujours chère à notre optimisme après les chaudes alarmes et les rudes efforts.

Que la réalité inexorable nous presse de toutes parts : lequel de ces rêveurs d'antan ne l'avouerait aujourd'hui? Et pourtant je ne sais quelle espérance survit en eux, de renoncer à la force, de réaliser la paix perpétuelle et d'y convertir l'ennemi féroce une ois abattu... en le laissant libre, pour ne tenir cette paix que de son bon vouloir.

A quoi sert donc lexpérience ? à ce que l'on sait en faire, — à rien, si l'on ne s'y prèle pas. Que vous enseignerait-elle, si vous lui résistez? Aussi, ne comptons pas trop sur ses vertus curativcs : agiront-elles sur certains cerveaux ? Du reste, avaient- ils manqué jusqu'alors de toute occasion de s'instruire ? On dirait vraiment que c'est la première expérience que nous faisons de l'Allemagne... Si encore nos bons utopistes n'étaient que vulgaires ignorants! mais ils se donnaient eux-mêmes pour des sages, détenant la logique de l'Histoire en leur philosophie. Nous sommes obligés de conclure que cette prétendue sagesse, qui ne fut jamais très accessible à la leçon des événements, aura quelque peine à se corriger sur le tard. Il y a des articles de

foi qui défient l'aveuglante vérité... Entendons-nous bien : je ne veux pas dire que toutes les dupes d'hier nient effrontément les faits constatés, l'agression allemande et les inoubliables « méthodes » du grand État- Major de la « Kultur », donc, la longue, très longue préméditation avant le crime. Non, cela ne se nie plus en bonne compagnie ; et même, presque tous les pacifistes qui tiennent à leur réputation de probité intellectuelle nous ont gémi l'aveu de leurs déceptions. Toutefois, sans se refuser à entendre la vérité criante, il existe une autre manière plus subtile de sobstiner : et c'est de dire qu'on a pu se tromper avant la guerre par excès de confiance généreuse envers l'ennemi, mais qu'après tout il n'était pas d'erreur plus honorable pour la France, et qu'on ne saurait mieux l'honorer qu'en continuant. Voilà une façon fort cavalière de s'absoudre, aux frais du pays qui paye chaque fois très cher ce genre de fantaisies. Chez nous on n'aime pas avoir tort : plutôt que de l'avouer, on préfère soutenir son erreur au prix de sa vie... ou de celle des autres. El surtout l'on tient

beaucoup à une certaine espèce d'imprévoyance qui passe pour le trait distinctif de l'idéalisme français.

Qu'on cherche à se disculper, cela n'est que bien humain : la faute, ici, serait trop lourde à porter. Pourtant, qu'on ne pousse pas la complaisance envers soi jusqu'à recommander pour l'avenir la même légèreté qui a failli nous perdre! Craignons ces réhabilitations personnelles qui tournent à l'envi de recommencer. L'intérêt devrait nous conseiller plus de discrétion, à défaut du remords ou d'une élémentaire pudeur : autant il serait décent de reconnaître simplement ses erreurs, autant il y aurait cynisme — ou inconscience — à se flatter de les avoir commises. A l'heure actuelle, tout étalage de réminiscences pacifistes — avec une douce émotion rétrospective pour le « rêve brisé » — a quelque chose de choquant. Ce n'est pas le moment de s'attendrir sur sa propre germanophilie d'avantguerre : trop d'hommes en sont morts.

Quand je songe à ces milliers de victimes de quelques idées fausses, je m étonne de la satisfaction avec laquelle on se décerne

encore, pour le passé, des brevets de parfait internationalisme : comme s'il était indispensable pour la gloire idéale de la France, que l'Allemagne nous eût attaqués à l'improviste, que sa soldatesque enivrée par le succès de l'invasion se mît à assassiner, piller, pressurer des populations innocentes, et que la guerre de libération durât des années. Peuvent-ils garder une conscience si légère, ceux-là surtout qui récemment, hâtifs voyageurs en mission officieuse, ou cherchant matière pour le livre à eff'et, parcouraient bruyamment l'Allemagne, la main tendue et le verbe sonore, prenant des interviews « en toute confiance » auprès des plus fameux penseurs libéraux, qui se prêtaient avec une lourde joie à ce bon divertissement? On sentait chez nos enquêteurs empressés un si sincère désir de cordialité, une volonté si évidente de « s'entendre », de reconnaître sans arrière-pensée — eux les héritiers de l'ancienne « grande nation » — la force colossale de la nation neuve, pourvu que celle-ci leur laissât la paix ; oui, il y avait dans cette prévenance, issue d'une vague crainte, un

hommage si ingénu et un tel encouragement, que le parvenu allemand à l'appétit féroce se sentait devenir presque aimable, et répondait de son plus large sourire à tant de « gentillesse française ». Parfois même, s'épanouissant de bonhomie familière, et mis en verve, il avouait au visiteur, d'un Ion jovial, combien la gigantesque Allemagne écrasait d'avance, de toute sa population, de toute son industrie, de toute sa Science, notre France épuisée « qui avait fait son temps dans le monde » ; bref, qu'il valait mieux, pour celle-ci, renoncer à une lutte inhumaine et se soumettre — ou, si elle craignait le mot — se mettre d'accord avec le « bon Allemand » pacifique mais armé jusqu'aux dents... Là-dessus, l'honnête visiteur de discuter, d'espérer convaincre, de défendre l'impérissable génie de la France ; et il sortait de là, toujours content de lui, convaincu d'avoir aidé à « quelque chose de grand » [)ar un franc échange de vues idéales sur l'avenir. Pauvre innocent voyageur, messager d'entente humanitaire, tu te flattes aujourd'hui de n'avoir jamais a pensé à mal », non, jamais, alors même que le barbare en

face de toi, élargissant son sourire à te voir si candide, supputait avec attendrissement le protit qu'il pourrait retirer de ta visite courtoise . Et telle est ta mansuétude que maintenant encore, vis-à-vis de l'ogre jovial dont la poignée de main s'est transformée en furieuse étreinte, tu trouves que « la haine est chose lourde à porter »...

Si au moins tu t'abstenais de le lui laisser voir ; si au moins, incorrigible tête légère, tu ne lui faisais pas ce plaisir de regretter à haute voix l'imaginaire amitié défunte, et d'accuser — comme pour t'excuser toi-même — la « guerre barbare » qui t'a « changé » tes Allemands paisibles des « franches » causeries d'autrefois ; si tu avais le bon sens de dérober à l'ennemi le spectacle de tes angoisses, de tes scrupules, de tout ce qui retient ton bras à l'instant des représailles, de tout ce qui trouble, agite, fait hésiter ton cœur humanitaire, et l'amollit d'une bonté crédule : ah ! je le sais bien, si tu forçais à ce point ta nature, tu ne te croirais plus Français ... Et lui non plus, ton ennemi, il ne reconnaîtrait pas « le gentil Français» des beaux jours d'avant-guerre

198 TROP DE I-ÉGÈRETÉ GATERAIT TOUT

— mais en revanche il se prendrait de nouveau à te respecter. Il s'y est déjà remis, à vrai dire, depuis qu'au lieu de te trouver sans défense il s'est heurté à ton courage, à tes alliances, à tes baïonnettes et à tes canons. Vois : il montre moins d'arrogance, il entrerait volontiers « en conversation », et peu s'en faut qu'il ne parle ton langage, qu'il ne s'attendrisse avec toi sur l'horrible guerre. Non, « il ne l'a pas voulue » ; il en jurerait, maintenant qu'il n'est pas bien sur d'être le plus fort . Ne fut-il pas toujours pour l'humanité, la fraternité évangélique, et pour la paix qui donne la richesse aux peuples ? Oh ! cette guerre mauvaise, de quelles ruines, de quelles privations elle l'accable, après tant d'espoirs d'une riche curée ! Oui, sincèrement, il souhaiterait de redevenir ton « frère », ce soldat d'Allemagne qui te voit si bien armé devant lui, et si riche encore... et, malgré ta force, si généreux tout de même : comment ne se sentirait-il pas pénétré d'une estime nouvelle envers cette douce France où les prisonniers mangent à leur faim ? Il pleurerait d'amitié pour toi, « camarade français », lui surtout

rAliemand du petit peuple, l'ouvrier, l'humble bourgeois, qui désarmé ne serait plus qu'un « pauvre homme » dans l'univers. . .

Certes, pasd'injures àsonégard, pas d'excès inutiles ! seulement une volonté constante, affermie par l'épreuve inoubliable : c'est le moyen de le tenir en respect. Mais lasse-toi par mégarde, suis le penchant de ton âme généreuse et encline à toutes les indulgences, fais « confiance a au peuple d'Allemagne — comme tu te plais à dire — , ne le surveille plus, convie-le à l'Egalité débonnaire de ta République humaine idéale : alors, relevant la tête pour insulter à ce qu'il appelle faiblesse, il pensera que tu retombes en décadence, et se rira de toi comme par le passé. Tu ne lui feras pas respecter ainsi la civilisation pour laquelle tu as souffert ; et, d'un cœur léger, tu prépareras à ton pays de nouvelles douleurs .

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