‹ Les leçons intellectuelles de la guerreChapitre 18 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Une leçon de l'Histoire des Sciences

Avant la guerre, le respect pour la Science allemande servait si malheureusement de prétexte à une véritable soumission intellectuelle envers l'Allemagne, qu'il fallait réfuter ce préjugé humiliant pour libérer l'esprit français. A vrai dire, une entreprise aussi opportune semblait supposer elle-même certaine idée préconçue, ne fût-ce que l'intention de réagir selon notre intérêt national avant même de savoir s'il s'identifiait avec l'intérêt de la Science. J'avoue qu'aucune considération de pareille sorte n'a guidé a priori mon étude des diverses formes du Germanisme : ce qui ne peut donner que plus de force à ma critique impartiale et à mes conclusions, si favorables au génie de la France,

148 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

En efïet, ce n'est nullement le désir arrêté d'attaquer rAllemagne savante qui me guida dans mes investigations : il les eût plutôt entravées, en me suggérant maintes raisons de sentiment qui ne valent jamais celles de l'expérience. C'est au contraire le développement de mes recherches d'Histoire qui me suggéra et la conception de mon sujet, et un jugement net sur la genèse de l'esprit allemand. Car alors, à mesure que m'apparaissaient les origines intellectuelles de l'Allemagne contemporaine, le sens de ses théories me devenait plus clair: je les voyais naître, dans telles circonstances données, suivant telles tendances politiques et morales au xviii^ siècle. J'observais la Science allemande non plus comme une poussière d'oeuvres disséminées, susceptibles d'une vague apprécia tion plus ou moins arbitraire, mais comme un ensemble bien caractérisé par sa formation.

Oui, il me semblait possible, dès lors, d'y démêler un corps de doctrines. L'unité d'origine ne faisait pas de doute : l'Histoire me le prouvait. Il était né vraiment une Science

« allemande » — formule que je n'inventais pas pour les besoins de ma thèse, et à laquelle il convenait de restituer certain sens national assez peu compris. Le mot, en effet, avait été « lancé » avec insistance par les Allemands eux-mêmes, et à ce titre il m'intéressait particulièrement. Il y avait de quoi piquer la curiosité d'un historien. Pourquoi, à une époque déterminée, quelques penseurs d'outre-Rhin s'étaient-ils livrés à une manifestation d'orgueil? pourquoi le monde savant^ qui aurait dû rester un monde international, fut-il désuni soudain par ce clan séparatiste ? Sans doute les bruyants «néo-Germains » — encore un terme d'alors — se découvraientils un motif idéologique de rompre avec la tradition commune. Telle apparaissait la cause profonde, qu'ils ne dissimulaient point, ne cessant de la clamer à tous les échos depuis un demi-siècle. Il suffisait de lire Lessing d'une part, Klopstock de l'autre, et toute une séquelle qui opposait à notre classicisme soit une critique envieuse, soit l'exaltation du « génie » germain . 11 était encore plus utile d'étudier Herdcr sans illusions, d'observer

150 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

chez lui, sous un savoir qu'il avait de commun avec nos historiens des religions, une orientation singulière. Car sa Philosophie de IHistoire fut aussi en quelque sorte une Philosophie de la Science: cet idéologue, se plaçant devantla masse dedocuments humains accumulés par les chercheurs du xviii" siècle, prétendit dresser un tableau des époques de la « Culture •> depuis le début du monde ; et à ce propos il se représenta l'Évolution de l'Homme au sein de l'univers comme celle d'un Mage inspiré tendant à la perfection, et toujours plus puissant d'âge en âge par la divination des secrets de la Nature. Or, juslement vers la môme date, un pareil idéal de science mystique, dans une magie de la volonté ambitieuse, paraissait à l'Allemagne le terme suprême — et d'ailleurs prochain — qu'elle apporterait elle-même à la « Culture »

humaine.

Les espoirs de synthèse universelle, au sujet de l'Histoire et de la Nature, n'étaient point particuliers à nos voisins ; mais ceux-ci y mettaient la marque d'un Germanisme étransre, élaboré dans l'agitation générale des

esprits. L'immense mouvement de curiosité intellectuelle, au siècle de V Encyclopédie, en avait été l'occasion : on voit quelle tournure il prenait en Allemagne, où le parti des « jeunes génies )),des novateurs enthousiastes, devenait un parti de métaphysiciens romantiques. C'est donc que leur Romantisme, représentait une attitude propre à l'esprit allemand en face des problèmes philosophiques de cette époque, une façon particulière de marquer l'étape contemporaine. En d'autres termes, le Germanisme, déjà frémissant du désir d'originalité en littérature, trouvait dans la prodigieuse extension du savoir européen un stimulant tout autre, une bien plus riche occasion d'épanouir son orgueil. De là, les origines mystiques d'une Science dite « allemande », où cherchait à se définir ce fanatisme laborieux.

On se croyait appelé à « révolutionner » les règles admises, à renverser la commune raison, pour y substituer sa propre pensée dominatrice, dépositaire privilégiée de la suprême Vérité, et logiquement maîtresse du monde. Il importait 4'at)ord de poser en priij-

152 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

cipe la suprématie de ses « exigences », de croire en soi-même — et l'on n'y manquait pas ! — de décréter avec Kant des « postulats » définitifs pour toute « métaphysique » de la Nature, comme on postulait déjà toutes les fictions voulues en fait de Religion et d'Histoire. Telle était la première condition, l'attitude à prendre vis-à-vis de l'univers comme de l'humanité, afin de proclamer l'avènement d'une ère nouvelle, d'une race de maîtres dans tous les domaines de l'esprit. Mais, bien entendu, on travaillerait. Car à condition de dominer ainsi l'expérience, de lui imposer leur propres visions, ces théoriciens ne s'interdisaient pas de descendre jusqu'aux infimes détails, de redevenir les chercheurs patients qu'ils avaient toujours été. Si le mysticisme, dans les hauteurs idéales de la doctrine, signifiait pour le « génie » allemand une prise de possession des « fins dernières » de la Science, la réalisation ne pouvait être qu'une œuvre de labeur. La Philosopliie se flattait de donner l'impulsion, etdéjàSchelling condensait les travaux des physiciens de son temps, les ramenait à l'unité factice de

son système, d'ailleurs assez flottant, mais dominé toujours par la magie impérieuse du Kantisme. « Magie », répétaient en effet les littérateurs, croyant participer à la même divination du Mystère universel. Combien ce premier Romantisme d'outre-Rhin différait du nôtre, qui ne lui emprunta guère que son « vague à l'âme » et sa nostalgie ! Un Novalis se plongeait avec ferveur dans la philosophie de la Nature : le magnétisme animal de Mesmer, les théories médicales de l'Ecossais JohnBrown, ne l'intéressaient pas moins que l'évocation du moyen âge allemand, et d'une Europe régénérée par quelque Sainte- Alliance. Dans la fermentation des idées, on ne cessait de songer à l'œuvre utile, à la grandeur de l'Allemagne future. On l'imaginait, a priori, forte de toutes les facultés spirituelles, de toutes les vertus. En elle seule pourrait s'opérer la synthèse des Sciences, et de la poésie humaine, et de la religion rénovée: grâce à la « Culture » de son Etat idéal, du Staat instruit et armé, symbole de génie et de puissance. C'est à quoi travaillaient les fameux « idéalistes » romantiques — qui allaient pro-

154 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

voquer le réveil de i8i3, l'enthousiasme de la première levée en masse pour la « Kullur )>. Us préparaient en vue de l'action ce nationalisme intellectuel, dont l'Allemagne rend hommage encore aujourd'hui — notons-le bien — à ses philosophes de la fin du xvHF siècle.

Ainsi la Science dite « allemande » fut mêlée à une vaste entreprise nationale ; en réalité, elle n'eut pas d'autre origine. D'abord, par principe, elle exprimait la réaction originale, et parfaitement consciente, volontaire, de tous les esprits romantiques déjà férus d'un néo-Germanisme moyenâgeux. Elle se définissait comme la « Science des sciences », centralisant le savoir européen, le résumant en quelques thèses arbitraires — qui aboutissaient uniformément à une vision mystique de son propre rôle, à une atTirmalion de sa Force spirituelle, centre des forces de la nature. Voilà, depuis Kant, ce qu'on appelait Z);'/?amismc. La Science allemande rejoignait donc, par ses tendances théoriques, l'ambition nationale de ces volontés en délire Elle reflétait l'çiltitude intellectuelle du Geroi^-

DES SCIENCES d55

nisme, qui n'a que trop bien manifesté en effet la même hallucination orgueilleuse... Enfin — et c'est le point culminant de sa folle aventure— cette Science si « allemande» d'origine et de tendance l'était devenue plus expressément encore, en s'opposant aux traditions classiques de la Science française. Certes, une déclaration d'hostilité intellectuelle, émanant d'Allemagne, n'était pas chose inattendue, puisqu'en littérature une réaction avait déjà élé dirigée contre l'influence séculaire de la France. Le conflit se précisait seulement : un vieux fonds de mysticisme germanique, surgissant de nouveau en cette crise générale de la pensée contemporaine, entrait en lutte avec la sagesse de nos meilleurs maîtres, comme pour attaquer dans leur œuvre l'éternelle leçon du bon sens humain. Quel hommage nous rendaient involontairement ces mystiques ardents et haineux ; quel honneur pour la France, que de personnifier ainsi l'intelligence difl"amée, et le vrai génie de la civilisation! Je touche ici au second résultat de mon étude.

156 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

Il existait donc une Science « française » — aux yeux de nos ennemis — et elle leur semblait française à eux-mêmes, dès ses origines, par toutes les qualités que haïssait leur esprit trouble, avide de fictions. Ce qui avait été chez Boileau, La Fontaine ou Molière le bon sens el l'amour de la vérité, ce que Voltaire

— aussi sérieusement qu'il le pouvait — appelait encore Raison, la même intelligence claire, à base d'expérience, venait de s'épanouir magnifiquement en cette fin du xvin' siècle, comme pour condenser elle aussi

— mais avec quelle netteté magistrale ! — la somme du savoir nouveau. Le grand initiateur de cette œuvre immense, le véritable fondateur de la Science expérimentale, était Lavoisier ; et naturellement, d'instinct, les coryphées de la Science allemande se dirent sans hésiter : voilà l'ennemi. On aperçoit en effet combien les deux attitudes étaient diflérentes, au moins dans cette opposition primitive : là-bas, un mysticisme qui s'obstine; chez nous, la raison qui observe ; — avec cette différence encore, que nos détracteurs « créaient » seulement des théories, tandis

que Lavoisier découvrit dans son laboratoire les éléments réels de la Chimie moderne. Mais dès lors la vraie Science — la Science « sérieuse», celle qu'on nous opposait sans cesse comme une propriété de nos voisins, n'était nullement d'origine allemande. C'est au contraire la France si calomniée dans son classicisme, dans son V superficiel bon sens», qui avait institué ici les vérités directrices et jusqu'à l'organisation pratique ; c'est elle qui, avec ses dons les plus traditionnels, les plus classiques, les plus contestés, avait accompli un pareil chef-d'œuvre. Je ne me serais jamais pardonné de ne pas réhabiliter à ce propos l'intelligence française...

Voilà ce que je gagnais à interroger l'Histoire des Sciences, à lui demander hardiment une franche leçon. Cette leçon était d'autant plus sûre, que je prenais pour centre de mon étude la Chimie précise de Lavoisier. En pareille matière, les théories devenaient contrôlables, et les fumées de la métaphysique allemande ne bénéficiaient plus d'aucun fauxsemblant pour me faire illusion. J'échap-

158 UNE LEÇON DE l'HISTOIRE

pais ainsi aux rets insidieux de la pure érudition — qui permet aux esprits de se fixer sur mille détails avec une précision infinie, mais les embarrasse de tout ce savoir, si elle ne leur laisse aucun critérium pour juger. Ici j'avais pour critérium la science expérimentale elle-même, selon ses données actuelles : bref, la vérité d'expérience, défiant les vains prestiges des philosophes. J'y gagnais donc, par emprunt à l'admirable sagesse de Lavoisier, l'autorité scientifique et les clartés nécessaires pour comprendre, juger, qualifier la folie grossière qui avait vicié les vastes conceptions allemandes — tout en laissant subsister pour le détail leurs facultés de réafisation laborieuse.

Un tel chapitre de l'Histoire des Sciences allait devenir autrement instructif que tant de travaux d érudition passive... M'était-il permis de donner en leçon cet exemple, de montrer que le savoir n'avait pas uniquement pour but d'enregistrer des faits mais de les bien juger — surtout quand il s'agit de faits intellectuels ; en résumé, que pour s'adonner à la critique des doctrines, des variations de l'esprit, qui

bÈS SCIENCES 459

ont leur répercussion jusque dans l'Histoire politique, il n'est rien de meilleur que de revenir aux sources de la raison française ? Encore une fois, pouvais -je me permettre cette exhortation, qui contenait un reproche à l'égard de trop d'historiens ? Ce n'est pas mon œuvre si brève qui m'y autorisait. Loin de moi pareille audace vis-à-vis des vénérables habitudes du monde érudit ! Mais sincèrement, ce qui m'encourageait^ c'était la vigoureuse leçon extraite de l'œuvre de Lavoisier. Elle avait une portée générale, elle m'indiquait pour ainsi dire l'attitude même de l'esprit de science en face du Germanisme et de tous les prétextes philosophiques dont il s'ornait. Je retrouvais en elle le m.oyen de juger. Si c'était une révélation, je ne la devais qu'au génie même de la Science française ; et c'est pourquoi je répète avec plus de force : je comprenais, à la lumière de son pur bon sens, ce qu'il fallait ajouter à l'érudition pour en faire de la véritable Histoire.

Je m'aperçus, sur ces entrefaites, que les études historiques n'avaient pas été seules à souffrir d'un manque de sagacité et de juge-

160 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

ment : défaut du reste à demi- volontaire, qui tenait à une fausse mode d' « impassibilité » scientifique. Le même idéal d'érudition sans discernement, st)us prétexte d'objectivité absolue, finissait par produire l'inditrérence du savant quant à la valeur des sujets étudiés, quant à leur signification pour l'esprit ; et ceci, plus ou moins, dans tous les ordres de sciences. Tout n'était-il pas « indiff'éremment » objet de savoir ? Chacun travaillait son petit domaine ; il sufiisait même que Ton « travaillât » à quelque chose. Peu à peu, le moyen suppléait au but, qui n'apparaissait plus... A vrai dire, je soupçonnais déjà ce malaise de notre pensée, je devinais un ralentissement des facultés actives de l'intelligence, à constater le défaut de clarté qui obscurcissait l'énorme documentation contemporaine.

J'eus la satisfaction de lire à ce propos les remarques incisives de M. Félix Le Dantec, qui, après avoir fustigé les métaphysiciens, éprouvait le besoin de mettre en garde contre certains inutiles excès d'érudition. Il comprenait la nécessité urgente d'un tel avertissement. Le moment est venu, disait-il avec

esprit, de « réhabiliter » l'intelligence... Celte nécessité, il la traduisait en termes vifs^ par quelques-unes de ces images expressives « où parle la vérité toute pure », en vrai classique qui sait user du rire comme d'une arme contre les sots, selon l'immortel exemple de Molière. On n'avait pas oublié la dernière victime de M. Le Dantec, une victime d'ailleurs fort satisfaite d'elle-même, un pauvre pantin de faux philosophe, qu'il proposait de suspendre par la peau du cou dans une cave bien obscure, pour lui faciliter, suivant la formule, « l'intuition intégrale et profonde » du sens de l'univers, sans contact avec l'expérience du « monde extérieur ». Et voici qu'il montrait l'autre face de cette caricature de science, qui malheureusement n'était pas de son invention ; il dénonçait la myopie intellectuelle de l'érudit médiocre, tout aussi incapable du sens alerte des réalités, et complice véritable de la vide emphase du métaphysicien. Car seule une absence de jugement dans les besognes de science pouvait laisser le champ libre aux vaines théories philosophiques : la méfiance à l'égard des idées, en

162 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

cette « impassible » accumulation de « matériaux », n'aboutissait ailleurs qu'à une éclosion d'idées fausses. En effet le besoin de raisonner reprend toujours ses droits; et, s'il n'a pas cherché dans l'expérience une saine logique, rien ne l'empêchera d'en inventer une mauvaise. Donc, en travaillant, ayons le souci d'exercer notre raison: ce qui veut dire qu'on ne doit rien faire sans discernement. Réhabiliter l'intelligence, c'était, pour M. Le Dantec, signaler le ridicule d'un certain entassement de détails oiseux, manie stérile qui usurpait le nom de Science. Les esprits médiocres y triomphaient, et voilà pourquoi les Allemands y étaient passés maîtres h bon compte : or, sans dédaigner pareil travail de patience — sans lequel rien de sérieux ne s'accomplit — ne pouvait-on l'employer avec plus d'à-propos? A quoi bon étudier avec un véritable luxe d'érudition des sujets qui n'avaient pas plus d'importance que « la quatrième paire de pattes thoraciques du homard »? Y avait-il même de l'exagération sous l'ironie d'un tel exemple? Sans doute ces plaisanteries acerbes ne furent-

elles pas du goût de ceux qui les méritaient. En tous cas, c'était une manière de faire comprendre au grand public — si étranger à la Science sérieuse — le genre de sottise qui tendait à s'y répandre au détriment de notre esprit, et qui, sous prétexte de nous rendre très savants, allait bientôt nous défendre de voir clair.

Hélas ! je ne voyais que trop, pour ma part, où nous conduisait la timidité persistante de la raison française, privée ainsi de porter des jugements, d'apprécier, de choisir : cela nous amenait tout simplement à nous incliner devant nos voisins, qui triomphaient à la faveur de cet assoupissement mortel. En fait d'érudition, la Science allemande représentait en effet le nombre, la production touffue, à laquelle nous n'osions plus opposer nos facultés supérieures de critique. Assurément — puisque le talent ne suffit pas à tout — il eût fallu en outre soutenir ces dons d'intelligence par un labeur égal, qui, étant plus judicieux que celui de nos rivaux, aurait alors assuré à notre France la maîtrise de tous les domaines. Mais si chez nous le tra-

164 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

vail intellectuel perdait l'avantage de la quantité, sans retenir au moins les qualités lumineuses de l'esprit français, quel avantage pouvait bien nous rester, vis-à-vis des Universités productives de nos voisins persévérants ?

C'est à peine s'il gardait encore — cet esprit français — sa belle indépendance ; car, pour comble d'aveuglement, il était étrangement dupe du prétendu désintéressement de la docte Allemagne, de la fameuse « impassibilité » scientifique qu'elle affectait de nous donner en exemple. Tandis qu'elle nous proposait ce haut idéal, à savoir sa propre a Méthode » — comme si la plupart des méthodes scientifiques ne lui étaient pas venues de France — , et tandis qu'on entendait par cette « Méthode » allemande, du moins chez nous, les minuties d'une érudition sans but, en vérité la Science de nos voisins avait un but bien défini, qui se confondait tout bonnement avec le Germanisme. Telle était l'intention secrète sous l'austère labeur du pédant d'outre- Rhin ; et de là l'importance du Herr Professor dans l'Empire, comme auparavant déjà

DES SCIENCES l63

dans le royaume de Prusse. D'abord ce lourd pédant, tout en pataugeant dans ses pénibles recherches, gardait le souci de l'utilité : si parfois il ne découvrait rien lui-même, s'il n'entrevoyait pas toujours l'intérêt de ses recherches, faute d'intelligence, — il n'en travaillait pas moins avec la conviction qu'à force d'accumuler les w matériaux », grâce au nombre, grâce h la cohésion des volontés, à l'organisation avantageuse des Universités allemandes — au prix des sacrifices de l'État — quelques tètes habiles tireraient au moins certains résultats de tant de recherches savantes, et que ces résultats seraient immédiament utilisés. En résumé, avec les moyens de « chercher », avec de l'application et de la discipline, alors, même sans génie, on arriverait bien à quelque chose : c'était là le plus clair de toute la « Méthode » du Professer.. . Aussi le sentiment d'être utile à l'Etat, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, dominait-il toute la Science allemande, soutenait l'activité des érudils les plus étroitement spécialisés, et leur inspirait un zèle fanatique ; l'intention de servir les « fins suprêmes w du Germa-

166 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

nisme dans le monde leur tenait lieu d'idées générales. Or ceci supposait une certaine éducation de l'esprit, ou, pour mieux dire, ime sorte de déformation : en un mot, ce que j'avais défini comme le mysticisme spécial de l'Allemagne savante, en face de la sagesse expérimentale de Lavoisier. Que devenait donc la légende d'impartialité objective, de pur a esprit de science », cette légende à l'honneur de nos perfides ennemis, qui pouvaient se flatter d'indépendance scientifique moins que personne au monde ? Déjà Fustel de Coulanges, et d'autres bons esprits, nous avaient mis en garde contre les desseins ténébreux de la « bonne Germanie studieuse ». Il était difficile du reste, avec un peu de perspicacité, de se leurrer tout à fait. Mais Tiinposture ennemie avait causé partout tant de ravages, qu'il devenait urgent de projeter sur ces ténèbres suspectes une clarté française. C'est alors que les éclatantes lumières de Lavoisier me servirent à élucider les origines mystiques de la Science allemande.

Je soulevais là une bien fâcheuse querelle,

je venais étaler au grand jour — pour leur contester toute valeur — les prétentions intellectuelles de cette « grande époque d'Idéalisme » qui, pour les Allemands, part de la « Réforme » Kantienne et englobe la « Naturphilosophie » de Schelling, en se prolongeant dans le Germanisme contemporain. La « Science allemande » était piquée au vif, prise en flagrant délit d'opposition à la vérité, de résistance à la méthode expérimentale, puis d'imitation tardive, persévérante mais superficielle, laissant subsister les fictions dangereuses d'esprits égarés. Ainsi quelqu'un osait dénoncer l'erreur initiale, comme aussi la médiocrité et la fausseté de jugement persistante sous l'appareil pompeux de la « Kultur »,dans la mesure même où cette Kultur s'était inféodée au Germanisme. . .

Il y eut outre-Rhin des protestations scandalisées. Une « autorité » de l'Université de Rerlin, M. Richard Meyer, lança contre cette thèse de Sorbonne une diatribe à laquelle je ne répondis pas. Il protestait avec véhémence de la pureté d'intentions qui était évidemment le trait dislinctif des bons savants de son

168 UNE LEÇON DE l'hISTOIRE

pays. Il se portait garant de leur conception internationale de la Science - mais en se hâtant d'ajouter que pourtant l'Allemagne avait fait presque toutes les découvertes. Làdessus, un organe pangermaniste de Strasbourg, la Straszburger Post, applaudissant • à la verte réplique du Herr Professer, se demanda si l'ouvrage incriminé, si cette atteinte sacrilège au renom de la pensée allemande, n'était pas quelque méfait d'Alsacien; et elle ajouta — non sans une nuance de défi — que sans doute l'auteur du livre, en récompense de sa belle action, allait recevoir des « chauvins » français sa nomination de professeur à la Sorbonne. Et l'auteur se contenta de sourire, se disant que la Straszburger Post, dans son ironie véhémente, attribuait bien à tort aux Facultés françaises les dispositions d'esprit des Universités allemandes... Puis, comme je m'abstenais à dessein d'engager toute polémique, il m'arriva enfin un aveu, sous forme d un long article publié par une feuille de Dûsseldorf. L'auteur — un théologien protestant, assez bien placé pour connaître l'idéologie de la Kultur, convenait sans

ambages que, historiquement, j'avais écrit la vérité sur les tendances mystiques et nationales de la Science allemande : cela dit, et du même ton résolu, il affirmait la nécessité « morale » du mysticisme pour l'Allemagne — ce qui confirmait encore mieux mes assertions. — Quant à mon Professor de Berlin, je n'eus d'autre vengeance que de lui adresser mon livre suivant, qui me valut une longue lettre : et c'était pour me dire combien on regrettait qu'un « savant » aussi sérieux continuât à nourrir des préjugés si injustes sur le « Germanisme » de ses confrères d'outre- Rhin. . . Puis la guerre est venue peu après et les quatre-vingt-treize signataires du Manifeste de 1914 ont répondu de la vérité de ma thèse, hélas ! avec accompagnement de canon.

Page 1