‹ Les légendes épiquesChapitre 154 sur 163 · P. XXV · texte numérisé non relu

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2. Il résulte de tout ce que disent CoUiette (Mémoires pour servir à Vhistoire du Vermandois, t. I, p. 295) et Ch. Gomart {Essai Jiistorique sur la ville de Bibemonl, 1869, p. 31 et suiv.) qu'on ne sait s'il a existé au x<= siècle des seigneurs de Ribemont.

ESSAI d'une interprétation NOUVELLE 431

De même, pourquoi l'un des comparses du roman. Herbert, fils d'Herl^ert de Vermandois, est-il appelé Herbert <( d'Hirson » ?

2029 Ja est siens Ireçons

Et de Tieraisse tient les plus forts maisons; Il tient l)ien trente que chastiaus que donjons,

Pourquoi, entre ces trente châteaux et donjons, le î poète a-t-il choisi précisément Hirson ? Si l'on song-e ([ue le comte Herbert II possédait, outre le Vermandois, des pays très vastes et que, s'il avait voulu concéder un domaine à son fils Herbert, futur comte de Meaux. il avait le choix entre une cinquantaine d'autres châteaux plus considérables qu'Hirson ', il apparaît comme hautement improbable qu'Hirson ï ait jamais été la résidence réelle de notre personnag'e. Or, cet Hirson de la légende des jongleurs est à trois kilomètres seulement du Saint-Michel-en-Thiérache de la légende des moines.

Ces deux coïncidences, qui, en vérité, ne sauraient être fortuites, supposent nécessairement que la légende des jongleurs procède de la légende des moines.

Veut-on pourtant les réputer fortuites ? Soit. Je les néglige donc pour retenir entre l'une et l'autre légende les seuls rapports qui sont certains.

1. On n'a malheureusemenl aucune mention du château d'Hirson (Iricio) plus ancienne que 1136 (voir dom Lelong, Histoire du diocèse de Laon, p. 516, et Matton, Dictionnaire lopograpliique de V Aisne, p. 141).

432 LA LÉGENDE DE UAOUL DE CAMURAI

Ybert, conlraireiiient à ce (ju'il fut dans la vie* réelle, est, selon la chanson de geste, un comte :

1825 Li quens Yberz o le coraij^e lier ;

il n'était dans la vie réelle qu'un vassal du comte- Herbert de Vermandois ; il devient dans la chanson de geste son fds :

1964 .l'ai non Yberz, fîus sui Herbert feu ;

il y devient en outre, après la mort de Raoul, comte de Vermandois et promet èi son fils de lui laisser un jour ce comté. 11 a donc usurpé dans le poème les titreset qualités d'Albert, à qui le Vermandois échut lorsque les cinq fds d'Herbert se partagèrent l'héritage paternel.

Dans la Chronique de Waulsort, la combinaison légendaire est, comme on a vu, à peu près identique : Ybert devient comte, devient un frère d'Herbert de Vermandois, et il domine dans le Vermandois.

Dira-t-on que le chroniqueur de Waulsort n'a fait qu'enregistrer ce qu'il lisait dans Raoul de Cambrai? En cette hypothèse, un poète ayant, par une mésaventure sans cause profonde, par un accident purement littéraire, débaptisé le père de Bernier pour lui donner le nom d'un sien vassal, le chroniqueur de Waulsort aura répété son dire. Cette explication pourrait être proposée si le moine de Waulsort n'avait attribué à son héros que ses fondations réelles de monastères. Mais non ; il lui en attribue d'autres^

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encore, à faux ; et qui fut le vrai créateur de ces autres maisons? Toujours, comme on l'a vu, le comte Albert de Vermandois. Le chroniqueur ne prête pas à son fabuleux « comte Ybert » la création ou la réforme d'abbayes prises au hasard, mais seulement d'abbayes fondées ou réformées soit par le noble homme Ybert (Waulsort, Florennes), soit par son suzerain Albert (Bucilly, Saint-Michel-en-Thiérache), soit par le noble homme Ybert, assisté de son suzerain Albert (Homblières). Où, comment, à quelles fins se sont formées ces combinaisons? Je serais malhabile à le rechercher, et ce n'est pas mon objet. Mais, s'il est difficile de suivre cette lég-ende monastique dans le détail de ses modes et de ses accidents, du moins le point de départ en est visible : ce sont des opérations de moines qui lisent dans les plus anciennes chartes de leurs couvents ici le nom d'Ybert, là le nom d'Albert, là les noms réunis d'Albert et d'Ybert, qui se communiquent d'une maison à l'autre les noms de ^eurs fondateurs, et qui, trompés par la ressemblance des deux noms ou l'exploitant, trompés aussi par la similitude des dates, brouillant toutes ces données et, les simplifiant, en sont venus à vénérer tous un même fondateur, saint Ybert, comte^ de Vermandois. Supposer que le chroniqueur de Waulsort aurait pris l'idée de cette combinaison dans une chanson de geste, c'est une hypothèse que nul n'a formée ni ne voudrait former, je crois. Si je l'ai considérée ici, ce n'est que pour la symétrie et pour épuiser la série des possibilités logiques, qui désormais se réduisent à deux. Ou bien la légende monastique et la légende des J. BÉDiEH. — Les légendes épiques, t. II. 28

434 LA LÉdKMDM DU RAOUL DE CA>n!l\Al

ongleurs furent d'abord indépendantes l'une do l'autre ; ou bien les jongleurs n'ont fait que répéter la légende des moines.

C'est à la première de ces deux hypothèses que s'est arrêté, semble-t-il, M. A. Longnon : « A côté de a tradition épique qui faisait jouer à Ybert un rôle dans le Raoul, il se forma sur son compte une véritable légende que nous appellerions volontiers monastique et qui le présente k la postérité comme un grand bâtisseur d'églises *. »

Si Ion analyse cette opinion, A^oici ce qu'elle implique :

1° Dune part, des moines exaltent le vassal Ybert en additionnant ses fondations pieuses et celles de son suzerain Albert de Vermandois,

2" D'autre part, à côté d'eux et indépendamment d'eux, par un accident analogue et de sens inverse, des jongleurs humilient le comte Albert de Vermandois en lui imposant le nom de son vassal Ybert, parce qu'ils ont été trompés, eux aussi, par leur homonymie à peu près complète.

Mais, si ressemblants que soient ces noms, ils ne peuvent se substituer l'un à l'autre (qu'on me pardonne d'exprimer cette vérité trop vraie) que dans l'esprit d'hommes qui les connaissent l'un et l'autre. Comment pouvaient-ils entrer en conflit dans la légende de Raoul de Cambrai, où il n'y a place que pour l'un des deux personnages ? Le poème primitif, celui de Bertolai (si l'on veut), donnait nécessaire -

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