‹ Les légendes épiquesChapitre 155 sur 163 · P. XXVII · texte numérisé non relu

P. XXVII

ESSAI d'une interprétation NOUVELLE 435

ment Albert : l'adversaire de Raoul n'y pouvait être ({ue l'un des fils d'Herbert de Vermandois ; c'est la donnée même du récit; si on l'écarté, il n'a plus rien d'historique. Dès lors, comment le comte Albert a-t-il pu se transformer sous la plume d'un remanieur en Ybert de Ribemont ? Si on répond que ce remanieur a connu la légende monastique, où la confusion était déjà faite, c'est tout ce que je demande. Mais si l'on n'en veut pas convenir, on ne peut plus présenter qu'une explication : c'est que les versions anciennes du poème, celle de Bertolai, par exemple, ])résentaient l'vm auprès de l'autre ces deux personnages, Ybert et Albert. Seulement, quel rôle pouvait y jouer Ybert ? Etait-il déjà l'ancien amant de l'abbesse Marsent et le père de Dernier? Si oui, Raoul, ([ui n'en veut qu'aux fils d'Herbert, n'a plus de motif d'attaquer Origny, ni de brûler Marsent, ni d'offenser Bernier, et ce qui pouvait subsister encore du poème de Bertolai s'effondre. Si non, si cet Ybert ne tenait dans le poème primitif qu'un rôle de comparse et de personnage muet, comment a-t-il pu usurper dans les remaniements le nom et le rôle de son suzerain Albert?

3° Mais l'hypothèse que ces deux personnages auraient été confondus, par l'effet de deux accidents indépendants l'xm de l'autre, ici par les moines, là par les jongleurs, implique encore un troisième accident : la fantaisie inexplicable du chronicjueur de Waulsort, qui, (( prenant pour de l'histoire authentique le récit de la chanson de geste », aura résumé Raoul de Cambrai et soudé les deux légendes jusqu'alors étrangères l'une à l'autre.

436 LA LÉGENDE DE RAOUL DE CAMimAl

Le seul recours, je crois, est de substituer à cette théorie, qui suppose une succession d'accidents bizarres, la théorie d'un développement unique. La légende monastique d'Ybert ne se développe pas a côté de la lég-enie épique d'Ybert : lég-ende monastique et lég-ende épique ne sont qu'une seule et même légende. Tout procède du travail des moines, qui, compulsant leurs chartes, ont identifié à tort Albert et Ybert. Le premier poète de Raoul de Cambrai n a fait que répéter ce qu'ils disaient. Et le personnage épique d'Ybert de Ribemont n'existerait pas, si par hasard la fondation des abbayes de Bucilly et de Saint-Michel-en-Thiérache n'avait pas été faussement attribuée par un moine au noble homme Ybert.

La présente étude n'explique pas complètement, je ne le sais que trop, la formation de la légende de Raoul de Cambrai. Les fêtes de l'église Saint-Géri. l'affluence des jongleurs autour de cette église, le hasard qui a voulu que l'un deux fût un poète d'imagination hardie et vigoureuse, la curiosité d'un public de foire ne suffisent pas à rendre compte de tout. En outre, on n'aperçoit pas comment furent introduits dans le poème ces deux personnages réels, Ernaut de Douai, Bernard de Rethel, et pourquoi un conteur a extrait leurs noms des Annales de Flodoard ou de quelque autre texte latin. Bien des choses nous restent mystérieuses. Il faut se rappeler que nos documents

ESSAI d'cNK interprétation NOUVELLE 437

(l'ég-lises sont très rares, et que, si nous possédons du moins quelques documents d'églises, nous n'en avons pas un seul qui émane des châteaux. Or, ce souci de leurs origines qui préoccupent les moines dans leurs cloîtres était-il chose étrangère aux familles seigneuriales ? Rappelons-nous ces curiales du Hainaut, à ([ui un moine de Liessies s'adresse vers 1204 pour apprendre quelque chose de la fondation de son abbaye et qui lui donnent le nom d'un héros de chanson de geste : Guerri le Sor. Peut-être notre légende, outre qu'elle procède de combinaisons de clercs occupés à reconstituer par un jeu semi-conscient d'imagination le passé de leurs églises, représentet-elle aussi, par quelques-uns de ses traits, les préoccupations généalogiques de certaines familles de barons.

De cette longue étude résulte du moins un double enseignement. Sans l'œuvre des moines dHomblières, de Waulsort, de Saint-Michel-en-Thiérache, etc., Ybert de Ribemont ne serait pas devenu un héros de chanson de geste ; et. pareillement, ni Raoul de Cambrai, ni sa mère Aalais n'auraient été chantés par les jongleurs si les chanoines de Saint-Géri n avaient pas conservé dans les documents de leur église la mémoire ou le nom de ces personnages. L'autre enseignement, c'est que ces fictions ne furent pas dabord de la vie, mais dès l'origine des fictions, d'origine livresque. Ici comme ailleurs, le passé n'est devenu poétique que lorsqu'il fut véritablement le j)assé, et le poème de Raoul de Cambrai n est pas lœuvre des combattants de la bataille de 943. Si

LA I.KGENDE DE RAOUE DE CAMBRAI

j apprenais demain qu'un érudit prétend avoir retrouvé dans quelque manuscrit du x*' siècle le poème de Bertolai lui-même, je me méfierais d'abord, comme se méfièrent les bons réalistes d'antan qui se refusaient, malg-ré l'enthousiasme d'Ozanam, de Gérusezet de Renan, à considérer comme authentique certain chant basque sur la bataille de Roncevaux : le Chant d'Altabiscar, composé, disait-on, par l'un des vainqueurs de Gharlemagne.

Page 1