‹ Les légendes épiquesChapitre 161 sur 163 · II. Gomment M. A. Longnon défend sa propre théorie · texte numérisé non relu

II. Gomment M. A. Longnon défend sa propre théorie

J'ai discuté, sans omettre aucune de ses critiques ', tout ce que M. Long-non a dit contre ma thèse. J'examinerai maintenant ce qu'il a dit pour la défense de la sienne.

Sa thèse étant que Raoul de Cambrai, ce roman de la fin du XII® siècle, est un remaniement d'une chanson composée au x° siècle par un témoin des événements racontés, j'y ai opposé trois groupes d'arg-uments :

a) J'ai montré que Raoul de Cambrai ne représente nullement les conditions sociales du x" siècle.

b) J'ai montré que ce roman, étant contraire par ses données essentielles à toute A'érité historique, avait été nécessairement construit à une longue distance du temps dont il est censé retracer l'histoire.

c) J'ai montré que nous ne devons faire aucun fonds sur le passage du roman où nous est présenté Bertolai, auteur prétendu du poème primitif.

Considérons la défense de M. Longnon sur ces trois points.

a) Sur le premier, quelle a été sa réponse à mes cri-

1. Sa discussion sur Gouy (p. 198-9) ne me concerne pas. Le Gaucfiacum de Flodoard est-il Gouy-eu-Arrouaise, ou, comme le veut M. Vanderkindere, Gouy-en-Ostrevant ? M. Longnon propose de nouvelles raisons de croire que c'est Gouy-en-Arrouaise. J'ignore si ces raisons sont fortes et je n'ai point la compétence nécessaire pour les apprécier. Le lecteur sait (voy. R. hisl., t. XCV, p. 254 ; cidessus, p. ."583) que j'ai renoncé à faire état de Gouy-en-Ostrevant et que je me suis gardé de prendre parti entre M. Longnon et M. Vanderkindere. Je ne suis dans ce débat qu'un spectateur, mais qui tient à mettre ici en lumière ces quelques lignes de M. Longnon : « A tort oa à raison, écrit M. Bédier, les clercs de Saint-Géry reconnurent dans le Goay de Flodoard Gouy-en-Arrouaise. Il ne plaît guère à cet esprit vraiment indépendant de se ranger sur ce point, non plus que sur tant d'autres, à l'opinion de ses devanciers.

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liques et surtout à la belle étude de M. Jean Aclier, intitulée « Les Archaïsmes apparents dans Raoul de Cambrai » / La voici (p. I<)3) :

« En ce qui touche les marques d'antiquité que semblent ofîrir en plus d'une strophe les mœurs féodales décrites en ctpoème, M. Meyer et l'auteur de ces lignes ont montré uni* circonspection suffisante pour n'avoir point à se défendre. »

Dont acte '.

h) Sur le second point, aux pages où j'ai montré que- Raoul de Cambrai n'est qu'un tissu baroque de coq-à-l'âne^ historiques, quelle réponse M. Longnon a-t-il faite ? Celleci (p. 206) : <■<■ M. Bédier pense-t-il donc que ni M. Meyer ni moi n'ayons remarqué aucun des traits qui, dans le poème du xn^ siècle finissant, dénotent une altération profonde du poème de Bertolai ? w — Certes non, je ne lepense pas ; et tout au contraire (pour laisser ici M. Meyer hors de cause, si du moins il n'est pas l'auteur du chapitre de l'édition de Raoul intitulé L'élément historique), tout au contraire je suis persuadé que M. Longnon avait remarqué bien avant moi l'écart prodigieux qui sépare notre roman de l'histoire. Avant moi, certes, sachant mieux que moi les mêmes faits que moi, il aurait pu dire ce que j'ai dit ; mais il ne l'a pas dit. Il savait, parexemplc^

en admettant que Raoul de Gouy était le seigneur de Gouy-en- Arrouaise. Augsi M. Bédier est-il tenté de supposer avec M. Vanderkindere qu'il s'agit bien plutôt de Gouy-sous-Bellonne, dansrOstrevant. » — M. Vanderkindere n'est-il pas mon « devancier »,, comme M. Longnon ? Et lorsque nos devanciers se gourment entre eux, que devons-nous donc faire, même si nous sommes « des espritsvraiment dépendants » ?

1. Pourtant M. I^ongnon a soutenu, à propos de la saisie du Cambrésis, que cette affaire supposait nécessairement des coutumes qui n'existaient plus à l'époque où fut composé le poème qui nous est parvenu (Voy. la p. XXXII de l'édition de Raoul de Cambrai).

que le Gambrésis en 943 appartenait à la Lorraine, non à la France \ et par suite que le roi Louis de France, principal personnage du roman qui nous est parvenu, n'a pu jouer aucun rôle dans un Raoul du x" siècle. Il savait que le comte de Cambrai en 943 ne s'appelait pas Raoul, mais Isaac, et par suite que pei^sonneau x" siècle n'a pu chanter un Raoul de Cambrai. Il savait ces choses, avant moi, et bien d'autres du même ordre. Il aurait pu dire que l'histoire de Raoul de Cambrai, contée au x«siècle, eût frappé chacun par son absurdité et qu'un tel sujet, étant contraire à la réalité du x*^ siècle, n'avait pu être traité au x" siècle. Il aurait pu le dire, il ne l'a pas dit.

Le dire, c'eût été renier l'idée qui domine ses divers travaux sur les chansons de f^este : à savoir que, si l'on trouve dans un roman du xu'- ou du xm'' siècle, quelque souvenir d'événements historiques d'une époque reculée, ce souvenir provient nécessairement d'une « cantilène », d'un poème plus ancien, contemporain de ces événements. Cette idée, M. Longnon ne l'a pas inventée; il la reçue toute faite de ses devanciers; elle est fausse, d'ailleurs ; mais c'est la seule qu'il ait jamais exprimée dans l'ordre de ces études, et il y tient. C'est pourquoi, étudiant /?aou^ de Cambrai, il s'est refusé à tenir compte du fait que ce roman n'est fondé que sur des bévues historiques. C'est pourquoi il a cru devoir s'en tirer par le « Tarte à la crème, chevalier! » qui a servi tant de fois en pai'eille occurrence : « Ce sont les altérations fatales de l'histoire par la légende ! » J'avais prédit (/?. hisL, t. XCV, p. 252; ci-dessus, p. 380) qu'il répéterait cette phrase fatidique à la lecture de mon

1. M. Longnon l'avait prouvé d'avance contre M. Vanderkindere, qui, dans la première édition du tome I de son ouvrage sur Les Principanlès belges, avait dit le contraire, mais qui s'est rétracté au i. II, p. 50, de la seconde édition.

J. BÉDiER. — Les légendes épiques, t. II. 30

élude. Il n'y a pas manqué; il Fa répétée en elFet (Romania, p. 207), avec cette variante : « Cette altération de l'œuvre de Bertolai était dans l'ordre des choses. » 11 la répétera, et quelques autres avec lui, je le sais, pendant des années encore. Mais nous sommes plusieurs qui ne la disons plus ; et c'est précisément ce qu'il y a de changé dans la critique des chansons de geste.

c) Enfin, quels arguments M. Longnon a-t-il apportés au secours de Bertolai, ce soldat-trouvère qui aurait en 943 construit eu pleine bataille le scénario de Raoul de Cambrai ?

M. Longnon a produit deux arguments. Le premier est celui qu'il lire du nom de Marsent : nous l'avons réduit (;i-avant à sa juste valeur. Voici l'autre (p. 196) :

Aux yeux de mon adversaire, le j)assage où Bertolai est nommé n'a pas plus de \aleur que les vers où des jongleurs fcnt honneur de la première mise en œuvre de leur matière à «quelque moine du temps passé. Il y a lieu cependant de ne pas oublier que de telles déclarations sont faites d'ordinaire en bonne place, au début d'une chanson de geste, tandis que l'allusion au poème qu'aurait composé * Bertolai est négligemmentjetée, eu quelque sorte perdue, en plein milieu de Raoul: elle occupe les vers 2442 à 2450 d'un poème qui en compte 55aO environ.

Cet argument arithmétique fait impression, sans doute. Mais il y avait mieux à dire encore pour la défense de Bertolai. Dût ma thèse en souifrir, je dois confesser, pour l'amour de la véi-ité, que j'ai découvert un second Bertolai, resté inconnu jusqu'ici, et qui <( corrobore l'existence pos-

1. Pourquoi ce conditionnel? et pourquoi M. Longnon parle-l-il ailleurs de « corroborer l'exiftence possible du poème attribué à lîertolai « ? Croit-il que Bertolai et son poème ont existé ? ou seulement qu'ils ont pu exister ? S'il doute aujourd'hui de leur existence, c'est qu'il doute du bien fondé de tout ce quil a écrit jadis sur Raoul de Cambrai.

sible » du premier. Il a les mêmes titres que le premier, qu'on en juge ! à tig^urer à l'avenir dans nos Manuels pour le baccalauréat.

C'est dans le charmant et tout imaginaire roman à.'Hervi de Metz '. Hervi, qui revient de Tyr où d'étranges aventures l'ont mené, part de Metz pour s'en aller combattre dans le Brabant le fantastique roi Anseïs de Cologne et ses fantastiques alliés, le comte de Galles, le roi de Frise, le roi d'Ecosse, etc. Batailles horribles. Bientôt ces personnages chimériques se retrouveront devant Metz en compagnie du roi Floire de Hongrie, du l'oi sarrasin de Burgos et des païens Salatré et Cordabas. L'action se déroule à une époque mal déterminée, mais qui est à peu près celle de Charles Martel.

Or, au cours de ces guerres, Hervi de Metz livre une grande bataille entre Nivelle et Louvain. A l'instant du premier choc, tout comme au jour de la bataille d'Origny dans liaoul de Cambrai, un incident se produit :

6631 Quant les .II. os s'ajoustent d'une part, Po en i ot qui des iex ne plourast, Ne si hardi qui ne s'en esmaiast.

Et dient bien que cis qui'n estordra Jour de sa vie mais pecier ne devra, Et, s'il le fait, il s'en confessera.

Uns clers a dit que canchon en fera, Et il si ftst, moult bien le devisa.

Jamais jougleres millor ne cantera.

Pareillement, l'auteur de Raoul de Cambrai avait écrit •

Bertolais dist que chançon en fera ; Jamais jougleres tele ne chantera.

Ce clerc-trouvère rappelle fort le soldat-trouvère Ber-

1. Hervis von Metz, publié par Edni. Stengel, t. I des publications de la Gesellschafl far romanische LHeraliir. Dresde, 1903.

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lolai. Il lui ressemble coiniiie un frère. Il a existé, lui aussi, si Herlolni a existé. Pour les mêmes raisons, et surtout en vertu de l'arj^unient arithmétique de M. Long-non. En elFet, si Ton veut bien y prendre ^^arde, l'allusion au poème qu'aurait compose notre clerc-trouvère est, elle aussi, (( nèglig'emment jetée, en quelque sorte perdue » en plein milieu AHervi de Metz : elle n'occupe que trois. vers, les vers (>038 à 663U, d'un poème qui en compte lOôTl?. L'argument est môme ici cinq fois plus fort, puisque l'allusion à Bertolai occupe neuf vers d'un poème qui ne compte que 5550 vers envii'on.

Les champions de Bertolai, ceux qui reconstituent un Raoul de Cambrai du x" siècle, sont pareillement tenus de reconstituer un Herri de Melz primitif, composé par ce clerc-trouvère au temps de Charles iMarlel.

Hélas ! Il ne faudrait pas trop les en délier. Ils ont rebâti de la sorte, sur des fondements aussi solides, tant d'autres^ épopées carolingiennes ! Ils auraient vite fait de découvrir dans Hervi de Metz quelques personnages pseudo-réels ', de grouper quelques incidents romanesques qui rappelleraient vaguement tel ou tel événement du temps de Charles Martel, et de dégager de ce roman un prétendu « noyau historique » ; le reste, ce serait « l'altération fatale de l'histoire par la légende ». C'est par cette méthode que jadis- M. A. Longnon a reconstitué, avec leurs dates précises — les années 715, 719, 721, 731, 738, 746, — la biographie des Quatre Fils Aymon, et, du même coup,, celle du cheval Bayard.

1. Le roi Anseïs de Cologne, par exemple, que quelques auteursidentifient à l'ancêtre des Carolingiens, Ansegisus.

2. Les Quatre fils Aymon, par A. Longnon, dans la Revue <tes: Questions liislori(iues, t. I (J879), p. 195.

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