Belle autorité ! — J. B
3. Saint-Michel n'est éloigné de Runiigny que de quatre lieues vers le nord -ouest et Bucillv en est encore moins distant.
M. A. LOiNGNON ET RAOUL DE CAMBRAI 451
car il ne va pas « de soi», malgré l'assertion de mon contradicteur, que révoque de Laon Barthélémy, confirmant une charte où il lisait Yhert tout court, ait écrit (ou fait écrire) Yhert, comte de Vermandois « parce qu'il voulait parler du personnage épique qu'était dès lors Ybert de liibemont ». De bons esprits, même « non «prévenus », peuvent répugner à une hypothèse aussi hardie, aussi arbitraire. M. Longnon me reprochait tout à l'heure de croire que les prélats du moyen âge s'occupaient à confirmer des nécrologes : ipaintenant j'hésite à admettre, même sur le dire de M. Longnon, qu'ils s'occupaient à confirmer des chansons de geste. Je ne crois pas à cet évêque, amateur de chansons de geste, qui aurait introduit dans une charte le comte Yhert de Vermandois, exprès « pour témoigner de l'influence de Raoul » et pour fournir à M. Longnon « un indice peu équivoque de la popularité dont ce poème jouissait dès les premières années du xu" siècle ».
C'est pourquoi j'ai conclu, avec Giry, qu'Ybert de Ribemont ne fut pas le fondateur des deux monastères. Mais il y a dans la thèse adverse, telle que M. Longnon vient de l'exposer, deux arguments dont je reconnais toute la l'orce :
Oui, Eilhertus est la forme latine d'Ybert et non d'Albert [Adalhertus).
Oui, Weltrudis est à rapprocher de Gertriidis, el comment douter que la Weltrudis de Saint-Michel et la Gertrudis de Bucilly, femmes toutes deux du cornes Eilhertus, soient une seule et même personne ?
Et les raisonnements que mon contradicteur a fondés sur ces deux remarques ne sont pas seulement solides, ils sont indestructibles.
Ils le furent, pour mieux dire, jusqu'au jour où M. Loni;.ion. désireux sans doute d'assurer ma défaite, prit le
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(."heniin de la Bibliolhècjiie nationale el y consulta les cartulaires originaux des deux abbayes. Il y trouva des chosesnouvelles. Sur quoi, il ajouta à son article ce Post-scriptiim^ qui, sans qu'il s'en soit aperçu, va fonder ma thèse et ruiner la sienne :
«P. S. — Depuis la remise du présent article à rimprimerie„ j'ai pu consulter à la Bibliothèque nationale le cartulaire original de Saint-Michel-en-Thiérache (ms. latin 18375) et celui de Bucilly (ms. latin 10121), auxquels M. Bédier avait em-^ prunté plusieurs mentions relatives au comte Eilbertus, confondu par lui, en l'espèce, avec le comte de Vermandois Albert V''. En ce qui touche le second de ces recueils, y,it. constaté qu'en l'acte en date de 1120 émanant de Tévêque Barthélémy, le nom d'Ybert est écrit non point Eilbertus ou. Exlbertus (s'V), comme l'a imprimé M. Bédier [Revue hisl.,. t. XCVII, p. 21, n. 3), mais Elhertus, et que le passage reproduit figure au premier feuillet du manuscrit, non au second. C'est encore Elberlus, et non Eilbertus, comme le dit encore M. Bédier [ibidem, p. 20, n. 1), qui se lit en plusieurs endroits du cartulaire de Saint-Michel, dont le collaborateur de la Revue historique connaît seulement le résumé analytique publié en 1883 par la Société archéologique de Vervins (sous letitre : Cartulaire de l'abbaye de Saint-Michel-en-Thiérache,. in-4°, xii-190 pages) et qui est l'œuvre de feu Amédée Piette.. Or, Amédée Piette, se bornant à une simple analyse des deux actes où figure Ybert, l'avait simplement appelé Elbert. 11 y a lieu de noter également que la prétendue charte de l'évêque de Laon, Gautier, datée de 111)3, est en réalité un acte rédigéen 1123 au nom de l'évêque Barthélémy.
((Rien de cela n'est grave et je n'en aurais point parlé si, en consultant le cartulaire manuscrit de Saint-Michel, je n'avaiseu l'occasion de remarquer combien était inexacte l'analyse donnée par Piette du plus intéressant des deux actes utiliséspar M. Bédier, c'est-à-dire l'analyse de la charte de 9o8 où serait mentionnée (( Weltrude, femme du comte Eilbert >i.. La transcription qui en a été faite au xiii'' siècle dans le cartulaire ne contient rien de tel. Celle charte relate une donatioi* laite par (( Weltrude» pour le salut de Raoul son mari et de-
'ses enfants, elle comte Ybert n'apparaît à la fin de l'acte que pour donner son consentement au don de « Weltrude » :
•< Quod ego Weltrudis dederim ecclesite Sancti Michaelis -'< archangeli villam nomine Boegnis, silàm in comitatu Laudu- «nensi super lluviura nomine Aubenton, pro sainte Radulfi
I mariti nieietpro salute anime mee et nostrorum infantiura...
■ IIujus rei testis sum ego Weltrudis, qui hanc cartam fieri «jussi, comesque Elbertus, assensu cujus et permissu hanc -:< venditionem et elemosinam feci, quique banc cartam sigillo
' proprio firmavit... Actum in claustro Sancti Quintini, die -<( VII kalend. augusti, anno Incarnationis Domini nongentesimo Lviii » Bibliothèque nationale, ms. latin 18375, f" 26 v°).
« Ainsi s'écroule en partie le raisonnement que, sur la foi de M. Bédier, je tenais à l'occasion du second mariage d'Ybert de Tlibemont. Comment Amédée Piette a-t-il bien pu faire •d'Ybert, l'époux de «Weltrude», alors que le cartulaire ana- 'lysé par lui le présente seulement comme son suzerain ? Avaitil connaissance de quelque document, d'après lequel « Weltrude », devenue veuve, aurait épousé Ybert en secondes noces? C'est fort possible, mais il n'est point en mon pouvoir •de le démontrer, et je dois me borner à poser la question. »
On le voit : on lit dans les deux cartulaires non pas Eilherliis ou Exiberlus, mais Elberlus.. Par là tombe l'un des <leux arg-uments que |m'opposait M. Longnon. En effet, s'il avait raison de dire qwEilhertus ne peut représenter Albert, il en va autrement d Elhertus; Albert = Adalberdiis a un doublet, rare il est vrai, dû à l'action de la liquide sur la voyelle initiale : £'//>e/'/, que les textes latins ■transcrivent Elhertus, Eldebertus, Edelhertus ^ Il n'est
1. S. Elberti (en 1116) S. Elherli preshyteri (en 1126-7), Elherto rftucerdoti {vers 1145) dans Duvivier, Actes et documents intéressant 4ii Belçfiqne, J398, pages 234, 269, 301 ; S. Elberti (en 1056), S. Elbrti sic) arcfiidiac, en 1115 (dans d'Herbomez, Cartulaire de l'abbaye <le Gorze, p. 236, p. 25S). — Le nom d'Albert, évêque d'Avignon, ■nous est transmis sous les formes Heldebertus (d'Achery, Spicilège, ^d. de 1723, t. II, p. 384 ss.) et Aldehertus (Guérard, Cartulaire de
pas besoin d'être « grand clerc en nialière d'onomastique» pour le reconnaître : comment M. Longnon ne Ta-t-il pas reconnu ?
D'autre part, l'argument vraiment puissant et efTicace de M. Longnon était cjue, suivant les actes de l'un et de l'autre monastère, le cornes Klherlus avait pour femme une nommée Wellnidis ou Gertriidts; il n'était donc pas Albert de Vermandois, puisque la femme de celui-ci s'appelait Gerhercja.
Or, voici que depuis la fatale visite de M. Longnon à la Bibliothèque nationale, le cornes Elhertus de l'acte pour Bucilly n'a plus de femme nommée Wellnidis. La femme de ce nom qui figure dans cet acte est la veuve d'un nommé Raoul, et le comte Elhertus n'intervient que pour ratifier sa donation en qualité de seigneur.
Dès lors, le rapprochement Weltrudis-Gerlrudis tombe, et l'échafaudage de M. Longnon s'écroule ^. Le prétendu
Saint-Viclor, t. I, p. 4 i9) ; celui d'AIbei-t I", évéque de Mendc, sous les formes Edelhertiis (Guérard, ouvr. cité, t. I, p. 163) et Aldehertus [ihid, t. II, p. 197) ; celui d'Albert, évêque d'Antibes, sous les formes Heldehertus [ihid, t. I,p. 16) et Aldeberlus (de Fiamare, Cartiilaire de Lérins, pages 94, 96, etc.). Les carLulaires de Savigny nous transmettent la souscription d'un Albei-t dans une charte de 928 sous les formes S. Aldeberti et S. Eldeberti (Bernard, Carlulaire de Savigny, t. I, p. 34). Il serait aisé de multiplier ces exemples.
1. A l'instant où nous le constatons, il est bon de se rappeler que M. Long-non reproche aux autres de faire des «hypothèses», et qu'il donne à ce mot un sens dénigrant. Il est bon de relire ci-dessus le passage où il identifie hai-diment la veuve du seigneur de Rumigny à « Guertru », la remarie à Ybert, et lui octroie deux fils qu'elle eut « bien certainement » de son premier mariage. Il est bon de se reporter ensuite de ce passage à son post-scriptum, où il rectifie partiellement son erreur, mais dit l'avoir commise « sur la foi de M. Bédier », qui n'en peut mais. Il est bon enfin de constater que', au lieu desacrifieraussitôt une hypothèse devenue caduque, il forme incontinent pour la sauver une nouvelle hypothèse non moins gratuite : « Peut-être Piette avait-il connaissance de quelque
couple Elherlus-Wellrudis a disparu de l'acte pour Saint- .Michei. Le couple ElherUis-Gertrudis subsiste dans l'acte pour Hucilly ; mais désormais le raisonnement de Girv à son égard reprend toute sa vraisemblance : le scribe de cet acte avait sous les yeux, nous le savons, un document en mauvais état ; le nom de Gerherga, femme d'Albert de Vermandois, pouvait y être écrit en abrég-é [Ger.), ou bien il était devenu peu lisible ; le scribe l'a interprété par erreur Gertrudis.
Ce qui le prouve, ce qui domine toute la discussion, ce qui achève de démontrerqu'Ybert de Ribemont n'est pour rien en cette aventure, ce sont ces cinq mots de l'acte pour Bucilly, transcrit ci-dessus par M. Longnon en son Posi-scriptum : Actum in claustro Sancti Quintini. Qui donc en 958 était abbé de la collégiale de Saint-Quentin? Albert, comte de Vermandois. Par quelle distraction M. Long-non ne s'en est-il pas souvenu ? Cela se lit partout ^. Comment M. Longnon a-t-il pu oublier que luimême avait écrit dans son introduction à l'édition de liaoul de Cambrai fp. XXXI) : « La substitution du nom d'Ybert à celui d'Albert est le seul titre que le père de Bernier ait jamais eu à la possession de Saint-Quentin, dont le poème le fait comte. » Ybert de Ribemont était étranger à cette église collégiale comme à cette ville : comment aurait-il délivré des actes in claustro sancti (Juinlini'l Et de plus, puisque M. Longnon se donnait la {)eine de rechercher à la Bibliothèque nationale, dans le cartulaire original, la charte en question, par quelle maldocument d'après lequel Weltrude. devenue veuve, aurait épousé Ybert en secondes noces, etc.. ■>
1. Je cite, comme référence prise au hasard, la Gallia chrislisnia.. t. IX, col. 1042-4, où on lit, à propos de la collégiale de Saint- Quentin : « Albertus, priraus hujus nominis cornes Veromandensis filiusque Hcrberti, abbatis nomen retinuit usque ad mortem, quae contitrit anno 988. »
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chance ne l'a-l-il pas lue tout entière ? Il y aurait vu i\uElhcrtus, comte de A'erniandois, ayant fondé Bucilly, lui donna certaines terres, et notamment celle d'IIermonville (Marne), « lesquelles avaient appnrleiui jusqiie-lk à l'éfflise de Sainl-Qaen(in en Vermandois ; et qu'en échange ce comte donna à la même église de Saint-Quentin une croix d'or, et celte croix est encore conservée en l'église Saint-Quentin et garde ce nom, Criix Bucilieiisis^».
Ce personnage, qualifié cornes Vironiandensis^ suzerain d'une dame ayant des biens en J^aonnois et qui ratifie en 958 une donation de celle-ci, peut-il être un autre que le comte Albert de Vermandois ? "^
Ce personnage", qualifié cornes Viromaadensis^ qui délivre des actes «dans le cloître de Saint-Quentin », qui dispose de terres appartenant à l'abbaye de Saint-Quentin, peut-il être cet obscur seigneur, étranger à l'abbaye de Saint-Quentin, Ybert de Ribemont ? N'esl-il pas évidemment le comte Albei't 1"'' de V'ermandois, abbé laïque de Saint-Quentin ? ^
On peut désormais conclure. M. Longnon a pu un instant « embrouiller la question à plaisir». Mais la vérité reparaît, telle que Giry l'avait vue et dite avant moi. Ni
1. "Que aiiLca luei-ant ecclesiae Saiicti Quiiiliiii Viromandeasis ; sed ipse cornes pro recompensatione declil eidem ecclesie crucem aiiream... que crux ad memoriam liujus facti permanens in ecclesia sancti Quiiitini usque hodie dicilur Crux Buciliensis. »
2. Comnieul M. Longnon (dans son Post-scripluin) peut-il écrire: << le comte Ybert "'? Si Tbert était qualifié comte dans un acte de 958, cet acte serait un faux.
3. La confusion d'Albert et d'Yi)ert, qui est commune à la chanson de geste et à la chronique de Waulsort, provient donc, comme je l'avais soutenu, non des jongleurs, mais de clercs travaillant sur des documents d'église. On excuse en partie leur récit romanesque. Si M. Longnon a raison de dire (p. 201, n. 3) que la confusion d' Ybert et dWtbert n'a pu se produire oralement, cette remarque se retourne contre lui: cette confusion s'imposait presque à des clercs (|ui connaissaient par des écrits Eilberlus, fondateur d'Horablières
Bucilly, ni Saint-Michel n'ont été fondés par Ybert de Ribemont ^ .
Relisons, pour terminer, cette phrase de M. Long-non, <lésormais plus savoureuse : « Pour tout esprit non prévenu, il va de soi qu'en la charte épiscopale de 1120, l'évêque de Laon a voulu parler du personnage épique qu'était dès lors Ybert de Ribemont... et c'est un indice peu équivoque de la popularité dont le poème de Raoul île Cambrai jouissait dès les premières années du xii" siècle. »
5. D'une assertion gratuite de M. A. Longnon sur les Annales de Flodoard.
M. Long-non oppose à ma thèse une autre difficulté
« Je protesterai énei'giquement conti'e le rôle attribué par M. Bédier aux chanoines de Saint-Géry dans la légende de Raoul. 11 nous montre l'un d'eux lisant les Annales de Flo- <loard... I) Mais, dit M. Longnon, on ne saurait l'admettre. ( Si l'Histoire de l'église de Reims est une œuvre particulièrement intéressante pour la Gaule Belgique où les copies ont pu, dans une certaine mesure, se multiplier, il n'en va pas de même des Annales de Flodoard qui, tort précieuses au point •de vue de l'histoire du x*^ siècle, n'existaient alors qu'en de rai-es bibliothèques. M. Philippe Lauer, à qui l'érudition est redevable d'une excellente édition de cet ouvrage, l'a tout récemment constaté. « Les Annales de Flodoard, dit-il, n'ont pas été très répandues au moyen âge. Elles n'ont guère été utilisées directement que par Richer à la fin du x<= siècle, par Hugues de Flavigny à la fin du xi« siècle et par Hugues de Fleury au début du xn« siècle. Il se pourrait aussi que Dudon
et de Waulsort, et qui Usaient dans les actes de Bucilly et de Saint- Michel le nom d'Albert sous la forme Elhertus.
1. Sur l'histoire de ces deux fondations, le dernier mot sera dit par l'érudit qui aura fait la critique de la Vita. sancti Cadroe. M. Longnon ne l'a point faite et je n'ai pas davantage à la faire ici.
de Sainl-Quenlin les eût connues. Sigebert de Genibloux, Jenn Tritlenheim et Ekkehard d'Aura n'y font pas d'allusion particulière [Les Annules de Flodoard, éd. Lauer, 1900, p. xxix). » Les clercs du xiii^ siècle leur préféraient évidemment des recueils historiques d'un caractère plus général, comme par exemple la Chronographie de Sigebert de Gembloux. Je n'en dirai pas davantage, me bornant pour le surplus a renvoyer aux pages que M. Lauer a consacrées aux manuscrits des Annales ainsi qu'à leur classement, et j'estime que l'hypothèse de M. Bcdier sur la .façon dont les chanoines de Saint-Géry ont pris part a la formation de la légende de Raoul de Cambrai est absolument caduque.
11 est curieux de comparer la première phrase de cette citation et la dernière. Dans la première, M. Longnon déclare avec superbe qu' « il protestera contre le rôle attribué par moi aux chanoines de Saint-Gérj' dans la légende de Raoul ». Dans la dernière, qu'est-ce qui devient caduc, selon lui ? Seulement mon hypothèse « sur la façon dont les chanoines de Saint-Géry ont pris part à la formation de cette légende». En d'autres termes, M. Longnon reconnaît-il, oui ou non, que ces chanoines ont joué un rôle dans la formation de la légende ? S'il le reconnaît, pourquoi n'avoue-t-il pas que j'ai mis ce rôle en évidence et que cela est chose nouvelle dans la critique de Raoul de Cambrai ? S'il le conteste, pourquoi ne discute-t-il pas les faits par moi groupés à l'appui de cette opinion ? Il s'en lait et il m'oppose cette seule difficulté : les clercs de Saint- Géri n'ont pu lire les Annales de Flodoard.
Si la chose m'était en eifet prouvée, elle me serait presque indifférente. Certes, il me faudrait remanier plusieurs passages de mon étude ; mais c'est à peine si j'ai besoin de l'hypothèse que les clercs de Saint-Géry auraient lu ce livre '. Je ne l'ai guère formée que pour simplifier
i. A mon sens, les noms d'Herbeit et de Wedon (voy. Romania, p. 200, n. 5) n'ont pas été nécessairement empruntés à Flodoard
mon exposé. Nous ne connaissons aujourd'hui les événements de 943 que par une phrase de Fiodoard ; mais il en allait autrement au xn'^ siècle pour les clercs de Saint- Géri : à défaut de Fiodoard, ils connaissaient leur héros Raoul par sa tombe, qu'ils avaient dans leur ég'lise, et sans doute par des documents de leur maison : car la charte de l'évêque Liébert où Raoul et sa mère Aalais sont nommés n'est qu'un débi'is des actes de Saint-Géri, échappé par hasard à la destruction. Une charte, un obituaire, une inscription de trois lignes sur la pierre tombale de Raoul pouvaient leur en apprendre aussi long- que la phrase des Annales de Fiodoard.
Mais, si je n'ai pas besoin de maintenir l'hypothèse que les clercs de Saint-Géri ont lu ces Annales, je nai, par contre, nul motif d'y renoncer. M. Longnon décrète qu'ils
ces noms étaient courants dans la famille des princes Vermandisiens au xi« siècle, comme au x'. — Il est vrai (Romania, p. 200) ([ue le poète de Raoul n'a pu apprendre par Fiodoard qu'Herbert de \'ermandois avait quatre fils en état de porter les armes ; mais le poète de Renaat de Montauhaii a-t-il eu besoin d'annales pour inventer les quatre «fils Aymon » l II fallait, pour les besoins du scénario combine par le poète de Raoul, qu'Herbert eût plusieurs fils : deux au moins, quatre ou cinq au plus, s'il ne voulait pas multiplier les comparses. Il s'est arrêté au nombre quatre, qui concorde (à peu près) avec le nombre réel des fils d'Herbert: belle merveille! et voici que M. Longnon s'accroche à cette concordance entre l'histoire et la légende. — Bernard de Rethel (Romania, p. 193, n. 2) peut être un nom de fantaisie. De môme la rencontre entre l'Ernaut de Douai du poème et VArnoldiis de Hodoard qui posséda Douai un instant, pas en 9i3 d'ailleurs (voy. R. hist., t. XCV, p. 260; ci-dessus, p. 393), peut-être un simple accident. C'est invrai- ■^emblable, dira-t-on. Mais notre roman n'introduit-il pas unwRaoul ^^■omte de Soissons? >> Or l'histoire connaît un comte réel de ce nom, Raoul de Soissons, le chansonnier ; s'il avait vécu au x" siècle, on n'hésiterait pas à reconnaître en lui le prototype du Raoul de Soissons de la chanson de geste. Par malheur (ou par bonheur), il a vécu au xiii" siècle, bien après la date de composition du roman i\e Raoul de Cambrai.
iToiil pu les lire. Qu'en sait-il ? Ce livre, dit-il, était peu répandu ; mais il résulte de la citation même qu'il fait de M. Lauer que trois écrivains au moins l'ont exploité à l'époque qui nous intéresse; si nous trouvons en un temps trois écrivains qui citent les Annales de Tacite, par exemple, combien de milliers d'hommes n'ont-ils pas dans le même temps lu les Annales de Tacite sans les citer ? Les Annules de Flodoard, ajoute M. Longnon, étaient bien moins répandues que son Histoire de Véglise de Reims, et il allègue le petit nombre des manuscrits conservés des Annales. Mais je constate avec surprise que nous ne possédons de V Histoire de Véglise de Reims que trois manuscrits antérieurs au xv*' siècle ' ; quant aux Annales, nous en avons quatre manuscrits antérieurs au xiii'' siècle; et ces manuscrits, au témoignage de M.* Lauer, en supposent au moins cinq autres perdus. Combien de manuscrits avons-nous de ^"illehardouin ? Six . Et de Joinville? Trois. Et comment négliger cette circonstance que les A^nnales de Flodoard ont été composées à Reims et que l'église de Cambrai était sulTragante du siège de Reims; que, par suite, les clercs de Cambrai, fréquemment appelés à leur métropole par les synodes provinciaux et les diverses afTaires ecclésiastiques, ont pu avoir accès facilement à l'œuvre de Flodoard ?
6. Dune hypothèse erronée de M. A. Longnon sur le nom de Mars en t.
M. Longnon a écrit sur Marsent, mère de Bernier et abbesse d'Origny, deux pages (p. 204-5), dont je ne dirai rien, parce qu'elles sont insignifiantes pour sa thèse, insigniliantes pour la mienne. ALiis elles se terminent par un passage qu'il est curieux de considérer de près. Le
1. Voyez le tableau des manuscrits de cet ouvrage, dressé jiar Waitz, dans les Mon. Germ. hi.'it., SS.. t. XIII, p. 408 ss.
nom de Marsent, dit-il, se trouve dans le roman de Raoul de Cambrai, et là seulement ;
Les documents écrits en France au cours du moyen âge ne présentent point d'autre exemple de l'usage d'un nom propi'e de femme Marsent. Est-ce à dire que le nom Marsent aurait été imaginé par l'auteur de Baoul ? Je ne suis pas disposé à le penser, car à l'éqoque franque où le nombre des noms propres de personne était quasiment infini, un tel vocable a pu être régulièrement formé de deux éléments onomastiques, mar ou mer et swind ou s/nc/ que l'on retrouve en quantité d'autres noms d'origine franque ou gallo-franque. Marsent était assurément une appellation hors d'usage au xii'' siècle et cette raison, peut-être, auia porté l'auteur de Gerbert de Metz à le changer en Helissent. Sa présence dans Raoul de Cambrai m'en semble d'autant plus intéressante, car elle est de natui'eà corroborer l'existence possible du poème attribué à Bertolai. Pour ma fpart, j'incline à penser que Marsent a réellement existé et qu'elle fut en son temps abbesse d'Origny.
Je me permets de condenser ce raisonnement subtil, pour le rendre plus saisissant :
Le nom de Marsent, dit ^L Longnon, était hors d'usage au xn" siècle. Pourtant le poète de Raoul ne l'a point tiré de sa fantaisie et fabriqué à plaisir, puisqu'il est régulièrement formé d'éléments germaniques. Donc le poète de Raoul l'a reçu d'une tradition plus ancienne, peut-être du poème de Bertolai, et c'est une raison de croire que Marsent a réellement existé '.
Par malheur, M. Longnon va se charger lui-même de
1. Et sans doute aussi de croire à la réalité de son histoire mélodramatique ; abandonnée par un mari qui s'en fut chez Gailîer d'Espolice, elle vécut en concubinage avec le comte Y bert de Ribemont. puis, devenue abbesse d'Origny, elle fut biûlée, un jourde vendredi saint, etc. Mais, nous dira M. Longnon, il faut faire la part des « altérations fatales de l'histoire par la légende ».
i62 APPENDICE
déLruire la prémisse de ce raisoniiemenl, par des notes ajoutées après coup au pied de cette page :
« Le nom de Marsent, dit-il, était ass/irc'/ne/i< une appellation hors d'usage au xn'' siècle. » Mais, ayant consulté la Table des noms propres contenus dans les chansons de geste que nous devons à M. E. Langlois, il y a trouvé une seconde Marsent : voyez sa note 6. Cette Marsent est une sœur d'Élie de Saint-Gilles, dans le roman d'Aiol. Nous i'audra-t-il croire que le roman d'Aiol aurait eu, lui aussi, son Bertolai, et que la sœur chimérique du chimérique l'^lie de Saint-Gilles aurait réellement existé au x" siècle ?
De plus, un autre accident a forcé encore M. Longnon à ajouter à son texte primitif cette note i :
Depuis que ces lignes sont écrites, j'ai cependant trouvé un <'xeinple [du nom de Marsent] dans les Annales Camerace/ises. oeuvre de Lambert de Wattrelos, qui naquit en 1108 : Mersendis, c'est-à-dire Mersent, était le nom d'une tante par alliance de Lambert [Monunienta Gernianiœ historica, t. XVI scriptores, p. 511).
Et c'est une troisième jNlarsent, bien vivante celle-ci, au xu® siècle.
En voici une quatrième, bien vivante au xiv'^ siècle, que je présente à M. Longnon : « Marsan, fille Rogier le cordouennier » (dans Varin, Archives administratives de la villede Reims, t. II, p. 503, col. 2, à la datedu 29 mai 1328).
Ainsi le nom de Marsent, rare assurément (encore la lille du cordonnier ne devait-elle pas porter un nom exti'aordinaire), n'était point pourtant « une appellation iiors d'usage ». Et, comme tout à l'heure un post-scriptum de M. Longnon détruisait ses hypothèses sur Ybert de Ribemont, ici, par une mésaventure semblable, des notes ajoutées par lui sur le tard détruisent son raisonnement en l'air.