Malgré les dires de M. Antoine Thomas, art. cité
l'invention des reliques de la Madeleine, c'est qu'ils le tenaient dès longtemps pour un très habile chercheur de corps saints. On voit par des textes récents (du xiii'^etdu xiv'" siècle), qu'il passait alors pour avoir enrichi de reliques la cathédrale d'Autun, l'église de Saint-Maurice et Saint- Lazare d'Avallon, bien d'autres églises; à Pothières il avait donné saint Eusèbe; à Vézelay, saint Pontien, et encore des reliques de saint Pérégrin, de saint Vincent, etc. '. Ce peuvent être dira-t-on, des fables tardives, provoquées précisément par la réputation qui fut faite à Girard, au xf siècle, d'avoir retrouvé le corps de sainte Marie-Madeleine. Il n'en est rien : ce ne sont pas des fables, au moins pour une part ; c'est une tradition véridique ; et, qui plus est, c'est le marquis Girard lui-même qui a pris de son vivant les précautions nécessaires pour qu'elle se formât et lui survécût.
Voici en effet un document curieux, qui a jusqu'ici échappé à l'attention des critiques littéraires 2.
1. Voyez les Acla sanclorurn, t. V du mois d'août, p. 113 ; Faillon, t. I, p. 822 ; P. Meyer, Girart de Roussillon, p. xxxvi. Cf. ces vers du Roman de Girard de Roussillon, du xiv^ siècle (éd. Mignard, p. 181):
Et doua a Girart li papes très bénignes Deux grlorieux martirsde mérites très dignes : C'estoient saint Eusebe ou toutsaint Poncien... Le corps de saint Eusebe mist Girars a Poutieres: Enclos est dans l'autel ou reliques très chieres ; Le corps saint Poncien mist il a Vezclay.
2. Il a été publié dès 1883 au tome II des Analecta Bollaniliana, p. 368-377 ; j'en dois la connaissance à M. Ferdinand Lot. Les Bollandistes l'ont imprimé d'après un manuscrit de
J. BÉDiKR. — Les légendes épiques, t. IL 6
C'est un récit des actives démarches faites par Girard et par Berthe pour procurer des reliques aux monastères qu'ils venaient de fonder. Ce récit, parfaitement authentique, fut rédig-é du vivant de Girard, entre 871 et 87i ', peu après cette année 870 où Charles le Chauve avait assiég-é Bertlie dans Vienne et y avait reçu la soumission du marquis Girard. Il est précédé de ce court préambule, où le narrateur s'adresse à Girard et à Berthe, parlant à leurs personnes :
« \'ous m'avez demandé, seig'neur très illustre, et aussi votre femme, aussi éminente par sa piété que par sa naissance, d'écrire sur les miracles accomplis par nos saints martyrs un petit ouvrage que 1 on pût lire dans les temps à venir ; j'ai obéi, non selon mou vouloir, mais selon mou pouvoir, ))•
Sur quoi, il rapporte l'histoire véridique que voici. Après avoir fondé ses deux monastères, Girard envoya à Rome un abbé et un laïque demander des reliques au pape pour sanctifier ces maisons ; le pape fît bon
Bruxelles, qui date du x« siècle; mais le texte est bien plus ancien. Il remonte assurément à l'époque où vivaient Girard et Berthe : tout le prouve, le style, l'exactitude des allusions à trois évêques donnés comme vivant alors : Rotlannus, évêque d'Arles, etqui le fut en elîét de 871 à 913, Walefridus, évoque d'Uzès, et qui le fut en effet de 857 à 879, Bernuinus, évèque d'Arles, et qui le fut en effet de 8.^1 à 874.
1. Puisque c'est entre ces dates seulement que l'on a pu nommer comme vivant et comme régissant dans le même temps leurs diocèses les trois évêques dont il est parlé à la note précédente.
accueil à ses messagers et leur donna les corps de saint Pontien et de saint Eusèbe. Ils revinrent alors par les Alpes Cottiennes, rapportant les saints, qui firent des miracles en route et, par exemple, les empêchèrent de se nojer au passage dune rivière. Venus à Lyon, ils y entreposèrent les deux châsses.
Tandis qu'ils voyageaient ainsi (suh idem fere tempùre), le marquis Girard n'était pas resté inactif. Une bonne nouvelle s'était répandue jusqu'à lui : dans le Vivarais, on venait de retrouver le corps, perdu depuis six siècles, de saint Andéol, qui s'était révélé par des miracles. « Les illustres époux, G[irardus] et B[erta], brûlent d'obtenir pour leurs monastères une part de ces reliques. » Ils se mettent tous deux en route vers Bourg-Saint-Andéol en Vivarais, où les évêques de la région les accueillent et leur font présent d'une partie du corps du saint, et, par surcroît, de parcelles du corps de saint Ostien. Girard et Berthe repartent, convoj'ant ces trésors jusqu'à Vienne, puis jusqu'à Lyon. Là ils retrouvent les corps, qui les attendaient, de saint Pontien et de saint Eusèbe. Voilà donc réunis à Lyon saint Pontien, saint Eusèbe, saint Andéol et saint Ostien. Autour de leurs châsses, des aveugles recouvrent la vue, des paralytiques l'usage de leurs membres, etc. Le cortège des quatre saints, toujours conduit par Girard et Berthe, s'achemine en grand apparat vers la Bourgogne, en passant par Mellecy, Sampigny (Saône-et-Loire), Saulieu (Côte-d'Or), Avallon (Yonne) ; à chacune de ces étapes, à d'autres encore, se produisent des miracles insignes. Enfm, arrivés à Vézelay, Girard et Berthe
y déposent les reliques, quitte à en donner plus tard une partie à Pothières K
Il n'y a pas à douter de l'authenticité de cette relation, et Girard et Berthe l'ont assurément provoquée et connue. En quoi nous intéresse-t-elle ? En ce qu'elle nous montre Girard et Berthe occupés, si je puis dire, à se créer à eux-mêmes leur lég-ende. C'est parce qu'ils furent réellement non pas seulement de grands bâtisseurs de couvents, mais d'illustres procureurs de reliques, c'est parce qu'ils ont fait écrire le récit de leur beau voyage miraculeux et l'ont dicté, c'est pour cela que, deux siècles plus tard, au jour où les moines de Vézelay se demandèrent : « De qui pouvons-nous avoir reçu le corps de sainte Marie- Madeleine? » ils se firent aussitôt à eux-mêmes cette réponse spontanée et presque nécessaire : « Nous les tenons des mêmes bienfaiteurs qui nous ont donné saint Pontien et saint Andéol, nous les tenons de Girard et de Berthe. »
On le voit : si Girard et Berthe sont devenus personnages légendaires, c'est leur faute; ils l'ont bien cherché. Mais ils ne sont entrés dans l'hagiographie que par la petite porte, pour ainsi dire, simplement en qualité de pourvoyeurs et de convoyeurs de corps saints. Les moines de Vézelay, dans leurs récits de la translation de Madeleine, les confinent dans ce rôle modeste. Ils se bornent à dire que Girard était très noble, très riche, très aimé des rois de France, et qu'il possédait par droit héréditaire la plus grande