‹ Les légendes épiquesChapitre 22 sur 163 · LA CHANSON DA/QL/A', FORME UNIQUE DE LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DA/QL/A', FORME UNIQUE DE LA LÉGENDE

E Lumbardie e treslute Romaine, Poille e Calabre e la terre d'Espaigne ; Jo l'en cunquis Baiver e tûtes Flandres E Burg-uigne e treslute Puillanie, Costentinnople, etc.

Est-on obligé de se représenter autant d'épopées perdues que ces dénombrements contiennent de noms propres, et de reconnaître ici, avec Gaston Paris, « l'indication de nombreux récits épiques relatifs à des guerres antérieures de Roland, dont la plupart ont disparu, sans laisser de traces, n'avant pas été renouvelés par les poètes des xii^ et xiii^ siècles? » Est-on tenu de supposer que le poète du Roland ait ici fait dresser par son héros mourant une bibliographie des chansons de geste? Si oui, si l'on croit par exemple qu il a dû nécessairement exister une chanson de geste intitulée La Conquête de la Pologne, on croira aussi à l'existence dune ancienne Conquête de la Bretagne.

Au cas contraire, pour décider si des récits poétiques ont célébré à de hautes époques des guerres de Charleniagne en Bretagne, on s'en tiendra à examiner la Chanson d'Aiquin, seul témoignage dont nous disposions.

Le Roman d'Aiquin ou la Conqueste de la Bretaigne par le roy Charlemaigne est un poème qui ne compte que 3087 décasyllabes (en laisses rimées) dans le manuscrit unique, du xv*" siècle, mutilé au début, incomplet à la fin, qui nous l'a conservé. Nous en devons à M. F. Joiion des Longrais une édition fort

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précieuse ^ Le scribe a estropié oui rageusement le sens des phrases, la mesure des vers, la forme des mots ; mais il transcrivait un texte de la bonne époque et qvii n'avait subi depuis sa composition aucune interpolation, aucvm remaniement. A part des fautes de transcription et des rajeunissements purement grammaticaux, nous sommes en présence d'une chanson de geste composée dans le dernier quart du xu^ sièclel Elle est anonyme - et écrite dans cette sorte

1. Nantes (Socté^^ des Bibliophiles bretons), 1880. — L'édition de M. Joiion des Longrais a été l'objet d'un compte rendu fort important de G. Paris {Romania, t. IX, 1880, p. 445-63). Aiquin a été étudié par Paulin Paris, dans VHistoire littéraire de la France, Paris, t. XXII, p. 402-411 ; par L. Gautier dans ses Epopées françaises, t. III, p. 353-65 ; par Arthur de la Borderie, dans son Histoire de Bretagne, t. III, 1899, p. 229-42.

2. Plusieurs critiques l'attribuent à un jongleur nommé GarinTroseebœuf (voir A. de La Borderie, Histoire de Bretagne, t. III, p. 241). Voici ce qu'il en est. Dans une enquête faite en l'an 1181, à la demande de Roland III, alors electus de Dol, on lit ce qui suit ( Doni Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, t. I, col. 684) : <( Evenus presb. et sex légales antiqui homines, jurali dixerunt de Carcou... idem quod alii. Et addunt quod verderie quas

Johannes, Dolensis electus, dédit Willelmo... et campus Trossebof quem dédit Rollandus archiepiscopus Garino Trossebof joculatori quamdiu viveret, et piscaria que est in Charruiors quam tenuit Hugo Aimerici ab archiepiscopo Baldrico reddendo ei alosam, esturjon, turbot, quam modo tenet Willelmus Alani... hec [omnia sunt de dominico archiepiscopi ». Il est assez tentant d'identifier ce jongleur, gratifié d'un champ par un archevêque de Dol, avec l'auteur de notre chanson de geste, composée à la [gloii-e des archevêques de Dol. Par malheur, comme le montre ce texte, le bienfaiteur de Garin

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de langue littéraire ou de xc.vyj, à peine teintée de traits dialectaux, qui est la langue ordinaire des chansons de geste. L'auteur vivait pourtant, comme on verra, dans la région de Dol, et sa chanson est probablement le plus ancien poème en langue française qui ait été composé au delà du Goùesnon, en terre bretonne.

Résumé de la chanson DÂiquin.

Le hasard qui a mutilé le manuscrit nous a valu ce début ex abrupto :

« Et, si Dieu plaist, le veroy créateur,

Nous i vaincron païen sarrazinour,

Par quoi avron Paradis et honour.

— Sire », dist Nesmes, « allez i sans sonjour »...

Charles appelle Fagon le pongneour ;

Mareschal est de Tost et guieour. ..

Soissante mile furent li pongneour.

Lors font souner leur cors et leur tabours ;

Droit vers Bretaigne chevauchent par cinc jours.

Trossebœuf s'appelait l'archevêque Rolland : ce ne peut être Rolland III, car il n'était en 1181 quelectus de Dol, et d'ailleurs on voit que les enquêteurs d'Henri II recueillent ici des témoignages de vieillards sur le campus Trossebof. C'est donc Rolland II ou Rolland I«'^. Mais Rolland II fut archevêque de Dol de 1093 k 1107. Il est impossible que la Chanson (TAiquin remonte jusqu'à cette époque : elle serait aussi vieille que la Chanson de Roland ! Il faut donc rayer le nom de Garin Trossebœuf de la liste des auteurs de chansons de geste.

104 LA COiNQUÈTE DE LA HRETAGNE PAR CHARLEMAGNE

Voilà dès ces premiers vers Tarmée de Charlemagne en route, et voilà déjà nommés les deux seuls barons français qui joueront un rôle dans le poème : Fagon, inconnu par ailleurs, et Nayme, qui n'est jamais appelé Nayme de Bavière, mais qui n'en tiendra pas moins bien son rôle classique de sage conseiller ; quelques autres, à peine mentionnés, un Garin, un Gelfroi l'Angevin, ne sont que des comparses. Cette armée de Charles revient de Saxe, où elle a guerroyé pendant sept ans ; quelle nécessité l'appelle en Bretagne ? Le poète nous l'apprend, aussitôt que l'empereur, après avoir fait ses dévotions à Saint-Gervais d'Avranches et à Saint-Michel-du-Péril, a gagné Dol. Là, l'archevêque de Dol, Ysoré, se jetant à ses pieds, lui retrace les malheurs du pays.

Il y a trente ans déjà que la Bretagne a été envahie par la gent qui adore Mahomet, Tervagant, Jupin et Apollin. Le chef des païens, Aiquin (qui est appelé « l'empereur des Sarrasins », et aussi Aiquin de Nort- Païs), possède presque toute la contrée. Depuis vingtdeux ans, il réside de préférence dans la cité de Quidalet (c'est-à-dire dans l'ancienne ville d'Aleth, là où est aujourd'hui Saint-Servan). Dol tient encore, mais Aiquin la menace, et bientôt c'est la France elle-même qu'il attaquera : il a promis à sa femme, r (( empereïs >>, plus blanche que fleur de lys, de lui donner Orléans, Chartres, Paris et Soissons et d'enfermer Charlemagne à Quidalet dans sa prison d'Oreigle.

Ce sont ces injures que Charlemagne est venu venger. Il n'y réussira pas sans peine, puisque le poète va le retenir sept ans au siège d'Aleth et que presque

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toute l'action du poème doit se dérouler dans la minuscule presqu'île du Pou-Alet [Pagus Alelensis). Les Sarrasins y occupent trois forts châteaux, qu'il s'ag-it de réduire : Aleth, le plus redoutable, qui est la ville d'Aiquin ; — Gardoine, ville légendaire, à quelques lieues de là, où domine le neveu d'Aiquin, Doret ; — et, de l'autre côté de la Rance, Dinard, que tiennent le prince sarrasin Grimoard, et d'autres princes encore, aux noms comiques et truculents :

Clarion Et ses cousins Grihart el Florion Et Avisart, Gorsalium, Noiron, Et tant des autres que nommer ne sceit l'on.

Le poète ne leur oppose pas seulement Charlemagne et ses Français, mais les Bretons, conduits par leur archevêque Ysoré, qui frappera d'aussi beaux coups que Turpin. Ambassade insolente, défis, bataille de trois jours sous les murs d' Aleth, assauts, carnages horribles, duel de Charlemagne et d'Aiquin, c'est la série des formules et des clichés trop connus ; parfois pourtant, le poète renouvelle ces scènes banales, non sans esprit, parce qu'il sait les approprier aux conditions d'un terrain maritime, et, par exemple, se servir de la marée comme d'un ressort dramatique : soit que les cavaliers bretons capturent dans la Rance une flotte sarrasine, soit que Nayme gise sur la g-rève, couvert de blessures, mais respirant encore ; le flot monte et g'ag-ne ses membres ; Nayme est abandonné de tous, et le flot monte toujours... Des trois châteaux

106 LA CONQUÊTE DE LA lîRETAGNE l'AR CIIARLEMAGNE

sarrasins, Diiiard tombe le premier, emporté par les Bretons de T archevêque Ysoré. Quant à la cité d'Aleth, Charlemagne, pour l'investir, envoie des troupes dans lîle de Cézembre ; mais elles y sont massacrées et seuls Nayme et Fagon pai'viennent à regagner la terre ferme. Enfin, après sept ans de siège, Charlemagne découvre et empoisonne les conduites d'eau souterraines qui alimentaient la ville, Aiquin s'enfuit par mer, Charlemagne pénètre dans Aleth, délivre les prisonniers, baptise les païens qui veulent bien renier Mahomet, occit les autres, et donne la ville au preux archevêque, son fidèle compagnon d'armes. Seule la ville de Gardoine résiste encore : Navme livre sous ses murs une bataille atroce, où Gharlemagne est blessé. Enfin, un orage éclate, et, par un miracle, la ville s'écroule, à minuit. Les eaux de la mer envahissent la contrée sur six lieues de large et deux de long et engloutissent Gardoine. Quatre jours l'orage dure et l'obscurité ; l'inondation menace les chrétiens eux-mêmes ; il faut de nouvelles prières, un nouveau miracle pour apaiser la tempête.

La petite presqu'île du Pou-Alet est reconquise, mais non pas encore la Bretagne. La nef quia emporté le roi Aiquin, sa femme et les principaux seigneurs sarrasins, est entrée dans le havre de Brest. De là Aiquin a gagné Garhaix, où il a rassemblé une forte armée.

Gharlemagne, menant avec lui des renforts que le pape vient de lui envoyer, va l'y relancer. Blessé, il ne peut plus monter à cheval, et c'est une belle invention, en ce roman où les belles inventions sont rares,

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que celle du char où le vieux roi se fait traîner et qui chemine lentement de Gorseul à Garhaix, escorté par des barons, sur les dalles de la route romaine.

A Garhaix, Aiquin est vaincu en bataille, et la belle « empereïs », capturée par Nayme, accepte d'être baptisée, « volentiers et de gré », dit-elle,

« Quar Mahommet ne vaut un ail pelé. »

Aiquin s'enfuit au Méné-Hom, où Gharlemagne vient encore le traquer. Il fuit plus loin du côté de la mer, jusqu'à une chapelle où l'ermite Gorentin disait sa messe. Dieu soustrait le saint ermite aux mauvais traitements des païens en l'enveloppant d'un nuag-e ; les Français arrivaient d'ailleurs à son secours : Gorentin les guide à la poiirsuite des Sarrasins. Aiquin est rejoint ; un combat s'eng'ag-e... Ici prend fin le manuscrit K

L'élément historique.

Telle est, réduite à ses lig-nes les plus générales, l'action de ce roman. Roman imaginaire tout entier,

1. Le poème devait se terminer (c'est la loi du genre) par l'expulsion défuutive des Sarrasins. Mais on ne peut apprécier le nombre ni deviner le contenu des épisodes perdus (cf. pourtant, à ce propos, des conjectures ingénieuses de G. Paris, art. cité, p. 457),

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