LA CONQUÊTE DE LA URETAGNE PAR CIIARLEMAGNE
ange y vint lui ordonner de se mettre en route, lui et ses moines, et de s'arrêter là où il rencontrerait un vieux puits comblé, habité par les vipères et les sauterelles. C'est dans ce désert couvert de broussailles qu'il fonda son lann, le futur monastèreévêché de Dol K
Donc ses débuts furent aussi humbles que ceux de saint Malo : « S. Sanison ciim diiobus ex discipulis suis per desertum amhulans.. », et les deux ég-lises se formèrent à la même date.
C'est cette tradition, la seule accréditée et la seule qu'il pût connaître, que le poète àAiqiiin va bouleverser. Par une chronologie audacieuse, il va courber saint Malo devant saint Samson. Pour constater que tel est bien son dessein, il suffit de considérer certains éléments du récit que nous avons écartés jusqu'ici par un simple artifice d'analyse.
Quand les Français du roi Charles entrent en Bretagne, leur premier soin est d'aller droit à Dol « adourer saint Samson » :
ord. s. Benedicti, saec. I, p. 217), la Vita s. Machuti vel Maclovii, auclore Bili [Bulletin de la Société archéologique d'Ille-et-Vilaine, t. XVI, 1883, p. 195), etc. Cf. Gallia christiana, t. XIV, col. 994, A. de la Borderie, Histoire de Bretagne, t. I, p. 260 et p. 421. Il va sans dire que nous acceptons ces textes tels qu'ils sont, comme faisaient les lecteurs du xii'' siècle : peu importe ici qu'ils soient ou non véridiques.
1. Voyez la première Vie de saint Sanison, publiée par Mabillon [AA. SS. ord. s. Benedicti, saec. I, p. 176) et sa prétendue Vita antiqua, publiée par Dom Plaine dans les Analecta Bollandiana, t. VI, p, 77. Cf. Gallia christiana, t. XIV, col. 1030, A, de la Borderie, ouvr. cité, t. I, pages 260, 432, 560, etc.
ESSAI d'explication 127
49 A Doul s'en vont, sans nule aretaison, Une cité, arcevesque i ot bon Pour porter armes contre la gent Mahon. Or en va Charles adourer saint Sanson ; Illec pria li rois et li baron Que Dieu lour face de lour péchiez pardon Et leur doinst force vers la gent de Mahon.
Le sanctuaire de saint Samson, qui domine la Bretagne, semble dressé là de toute antiquité. Par contre, au sortir de Dol et marchant vers Aleth, Charlemagne s'avance dans un pays barbare et à peine évang-élisé. L'archevêque Ysoré déplore (v. 13S) que le roi Aiquin, établi dans Aleth, y adore
Tervagan et Mahon Et y de ville Jhesu Crist et son nom,
et il regrette, en un autre passage (v. 1429), que les Sarrasins, voilà trente ans, conquérant toute la Bretagne, y aient « destruit nostre crestienté ». Veut-il dire que les Sarrasins ont jadis rasé jusqu'au sol toutes les églises du Pou-Alet ? ou bien qu'il n'existait encore dans le Pou-Alet, à l'arrivée des Sarrasins, ni églises qui valussent l'honneur d'une mention, ni monastères, ni saints, ni reliques ? Ce qui est sûr, c'est que le romancier se tait de tout ce qu'il peut savoir du passé chrétien de cette région. Silence surprenant : dans toutes les autres chansons de geste, quand les Sarrasins s'établissent en terre chrétienne, c'est un lieu commun nécessaire que le récit de leurs déprédations ;
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ils violent tel sanctuaire, Saint-Pierre de Rome, Saint- Paul de Narbonne ovi Saint-Riquier ; ils enlèvent les « corps saints », coupent les lèvres aux clercs et aux prêtres, torturent moines, ermites et relig-ieuses ; on les voit
Viles ardoir et violer mostiers, Ghapeles fondre et auleus peçoier^.
Rien de tel dans notre roman. Ni le poète, ni les messagers de Gharlemagne ne reprochent jamais à Aiquin d'avoir ruiné aucun sanctuaire. Jamais Gharlemagne et Tarchevêque de Dol ne rencontrent sur leur route les ruines de la moindre chapelle. Par contre, à mesure qu'ils pénètrent dans le Pou-Alet, ils sont obligés, pour y célébrer les mystères, de construire des églises : ils ne restaurent pas, ils fondent, et chacune de leurs étapes est marquée par une de ces fondations.
Ils campent en quatre lieux, et ces divers établissements des troujDes chrétiennes semblent à première vue disposés par un poète bon stratégiste, tout occupé à des récits de bataille ; mais, par une rencontre singulière, ces campements sont tous quatre dressés sur l'emplacement d'églises réelles, et qui subsistent encore aujourd'hui.
1. Charroi de Nîmes, v. 573 ; comparer la Dcstruclioii de Rome, V. 470 ; etc.