‹ Les légendes épiquesChapitre 4 sur 163 · Longnon, p · texte numérisé non relu

Longnon, p

36 LA LÉGENDE DE GIRAUD DE IlOUSSILLON

phiné, Girard de Fraite en Provence ' ». Et Ton reconnaît ici la même théorie que les érudits ont construite pour rendre compte de la légende de Guillaume d'Orange; c'est la même théorie, mais renversée. Pour composer la ligure du Guillaume des chansons de geste, ils supposent que trois ou quatre, ou seize personnages historiques du nom de Guillaume, tous héi^os de récits légendaires ou de poèmes, se seraient confondus; ici, par une aventure inverse, c'est un seul personnage historique, Girard de Provence, qui se serait dédoublé ou, si l'on peut dire, détriplé, pour devenir, par l'effet de trois avatars, Girard de Roussillon, Girard de Vienne, Girard de Fraite. D'ailleurs, s'il faut en croire d'autres critiques "^ ce héros triple et un serait issu, lui aussi, comme Guillaume d'Orange, de la confusion de deux personnages historiques, le Girard contemporain de Charles le Chauve et un autre Girard, qui a dû vivre en Bourgogne un siècle avant, au temps de Charles Martel.

C'est à de tels résultats que parviennent les esprits les plus éminents, les plus rassis, les mieux ronqjus à la discipline de la critique historique. Sont-ils les jouets d'un mirage, ou bien est-ce nous qui avons des yeux et qui ne voyons pas ? Il serait vain d'opposer nos doutes à leurs allégations ; nous ne les

1. Longnon, p. 289. Pour la discussion de cette théorie, voyez P. Meyer, Girart de Roussillon, Introduction, p. xiri-xvi.

2. P. Rajua, Le Orirjini delVepopea frnncese, p. 234; cf. A. Stimuiing-, ouvr. cité, p. 47; G. Paris, La légende de Pépin

l'élément historique 37

persuaderions pas mieux qu'ils ne nous persuadent. Il y a mieux à faire : reconnaître que leurs procédés sont log-iques et légitimes, si une fois nous acceptons leur point de départ. Oui, s'il est avéré que le duc Girard a été chanté par des aèdes dès le ix° et le X'' siècle, il est naturel que les derniers remaniements de ces cantilènes primitives ne recèlent plus, après trois siècles d'altérations, que des détritus de souvenirs historiques; et, puisqu'on y retrouve au moins trois concordances certaines avec l'histoire, il est légitime que les critiques tâchent d'enrichir cette liste de concordances par des rapprochements moins assurés, acceptables pourtant, et dont il sera éternellement impossible, à nous de montrer qu'ils sont arbitraires, à eux de montrer qu'ils sont fondés.

Mais faut-il accepter leur point de départ ? Est-il nécessaire que la légende de Girard de Roussillon ait commencé de se former dès le ix*^ siècle, et que ces traits historiques du poème, — les noms de Charles, de Girard, de Berthe, de Vézelay, — proviennent de chants épiques très anciens ?

Pour ma part, je réussis parfois, par effort d'imagination romantique, à me représenter qu'à ces hautes époques, sous le coup d'une émotion et d'un enthousiasme récents, des aèdes ou des scaldes aient chanté les exploits guerriers de Girard, et, à la rigueur, ceux de Berthe; mais plus difficilement que ces mêmes scaldes aient mêlé à ces chants de guerre le récit, fort peu épique, de la fondation de l'abbaye de Vézelay, qui ne devait être alors qu'une assez chétive maison.

38 LA LÉGENDE DE GIRARD DE ROUSSlLLOiN

Au contraire, je prie le lecteur de supposer, ne serait-ce qu'un instant, et quitte à se reprendre, que ces aèdes et ces scaldes n'ont jamais existé; que Girard et Bertlie n'aient donné matière en leur temps à aucun chant, à aucun récit légendaire contemporain. Quil veuille bien supposer simplement que, deux siècles après leur mort, un promeneur, un passant quelconque soit entré dans l'église de l'abbaye de Pothières, au diocèse de Langres ^. Il y aura trouvé le grand autel entouré de colonnes de marbre blanc ; à g-auche et à droite, deux tombeaux : du côté de l'évangile, le tombeau de Girard; du côté de l'épître, celui de Berthe. Devant l'autel, sur le pavé, l'épitaphe de leur enfant, Thierry, mort à l'âge d'un an :

Francia qiiem geiiiiit Lugdiinus flumine sacro Diluil et Chrislo participave dédit.

Theodricum innocuum retinet hic iirna sepultum^ Qiiem dura ex ipsis mors tulit uherihus.,.

Cette vénérable épitaphe, dont on conserve encore un fragment à la bibliothèque de Chàtillon-sur-Seine, est ancienne - ; celles qui se lisaient au xvri'^ siècle

1. Voyez sur cette abbaye la Gallia christiana, t. IV, col. 724. Les détails qui suivent sur Téglise sont pris au Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de Sainf-Maur [dom Martène et dom DurandJ, 1710, t. I, p. 105. La description qu'ils en donnent concorde (à leur insu) avec celle qu'en fait au xii« siècle cette Vita Girardi dont nous parlerons plus loin.

2. On en trouvera un fac-similé dans Gérard de Roussillon [par A. (le Terrebasse], Lyon, 1856, p. xxxvi.

l'élément historique 39

sur les tombes de Girard et de Berthe ne l'étaient pas; mais peut-être avaient-elles remplacé des inscriptions du moyen âge '. Quoi qu'il en soit, le premier moine rencontré dans l'église par notre passant aurait su lui dire que ces tombes étaient celles de Girard et de Berthe, les fondateurs du monastère, car Vohit de Berthe était marqué, au 8 novembre, dans le nécrologe de l'abbaye de Pothières, en ces termes : VI. idus novenihris. Depositio dominae Bertae comitissae, istius loci fundatricis ~. De plus, on y conservait la charte de fondation du monastère, qui commence ainsi :

Ego, Gerardus, divinae pielalis munere apud (floriosam regalem mansiieludinem comilis honore sublimalus, ex commani voto et desiderio dilecfissimae conjugis meae atqiie aniantissimae Bertae,... qiioniam largitionihus piis dominoruin et seniorum nostrorum, qui nos liberalissime honorihus et dignitalihus ampliaverunt^ id est imperator senior noster clemenlissimus Ludovicus et gloriosa domina et regina Judith, filiusque ipsorum aeque senior atque dominus noster rex Karolus, plurinia nostra possidenda accreverunt, justissinie nobis visuni est ut, eorum aniore incitati, locum etiam ipsani fundaremus ^...

Et ces quelques lignes de latin conservent les trois traits historiques qui se retrouvent dans la chanson

1. Voyez Mignard, Le roman en vers de Girard de Roiissillon, 1858, p. XV.

Page 1