‹ Les légendes épiquesChapitre 81 sur 163 · Jung, p · texte numérisé non relu

Jung, p

i\. LUCOUES.

Je ne quitterai pas la Chevalerie Ogier sans mettre en relief un épisode encore de ce roman. Avant de rentrer en France, Charlemag^ne, passant par Lucques, où la poursuite d'Og-ier l'a conduit, va faire ses dévotions au crucilix miraculeux qu'on y vénère, le Vou de Lucques (v. 9076-9084).

9076 Desus la rive s'estut li rois des Frans ' Et s'oï messe a Saint Malme le grant "^. Le Veu de Lucques i estoit a cel tans ; Encor i est, ce dient li auquant :

Nicodenius le fîst en Jersalem.

Kalles i olfre un paile a or luisant Et trente mars, entre or fin et argent, Que au Danois envoist Dex honte grant.

Du mostier ist et ses barnages granz.

La légende du saint Vou n'est pas une légende épique ; pourtant, me fondant sur une monographie récente de M. W. Forster, qui est un modèle d'infor-

1. Sur la rive de l'Arno, semble-t-il, d'où il aura rebroussé chemin vers Lucques, ce qui était peut-être expliqué ici en quelques vers qu'un remanieur aura négligés.

2. Qu'est-ce que ce Saint Malme? Le manuscrit 24403 de la Bibliothèque nationale, f" 249 v°, porte Et s'oï messe desus maine le grant, ce qui ne m'est pas plus clair. Le saint Vou était, alors comme aujourd'hui, dans l'église Saint-Martin, à Lucques. C'est à Lucques aussi que le place le poète : le sens général de ces vers est qu'il y était déjà à l'époque de Charlemaarne.

222 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES d'iI'ALIE

mation et de criti({ue ^ j'en dirai quelque chose, et ce ne sera pas une dii^ression.

Le saint ^ Ou est un crucifix de bois, de proportions plus qu'humaines-. Le travail en est byzantin. Les yeux du Christ, faits de cristal et largement ouverts, donnent à sa face un aspect terrible : c'est le rcx tremendae majestatis '^. On l'habille et on le déshabille à volo'nté ; on le couvre de riches étoffes et de pierres précieuses, on charge sa tête d'une couronne ; on le chausse de souliers d'argent ou de pantoufles de velours cramoisi '.

Depuis quelle époque est-il à Lucques ? On ne sait : les témoignages ne remontent guère au delà du xii'' siècle. Déjà Guillaume le Roux, duc de Normandie et

1. Le saint Vou de Lucques, au t. XXIII des Bon}anische Furschungen [Mélanges Chahaneau), 1906.

2. La croix a 4™ 34 de haut, 2™ Go de large ; le corps a 2™ 50 de la tête aux pieds (Fôrster, p. 29, n. 4).

3. Le rhéteur Buoncompagno en donne (au commencement du xni'' sièclej cette description : « Imag-inem cruciGxi... asseris de ligno retorto fuisse quod faber lignarius arte sua poUuit, rescindens prius ab eo ligna cum ascia et securi, quae igni paruerunt et in favillani et cinerem sunt conversa, residua vero pars ligni fui ingenioso sculptori commissa, qui subtili dolatura et artificio membra in ipsa distinxit, infigens ei oculos in capite cristallinos et in pedibus argenteos subtellares- Postmodum vero varietate colorum totam substantiani deauravit, supcrimponens capiti ejus coronam de lapidibus pretiosis insertam et lumbos exquisita zona precinxit (Fôrster, p. 13).

4. D'après Lalande, en son Voyage en Italie 1^1786), cité par Guessard, Aliscans, p. 301.

roi d'Angleterre, jurait volontiers, nous dit-on, par le volt de Luche ',

C'est une relique insigne, puisque Tartisan qui l'a sculpté a reçu une aide surnaturelle : sancliini vultum non sua^ sed arte divina disculpsif -. Des récits ({ui rapportent ce miracle, qu'il nous suffise de rappeler, sinon le plus ancien, du moins le plus beau. Après l'ascension du Christ, iSicodème voulut sculpter de mémoire l'image de son maître, tel qu'il l'avait vu sur la croix. Déjà il avait taillé dans le bois la croix et le buste et il s'efforçait de se rappeler les traits du Sauveur, (juand il s'endormit : à son réveil, la sainte tête était sculptée. Sur un ordre céleste, il jeta le crucifix à la mer, et les flots le déposèrent au port de Luni ; il fut transféré de là à Lucques, toute voisine. Sur cette légende, une autre s'était greffée. Un jour, un jongleur avait chanté à Lucques, sur les places, tout le long de la journée, sans recueillir un denier. Las, avant faim, il entra dans l'église, s'agenouilla devant le saint Vou et se mit à jouer de la vielle. En récompense, le crucifié lui jeta l'un de ses souliers. L'évêque de Lucques reprit le soulier et le remit au pied du Christ ; mais la merveille se renouvela et l'église fut obligée de racheter à grand prix au ménestrel la relique précieuse.

Les jongleurs de France tiraient gloire de ce miracle, et volontiers ils le rappelaient à leurs auditeurs pour forcer leur générosité. Ainsi, dans Aliscans, le jon-

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