Romania, t. XXI (1892), p
2. Il utilise, pour y placer les batailles légendaires, deux autres de ces mystérieuses agglomérations de tombeaux, celle de Quarré-les-Tombes, celle de Ci vaux : les archéologues modernes font exactement les mêmes rapprochements. J.-A. Dulaure, par exemple (Des cultes qui ont précédé r idolâtrie, Paris, 1805, p. 333-4}, qui assurément n'avait jamais lu Girard de Roussillon, décrit les sarcophages de Civaux et à la page suivante ceux de Quarré-les-Tombes.
de Valbeton coule la rivière d'Arsen et la Vita (§ 147) appelle cette même rivière Y Arsis. Il semble impossible de séparer Arsis d J Arsen, et ce nom devait se lire dans le poème primitif, de quelque forme d'ailleurs qu'il y fût revêtu. Mais une seule rivière traverse la plaine de Pierre-Perthuis et de Valbeton, et c'est la Cure. L'auteur de la chanson ne nomme jamais la Cure ; au contraire, le moine auteur de la Vita explique que la Cure s'appelait aux temps anciens Arsis : mais, dit-il, au jour de la bataille entre Girard et Charles, elle fut grossie par le sang des blessés (morientium cruore) et, à cause de la douleur de cœur (a dolore cordis) ressentie par les amis de ceux qui périrent, elle cessa de s'appeler V Arsis pour prendre désormais le nom de Core.
Deux explications sont possibles, et deux seulement, je crois. La première consiste à admettre que la Cure se sera, en effet, appelée d'abord d'un nom comme Arsis ou Arsen. Ce n'est pas impossible : il y a sur cette rivière une commune nommée Arcy (canton de Vermanton), qui figure dans des documents du xu e et du xm e siècle sous les formes Arsi, Arseium, Arsiacum, et le cours d'eau a pu, à une certaine époque ou sur certains points de son parcours, recevoir son nom de ce « finage » : en ce cas, nous devrions admirer quelle parfaite connaissance le poète primitif avait de la région, et cet indice nous serait précieux *.
Mais cette explication est improbable, car les mêmes documents anciens qui nomment le territoire d'Arcy,
1. Voyez Quantin, Cartulaire général de V Yonne, t. II, pages 102, 118, 310, 465, etc., et Recueil de pièces pour faire suite au cartulaire de l'Yonne, p. 118.
quand ils veulent désigner la rivière qui le baigne r appellent cette rivière la Cure l , et, d'autre part, le non* de la Cure est attesté dès Fan 350*. 11 est donc presque certain que le nom d'Arsis ou d'Arsen est imaginaire 3 , S'il est imaginaire, c'est un vrai jocus monachorum, provoqué par le désir d'introduire la belle étymologie : Core, a dolore cordis. L'auteur de la Vita est coutumier de ces amusettes ; il donne une étymologie non moins belle du nom de Pothières : Pulteriœ, quod dicitur quasi pulverem terens, et il tire tour à tour Roussillon de ros (rosée), de rossignol, et de /?o, qui veut dire magister, plus Silla, qui fuit magister et consul Romanorum. Quant au jeu qui consiste à supposer d'anciens noms géographiques qui auraient été changés dans le cours des temps, il est aussi fort habituel aux auteurs de ces compositions monastiques : l'un d'eux nous apprend que la vallée de La Grasse (Aude) s'est appelée Yallis Afacra jusqu'au jour où, engraissée par les bienfaits de Charlemagne, elle mérita de perdre ce triste nom; ou bien, s'il faut en croire la Vita sanctorum Amici et
1. Quanlin, Cartulaire, t. II, p. 443 : (inagium de Arsi citra Coram flutiumet ultra. Cf. ibidem, p. 335.
2. Dès 350, Ammicn Marcellin nomme le vicus de Cora qui lui a donné son nom. La Notice de V empire romain de Tan 400 parle de ce même Chora, et le nom, appliqué à la rivière, se trouve dès le milieu du vu* siècle chez Johann es de Bobbio, fréquemment depuis. (Voyez L.-M. Du ru, Bibliothèque historique de r Yonne, Auxerre, 1850, pages 22, 43, 164, 337, 339.)
3. Le moine aura inventé ce nom soit sous l'influence d'Arcysur-Cure, soit parce qu'il connaissait l'un des cours d'eau de France qui s'appellent Arce (un ruisseau de ce nom se jette dans* l'Ource à sept ou huit lieues de Pothières); ou bien il l'a fabriqué à plaisir.
Amelii, la ville de Mortara en Lombardie s appelait au temps jadis Pulcra Silvula ; mais Didier y fut vaincu par Charlemagne, et, à cause du massacre qui y eut lieu, locus Me usque hodie Mortalis vocatur. A mon sens, nous sommes ici en présence d'une fantaisie de cet ordre. Si cette explication est la vraie, si Arsis n'a jamais désigné la Cure que pour les besoins du calembour a dolore cordis, qui est un jeu de clerc, on voit la conséquence : ou bien Fauteur de la chanson renouvelée a été chercher son Arsen dans la Vie latine, ou bien Fauteur de la chanson primitive Ta recueilli dans une autre rédaction monastique de la bataille légendaire de Valbéton; dans Tune et l'autre hypothèse, nous prenons sur le fait un poète épique en train de se renseigner auprès des moines { .
On le voit : aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire de la légende, pour les moines comme pour les jongleurs, de tout temps, l'un des épisodes les plus mémorables de la vie de Girard se déroule è deux pas de Vézelay. Mais c'est dans son château de Roussillon que le héros réside à l'ordinaire : qu'est-ce que Roussillon? Ce nom est une énigme; en revanche, nos textes désignent avec précision la montagne sur laquelle s'élevait ce château.
La charte de fondation de Pothières et de Vézelay dit
i. On conçoit que le poète nomme Arsen la rivière quand il raconte la bataille de Valbeton, puisque la fiction est qu'elle n'a changé de nom qu'après cette bataille ; on conçoit aussi qu'il ail omis d'expliquer que V Arsen était devenu ensuite la Cure, s'il a estime que son public n'avait pas de préoccupations étymologiques ; et mieux encore, qu'il l'ait expliqué, mais qu'un remanieur ou un copiste ait laissé tomber ce passage.
qu'une abbaye sera construite à Pothières in pago Laticensi. La Vita (§ 102) dit que cette abbaye est placée près de la Seine secus montent Latiscum, quem vulgus corrupte Lascum nuncupat ; elle ajoute que le très noble château de Roussillon se dressait au sommet de cette montagne, qu'il fut détruit par les Vandales, puis réédifié par Girard.
Cette montagne, la carte de l' État-major et celle du Dépôt des fortifications la désignent encore sous le nom de Mont Lassois ! . Le mont Lassois a environ 500 mètres de longueur du nord au sud, et 200 mètres de largeur ; il surplombe la rive gauche de la Seine d'une hauteur de 307 mètres. Il s'élève entre Châtillon et Pothières, à 6 kilomètres en aval de Châtillon, à 2 kilomètres environ en amont de Pothières. C'est sur cette montagne quêtait jadis le castrum de Latisco, chef-lieu du pagus Latiscensis, qui comprenait Châtillon. Latisco fut un centre important à l'époque gallo-romaine, et bien plus tard encore ; il y eut là longtemps un atelier monétaire ; M. Prou a reproduit dans son beau livre sur Les monnaies carolingiennes un denier de Charles le Chauve qui y fut frappé, et qui a pu passer par les mains du marquis Girard 2 . Une voie romaine, allant de Langres à Auxerre, longeait le mont Lassois.
Aujourd'hui on ne trouve plus guère sur cette montagne que des briques et des tuiles gallo-romaines ;
1. II semble qu'aujourd'hui on l'appelle plutôt dans le pays la montagne de Vix, du nom du village le plus voisin.
2. Les monnaies carolingiennes (1896), p. 80 (n° 564). Voyez aussi d'Arbois de Juba in ville, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, 1857, p. 203.
mais, à l'époque où vivaient nos jongleurs, il subsistait de Latisco des ruines encore imposantes : « elles attestent, dit la Vita Girardi (§ 107), qu'une grande et puissante agglomération d'hommes y a séjourné. » On y vpyait aussi des vestiges de constructions carolingiennes, s'il faut en croire les érudits locaux : « l'église de Saint- Marcel servant de paroisse aux villages de Vix et d'Estrochey, qui passent pour des restes de Roussillon, peut aider à déterminer l'emplacement du château; dont elle était, dit-on, la chapelle. On trouve encore à l'entour des pierres sculptées provenant des ruines de la forteresse. Un puits d'un beau travail, qu'on remarque encore sur la montagne, l'alimentait d'eaux abondantes 1 . » L'auteur du roman de Girard de Roussillon en vers alexandrins, qui a décrit, au commencement du xiv 6 siècle, le mont Lassois en homme qui le connaissait bien, n'a pas oublié de mentionner les ruines de ce puits :
En Faut de la monteigne avoit un noble puis : Nus autres plus beaus veus ne fut avant ne puis. Et saichiés de cel puis issent sept granz fontaines, Qui sont au piet du mont, bêles, cleres et saines 2 .
Il connaît aussi sur le mont Lassois une église dédiée à saint Marcel :
i. G. Lapérouse, L Histoire de Châtillon, 1832, p. 95. Cf. Mignard, Histoire et légende concernant le pays de la Montagne ou le Châtillonnais, 4853, p. 34.
2. Éd. Mignard, p. 17. Montrait-on au xu e siècle ce puits comme étant celui où Gui de Risnel avait jeté le fils égorgé de Girard ?
On y puet bien veoir l'espee saint Marcel Et des belles reliques en haut en habitacle Ou lay en arrière ont esté fait bel miracle * .
Une bulle d'Eugène III, du 18 novembre 1145, parle de Vecclesia montis Lasconis 2 .
Le mont Lassois était donc au xn e siècle, et bien plus tard encore 3 , couvert de constructions fréquentées et de ruines plus ou moins anciennes, mais assez imposantes pour que l'imagination y ait pu voir les ruines du château de Girard.
Ainsi « Fauteur de la Vita place le château de Roussillon dans le voisinage immédiat de l'abbaye en l'honneur de laquelle il écrivait 4 ». L'ancienne chanson faisait-elle de même ? C'est « assez probable », écrit M. P. Meyer, Montrons que c'est certain.
Au § 59 de la chanson renouvelée, comme le roi a dressé son camp sous Roussillon, dans les prés, un personnage épisodique, Fouchier, qui est magicien, va de Roussillon à sa tente pendant la nuit et y fait un tel enchantement qu'il la détruit. « Puis, il vint sous le Mont Lançon dans la plaine. Là paissent cent mulets et cent chevaux. Il les emmène tous, les fait charger de butin, passe sous Roussillon au chant du coq » et s'en va. Roussillon est donc sur le mont Lascon, pour le