Voyez Amalo Amati, Dizionario corograftco delVltalia, au
mot SERRAVALLE.
histoires d'églises prétendument fondées par lui ou par Roland à Tortone et aux environs. Que le nom d'Atilie ait d'abord désigné Tortone (Sicard, etc.) ou d'abord Serravalle (Jacques d'Acqui, etc.), c'est autour de ces thermes, de cet aqueduc et de cet amphithéâtre romains que Jacques d'Acqui fait évoluer les cavaliers que guident Charle magne, Otinel et le roi païen Marcus. Ainsi faisait, je crois, le poète français qui, le premier» chanta d'Otinel et de Roland. Ici comme dans l'amphithéâtre de Pola, comme dans le Môle d'Adrien ou le Colysée ou les Arènes d'Arles, comme dans les restes de Julia Fidentia, comme dans les « palais Galiene » de Poitiers, de Saintes et de Bordeaux, comme dans les cimetières gallo-romains de Saint-Seurin et d'Aliscamps, des légendes carolingiennes éclosent dans les ruines romaines : elles s'en échappent sous la force de chansons de geste françaises ; comme par hasard, ces fictions se mêlent, ici comme ailleurs, en des écrits latins, à l'histoire d'églises ou d'abbayes établies aux abords de ces ruines; et, comme par hasard, ces ruines hantées par les pairs de Gharlemagne se dressent sur de grandes routes que battent les jacobites, les romieuxou les paumiers.
La Chanson AWspre mont est, comme on sait, le récit d'une expédition fabuleuse menée par Gharlemagne contre les Sarrasins au fond de la Calabre. Il s'agit de les déloger de « la pute Rise », c'est-à-dire de Reggio,
et, pour y parvenir, Charlemagne les combat dans le même massif d'Aspromonte où Garibaldi fit campagne en 1868.
Ici nous sommes loin de la Via francigena et, je crois, de toute voie de pèlerinage. Pourquoi ce poète a-t-il choisi la Pouille et la Calabre pour y placer l'action de son roman? Gomment connaissait-il Reggio et Aspromonte? Sans doute il convient de se rappeler que les Normands dominaient alors sur ces régions et que Reggio était une ville à demi française. Néanmoins, notre thèse est ici en défaut. Si, dans notre trésor épique, nous trouvons localisée de même avec précision en quelque région de T Italie et, comme Asprernont, loin des routes de pèlerinage, une seconde légende carolingienne, puis une troisième, puis d'autres et d autres encore, à mesure que leur nombre croîtra, décroîtra la vraisemblance de notre explication.
Nous sommes donc tenu de la soumettre à une contreépreuve. Il s'agit d'épuiser la liste des chansons de geste ou des épisodes de chansons de geste qui ont l'Italie pour théâtre.
Une chanson perdue ou tout au moins une scène d'une chanson perdue racontait comment Aïmer le Chétif avait conquis Venise [ ; un roi, Gracie n de Venise, joue un rôle dans Aiol '*. Dans le Couronnement de Louis, Guillaume vient en pèlerinage à Rome : il y apprend que les Sarrasins ont ruiné Capoue, qu'ils ont fait prisonnier Guaifier, roi de Capoue, et qu'ils marchent contre Rome.
i. Aymeri de Narbonne, v. '*593 ; Les Nar bon nais, v. 7951. 2. Aiol, v. 9263 ss.
272 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALIE
Il les combat, les chasse, délivre le roi Guaifier, qui lui offre sa fille et la moitié de son pays en récompense.
Cette conquête de Venise par Aïmer, je n'ai pas eu la naïveté de l'expliquer par l'influence des pèlerins et des croisés qui s'embarquaient à Venise ; cette délivrance de Rome par Guillaume, je n'ai pas eu la naïveté d'y voir une chanson à l'usage des pèlerins de saint Pierre ! , et si j'ai soutenu ci-avant que telle légende avait été imaginée par un pèlerin et telle autre pour des pèlerins, on me rendra sans doute cette justice de reconnaître que j'ai toujours invoqué des faits de localisation plus précis.
1. Le poète du Couronnement avait besoin, pour mettre sur pied son scénario, do deux inventions. Il lui fallait trouver un motif puissant qui éloignât Guillaume de France dans le temps où son devoir (la nécessité de protéger l'enfant Louis, si t^harlemagne mourait) aurait dû l'y retenir : il a imaginé, de la façon la plus simple et la plus banale, que Guillaume avait antérieurement fait le vœu de partir pour un pèlerinage lointain ; de là la localisation de l'épisode à Rome (il aurait aussi bien pu le localiser à Saint-Jacques de Galice, par exemple). En outre il avait besoin que Guillaume, rappelé brusquement en France par la mort de Charlemagne et par le péril de l'enfant Louis, prouvât qu'il était prêt à tout sacrifier à son jeune seigneur ; il a imaginé, de la façon la plus simple et la plus banale, que Guillaume sacrifiait au roi une femme et un royaume par lui conquis au cours de son pèlerinage : de là l'invention du royaume de Capoue, pris par les Sarrasins à seule fin que Guillaume le reprenne, le reçoive avec la fille du roi Gaifier, et l'abandonne. — Pareillement, un poète avait besoin qu'Aimer le Chétif conquît, comme les autres Aymerides, un fief en terre lointaine. Pourquoi a-t-il choisi Venise? Mais pourquoi cet autre a-t-il choisi, pour en faire les fiefs des autres fils d'Aymeri, Andrenas ou Commarcis ? En tous ces cas, les poètes semblent avoir localisé leurs fictions à leur fantaisie et sans doute sans tenir à leurs choix.
CONTKE-ÉPREUVE 273
En revanche et pareillement, ma thèse ne sera mise de échec que si Ton y oppose, en dehors des routes des pèlerins, un certain nombre de faits précis de localisation de légendes. Mais je renonce à demander le bénéfice de cette distinction, si légitime soit-elle, entre les légendes de chansons de geste vaguement localisées et précisément localisées en Italie. Gomme on va le voir, je n'en ai pas besoin.
Je ne crois pas en effet qu'on puisse songer à m'opposer la chanson de Jehan de Lanson. On y voit les douze pairs, puis Charlemagne, passer les Alpes pour soumettre un rebelle, Jehan, duc de Lanson, de Pouille, de Calabre et de Maroc. Où est Lanson ? Quelque part en Calabre. Le poète n'en dit pas davantage. Probablement il n'en sait pas davantage. Son fabuleux château de Lanson et les plaisantes aventures héroï-comiques qu'il raconte, si on lui eût demandé de les transférer de sa vague Italie en quelque autre région aussi incertaine, dans les vaux de Morimonde par exemple, en Sessoigne ou en Bolguerie, il est probable qu'il s'y fût prêté de bonne grâce : il n'aurait eu à retoucher qu'une dizaine ou une vingtaine de vers.
Si l'on écarte ce roman de Jehan de Lanson, quelles sont donc les autres chansons de geste ou quels sont les épisodes de chansons dont l'action se déroule en Italie, hors des routes de pèlerins?
Pour avoir des chances de n'en omettre aucun, j'ai pris soin de relever dans la Table des noms propres que nous devons à M. Ernest Langlois tous les noms de villes, fleuves et monts d'Italie contenus dans les chansons de geste. Cette liste comprend, sauf omission, environ 90 noms, que l'on peut classer ainsi :
J. Bbdibr. — Les légendes épiques, LU. 18
1° Trente noms environ de lieux qui se trouvent sur Tune ou l'autre des routes de pèlerinage que nous avons suivies. J'en donnerai plus loin le relevé.
2° Trente autres noms environ, fournis par les mêmes poèmes où nous lisons ceux de la catégorie précédente, et qui désignent aussi des lieux placés sur ces mêmes routes de pèlerinage ou à leurs alentours ; mais je n'ai pas su identifier ces noms, noms de fantaisie, ou noms défigurés par les copistes et les remanieurs, ou noms réels '.
3° Trois noms de villes, Suse, Turin, Sienne, qui se trouvent toutes trois, elles aussi, sur la Via francigena peregrinorum, mais que les poètes mentionnent seulement, sans dire s'ils se les représentent comme les étapes d'un itinéraire.
En dehors de ces soixante ou soixante-dix noms qui concernent les routes de pèlerinage, on trouve :
4° Cinq ou six noms qu'on ne sait où placer et qui semblent de fantaisie : Lanson, Cellerne, Mont Caillet, Brun Essart, Valpree, Valclere 2 .
1. En voici la liste. Dans la Chevalerie Ogier } le Brun (ruisseau), Callaie, Casteron, Cerchamble, Coftans sur la mer, Cessor, Fontenelles, ForestGrant, Guillet, Labigant, Malchitra, Maradaul, Pennuble, Pierroi, Saint-Aiose, le Plessis Gautier, la Roche au Jaiant, Saint-Garillant, Saint-Malme de Lucques, Tramans, Vergelune. — Dans Ami et Amile, Chastel, Chomin, le Garrigant, Tranes. — Dans Aymeri de Nar bonne, Bardeline. — Dans Otinel, Chaste, MontpoQn, Tuela, le Ton, les rivières Soigne et Hastie ^cf., pour les renvois aux textes, Langlois, Table des noms propres'}.
2. Cellerne : dans Orson de Beauvais (v. 297), un personnage, déguisé en paumier,
5° Deux noms, ceux du poème d'Aspremont, qui supposent une localisation précise, et qui seraient dénature, s'ils se multipliaient, à contrarier notre explication, Rise et Aspremont.
6° Il reste une douzaine de noms de villes, qui sont parmi les plus grandes d'Italie : Bénévent, Crémone, Espolice(Spolète), Milan, Naples, Otrante, Pise,Ravenne, Salerne, Tarente, Vérone.
Dans ces onze villes, les poètes placent-ils onze chansons de geste ou onze épisodes de chansons de geste? Si oui, notre thèse perd toute vraisemblance.
Mais que se passe-t-il à Naples ? Rien. Un personnage du roman de Galien, qui joue un rôle de figurant, est appelé « Tevesquc de Naples » (vv. 273, 283, 298, 322). Et de même, selon la Chevalerie Ogier, un jour que Gharlemagne tenait sa cour à Paris,
3495 Messe chanta li evesque de Naples Por l'apostole qui un poi fut malades.
C'est tout.
Que se passe-t-il à Milan ? Un personnage de Gaydon (p. 193) porte « une cote a armer d'un cendelde Mêlant » ;
Rome passa arriéres et Cellerne et Pavie,...
Il a tant esploitié qu'il passa Lombardie.
C'est peut-être Salerne, dit M. Suchier (Romania, t. XXX, p. 134). Oui, si le poète mettait ces noms au hasard de son ignorance.
— Mont Caillet : dans Yde et Olive (v. 695-2), Ydè attaque un personnage, nommé Embronchart : Vers Embronchart s'est la bêle adrecie; En Mont Caillet tenoil grant compaignie ; Niés fu le roi...
— Brun Essart : « II court férir Conon, guerrier lombard né dans le désert de Brun Essart » (Girard de Roussillon, § 160). - Valpree, localité en Lombardie d'après les Enfances Ogier } v. 978. — Valcler, île près de Rome, d'après le même poème, v. 2194.
276 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALlE
il est dit dans Raoul de Cambrai, dans Maugis, dans Auberi le Bourguignon, dans Fierabras, que tel ou tel personnage ne ferait pas telle chose « pour tout l'or de Mêlant » ou « pour Tonnor de Mêlant » ; il est dit aussi d'un personnage de Doon de Mayence (p. 249) qu'il a occis de païens
Plus que n'i a de genz a Meullenc n'a Pavie ;
et Charlemagne, dans Gaufrey (p. 181), se vante d'avoir (( conquis les terres desiques a Mellant ». C'est tout 1 .
Que se passe-t-il à Vérone? Dans Raoul de Cambrai, le poète énumère quarante otages donnés à Raoul par le roi Louis ; l'un des quarante s'appelle (v. 787) Savari de Vérone. C'est tout'-.
1. À moins qu'on ne veuille retenir ici le banal poème anglais intitulé The sege of Melayne (publié par J. Herrtage, Theenglish Charlemagne romances, Part' II, 1880), composé sur le tard pour servir de prologue à Otinel. En ce cas, il conviendra de le ranger dans le même groupe que Jehan de Lanson.
*2. Je n'oublie pas les célèbres statues de Roland et d'Olivier qui sont au porche de la cathédrale de Vérone. Elles sont sans doute du xii° siècle ; or Vérone n'est pas sur une route fréquentée par les pèlerins français. Comment comprendre qu'à une si haute époque on ait rendu de tels honneurs à Vérone à ces preux français? M. Fr. Novati a bien voulu me dire (il se réserve d'en exposer bientôt la preuve) que, si les deux statues datent en effet du xn c siècle, l'inscription Durindarda, qui seule permet de reconnaître en ces guerriers Roland et Olivier, n'est que du xv c siècle. — Je note en passant que M. d'Ancona (Tradizioni carolingie in Italia) a dressé un riche catalogue de lieux dits // padiglione d'Orlando, ou la Tomba d'Orlando, ou / passi d'Orlando, ou Ilborgo di lioncisvalle. Je ne crois pas qu'aucune de ces « traditions », à part celles de Pavie et de Sutri (sur la route des pèlerins), soit attestée avant le xv c siècle. Le plus ancien témoignage que cite M. d'Ancona pour la Torre d'Orlando à Gaëte est de i 51 1 . La singulière scu lpture de Spello est « ancienne » : mais de quel siècle ?
Que se passe-t-il à Spolète ? Dans Raoul de Cambrai (v. 1678), il est dit que jadis un chevalier, mari de dame Marsent, obligé de fuir de France, « en Espolice s'en ala a Gaifier » ; dans le Charroi de Nîmes (v. 97, v. 109), que le roi Gaifier de Police a envoyé une lettre à Guillaume Fierebrace pour lui offrir sa fille et une part de sa terre * ; un Oton d' Espolice est nommé dans Aymeri de Narbonne tantôt comme messager d' Aymeri (v. 1547), tantôt comme un ancien prétendant à la main d'Ermanjart (v. 2i62), et dans la Mort Aymeri (v. 3084) comme un oncle des Aymerides ; dans Anseïs de Carthage (v. 9347), Charlemagne, assemblant ses vassaux, « en Espolice [variante Droit à Pavie) manda le roi Oton ». Dans Yde et Olive (v. 7319) paraît un certain Guimart, « qui d'Yspolite ot la terre en esgart ». Selon Gaydon (p. 3), Ganelon a mandé près de lui en Espolice son frère Thibaut et IV a armé chevalier. C'est tout.
Ainsi pour les autres villes. J'ai poursuivi l'enquête jusqu'au bout. J'en épargne le résumé au lecteur. Jamais il ne s'y passe rien.
Il ne se passe quelque chose de relatif à Charlemagne et à ses compagnons qu'en ces lieux, tous situés sur les quelques routes battues par les paumiers et les romieux :
1 Le Grand-Saint- Bernard. 2 Aoste. 3 Ivrée. i Verceil.
SMontmélian. 6 Saint-Michel de Maurienne. 7 L'Hôpital du Mont-Cenis et la Novalèse. SMortara. 9 Cozzo'-. 10 Pavie. 11 Plaisance. 12 Borgo san Donnino. 13 lmola.