Il allègue sans cesse comme ses sources des ystoriae, des
266 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALlE
Puisque la légende française d'Otinel, pareillement ami de Roland et mari de Belissent, est pareillement localisée à Atilie 1 il faut, si ma conjecture est vraie, que cette légende française procède de la même source que le récit de Jacques d'Acqui et que cette chanson de geste tire, en dernière analyse, son origine d'une légende étymologique forgée au xn c siècle par un clerc de Tortone. Mais, ici, comme ailleurs, les rares hypothèses que je forme, je les donne pour des hypothèses, et je ne veux rien fonder sur elles. Je ne fais donc de celle-ci nul état, et l'abandonnant, je retiendrai seulement des faits constants.
Quelles que soient les sources de Jacques d'Acqui et l'origine première du nom d'Atilie, et quels que soient les- rapports des textes ci-dessus groupés, des témoignages nombreux répètent avec obstination et pendant des siècles que, sur les bords de la Scrivia,soit à Tortone, soit à quelques kilomètres en amont, s'élevait jadis Atilie : des légendes locales mêlaient Charlemagne et ses pairs à l'histoire de cette ville ; on montrait près de Tortone au xm e siècle, selon le témoignage de Jacques d'Acqui, une église édifiée par Roland, une porte dont la taille de Roland avait déterminé la hauteur, et, à quelque distance de là, à Precipiano, un monument ruiné, nommé la Custodia Hospinelli, et c'était, disait-on, un château-
ystoriographi, c'est-à-dire des chroniques latines. Exemple : Alique ystorie antiquorum dicunl quod tune non erai tota contracta Albe Spetie et Atylie sub dominio christianorum, sed a quodam magno pagano duce, qui Marchus vocabatur, dominabalur, et iste tune non obedivit Carolo magno, sicut in ystoria ponitur (col. 1493).
fort sarrasin jadis assiégé par Charlemagne '. Bref, ces lieux étaient au xm e siècle peuplés de légendes carolingiennes attachées à des monuments réels, et l'histoire d'Otinel y était fortement implantée.
D'autre part le roman français d'Otinel nous a conduits vers la même région de Tortone, à tout le moins enMontferrat, et le bon sens indique que la combinaison Charlemagne-Otinel-Roland-Belissent-Mont ferrât- A tilk n'a pu se former par deux fois, indépendantes Tune de l'autre, dans l'esprit des deux conteurs.
De ces faits, il n'y a que trois explications imaginables : le lecteur choisira celle qui lui semblera la plus vraisemblable ; mais il faudra bien qu'il choisisse Tune d'elles, car il ne saurait en concevoir une quatrième.
Ou bien, un poète de France et qui n'avait jamais franchi les Alpes a, le premier, inventé cette combinaison, plaçant l'action de son roman en Lombardie sans motif particulier, et simplement parce qu'il fallait bien la placer quelque part. Son roman est tombé, on ne sait par quelle fortune, entre les mains d'un clerc lombard : cette localisation en Lombardie, faite au hasard par le poète français qui n'y attachait aucun intérêt, a ravi pourtant le clerc lombard et les gens du pays de Tor-
1. Jacques d'Acqui icol. 1503), parlant de la Custorfia Hospinelli, dit que cet Hospinellus « fuit magnus paganus ». Il le distingue nettement d'Ottonellus, dont il raconte l'histoire. Cependant Hospinellu* (on lésait par d'autres textes, par le Pseudo- Philomenn % par exemple; était, à l'insu de Jacques d'Acqui, le même personnage qu'Ottonellus, le bon convers. De là cette indication que Jacques d'Acqui a pris Ottonellus à une source écrite, et Hospinellus aux traditions locales (Jacques d'Acqui était du pays), qui rattachaient ce nom à certaines ruines.
tone, à tel point qu'ils ont par la suite intimement mêlé les aventures d'Otinel à leur histoire locale. — Si les choses se sont passées de la sorte, on doit admirer comment une fiction accidentelle imaginée par un poète delà Picardie ou de l'Ile-de-France a pu prendre racine dans un terroir si lointain et imposer pendant des siècles, tantôt à Tortone, tantôt à Serra valle, le nom d'Atilie : et ce serait un bel exemple de l'influence des chansons de geste sur les imaginations italiennes.
Ou bien, c'est l'inverse. La combinaison Charlemagne- Olinel-Roland, etc., a été imaginée d'abord dans la région de Tortone, comme une légende locale, par des clercs du pays. Un poète français en a eu connaissance, soit qu'il ait passé par hasard à Tortone et l'y ait recueillie sous forme orale, soit qu'il l'ait lue en France dans quelque livre venu de Tortone : il en a tiré une chanson de geste. — Si les choses se sont passées de cette façon, il faut constater que ce récit entendu par hasard à Tortone (ou ce livre venu de Tortone) donnait déjà à notre poète son roman tout fait, et, entre autres personnages, Belissent, portant déjà un nom français d'héroïne de chanson de geste ; et nous serions en présence de cette chose singulière : une chanson de geste composée par un clerc de Tortone.
Les difficultés de ces deux explications sont fortes : elles croissent plus on les considère. Elles se dissolvent au contraire si l'on en. vient à cette troisième et dernière explication, qui concilie les deux autres : la légende locale des clercs de Tortone et la légende des jongleurs de France sont une seule et même légende, inventée sur place à la fois par des clercs lombards et par des jon-
gleurs français, et exploitée d'abord surplace parles uns et par les autres.
Il faut considérer que Tortone est au croisement de plusieurs grandes voies romaines : là prenait fin la Via Aemilia qui venait d'Acqui, là commençait la Via Julia Augusta qui menait vers Plaisance ; mais surtout, là passait la Via Posthumia, qui, longeant la vallée de la Scrivia, conduisait vers Gênes les marchands, pèlerins et croisés de France.
En plein sur la route, à 2i kilomètres de Tortone, à 3 kilomètres de Serra valle, à Precipiano, était établie une abbaye bénédictine placée sous l'invocation de saint Pierre \ et ce monastère s'élevait sur les ruines de l'ancienne ville romaine de Libarna : ruines disséminées sur les trois kilomètres qui séparent Serravalle de Precipiano et qui ont fourni au Corpus un riche lot d'inscriptions ; ruines considérables et imposantes encore au moyen âge, puisqu'elles ont servi à édifier les bourgs voisins de Precipiano, de Biugnano, d'Arquata, de Vignole, de Varinella, et puisqu'il en subsiste aujourd'hui, après que tant de générations les ont exploitées comme une carrière, des vestiges de thermes, les restes d'un amphithéâtre 2 .
Les ruines de Libarna ont servi à autoriser la fable d'une expédition de Charlemagne en ces régions et des
1. Voyez dans les Antiquitates medii aevi de Muratori, t. V, col. 1027, un document de Pan H 25 relatif à cette abbaye et la Cronaca di Tortona, pubblicata per la prima vol ta da Lodovico Costa, 1814, p. 39.