‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 113 sur 161 · Voyez ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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enfans petis » que Charlemagne persécutait. Ce poème se déroulait tout entier sur la via Romea peregrinorum ; il baignait dans l'ensemble des fictions relatives au roi Désier que les clercs avaient tirées de la Vita Hadriani. L'Ogier légendaire ne fut à l'origine qu'un satellite de Désier.

Cette légende, formée en Italie par l'effort combiné de clercs lombards et de jongleurs français qui exploitaient les pèlerins sur leur route vers Rome, d'autres clercs, ceux de Saint-Faron de Meaux, vont s'en emparer, l'enrichir, et d'autres jongleurs de geste, épousant leur dessein, chanteront désormais de saint Ogier de Meaux.

Comment les moines de Saint-Faron exploitèrent par la suite la légende d'Ogier.

a) La Conversio Othgerii.

Dans une antique abbaye bénédictine de la banlieue au nord de Meaux 1 , les moines composèrent, comme appendice à la vie de saint Faron, leur fondateur, un court écrit hagiographique, intitulé : Conversio Othge~

1. Sur l'abbaye de Saint-Faron, fondée vers 660, sous le vocable de Sainte-Croix, par révoque de Meaux saint Faron, qui y fut enterré, voyez la Gallia christiana, t. VIII, col. 1688 et suiv., et Toussaints du Plessis, Histoire de la ville de Meaux, t. I, p. 33, p. 58-2, etc.

LA CONVBHSIO OTHGEBIf 289

rii militis, qualiter, abrenuntians seculo, Deo in monachico habitu militavit * .

En voici la teneur.

« Il est juste et bon d'ajouter à la vie vénérable du très pieux confesseur et très glorieux évêque saint Faron ce récit où l'pn verra comment se retira dans son monastère... Ogier, homme de grande noblesse [Othgerius, vir illustris generosilatis), et si preux en bataille que, en mémoire de ses nombreuses victoires, il avait reçu, seul entre les guerriers et des guerriers eux-mêmes, ce surnom : Praeliator fortis et pugnator. Sa naissance et ses exploits lui avaient valu tant de gloire et tant d'honneur qu'il était devenu le premier de l'empire après Charlemagne 2 . Dans tout l'éclat de sa puissance mondaine, il se prit à en considérer la fragilité et la vanité et résolut de se retirer du siècle. Revêtu d'un accoutrement de pèlerin, il visita de nombreux monastères, décidé à faire profession dans celui où il trouverait la discipline la plus rigoureuse et la mieux observée. Ayant reconnu (par l'épreuve des clochettes attachées à son bourdon de pèlerin et qu'il fait sonner dans l'église sans que les moines se retournent au bruit) que le plus saint monastère était celui de saint Faron, il dit à Charlemagne son désir de se faire moine dans cette abbaye. Charlemagne fond en larmes, mais lui accorde la permission qu'il demande. Ogier décide à le suivre un compagnon de ses guerres, Benoît. Ils déposent tous deux à l'abbaye de Saint-Faron leurs armes et tout ce qu'ils avaient possédé dans

1. Publié par Mabillon dans les Acta sânctorum ordinis s. Benedicti, sstec. IV, p. I (éd. de Venise, 1735), p. 617, et dans les Annales ordinis s. Benedicti, t. II (1704), p. 376. Cf. les Acta sânctorum des Bollandistes, 28 octobre, p. 620-2.

2. Othgerins, vir generosa nobililate clarissimus, Deoque permittente in frequenti proeliorum exercitatione victoriosissimus et ideo tempore gloriosissimi imperatoris, Magni scilicet Caroli, in ter Francorum principes gloria et honore sublima tus est ut post ipsum in regni imperio et dominatu existeret secundus.

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le siècle. La même année, Ogier quitta quelque temps sa retraite pour aller supplier Charlemagne de faire quelque donationà Saint-Faron. Charlemagne lui donna deux abbayes, l'abbaye de Reez à trois lieues de Meaux), et une autre, que Charlemagne avait long-temps possédée dans le faubourg de Verceil, et qui demeura la propriété de l'abbé et des moines de Saint-Faron aussi longtemps que le roi de France domina en Italie. Puis, Ogier rentra au monastère et s'y imposa pendant de longues années des jeûnes et toutes sortes de mortifications. Jésus-Christ manifesta par des miracles combien sa conversion avait été sincère et sa vie sainte.

L'un des trois manuscrits de la Conversio que connaissait Mabillon donnait à la suite de ce texte une épitaphe d'Ogieret de Benoît 1 , laquelle se retrouve dans le recueil d'épitaphes de Foucoie de Beauvais. Cette épitaphe est une simple mise en vers de la Conversio. Foucoie de Beauvais a commencé à versifier vers 1056 ; il est

i. En voici le texte :

Quam maie discernit quod amat, vel qualia spernit

Cui placet aura soli, displicet aura poli!

Exsul in ex te ma, procul a regione superna,

Captus amorc viae, non meminit patriae.

Militis Otgerii conversio, digna videri,

Sufficit ad spéculum quo statuas oculum.

Lcjçis erat pondus, locuples, a rege secundus,

Xobilis et sapiens, strenuus et patiens.

Floribus his saeptus, praestabile culmen adeptus,

Omnia posthabuit, seque Deo tribuit.

Evocat invictum rerum comitem lienedictum,

Ut par militiae participet veniae.

Crux simul accipitur, Crucis et locus iste subitur ;

Caesar et exuitur, Christus et induitur.

Ite, pares animae, per quaelibet agmina primac.

Fortes caesari, fortia membra Dei.

Fortes athletae, per saecula cuncta valete :

Par crucis est species, par erit est requies. O quam par pu le h ru m ! par vivere, parque sepulcrum !

Par fuit et tumulus, par erit et tilulus.

LA COXVRRSIO OTIIGEHII 291

mort vers 1082 l ; vers 108 i plus probablement 2 . Donc la Conversio est antérieure à Tan 1084 3 .

D'autre part, Mabillon eh connaissait un manuscrit, conservé à Saint-Faron, et qui, dit-il, avait été écrit « ante annos minimum septingentos », c'est-à-dire au x e siècle. Si Mabillon ne s'est pas trompé dans son estimation de l'âge de ce manuscrit, aujourd'hui perdu, c'est à ce siècle qu'il faut attribuer la Conversio'*, sans qu'on puisse préciser davantage" 1 .

Les moines du x c siècle qui composèrent la Conversio, quel personnage vénéraient-ils? Le tombeau de leur église contenait-il les restes de Y Autcharius de la guerre de 773 ?

On l'a maintes fois supposé ; la vérité est qu'on n'en peut rien savoir. L'auteur de la Conversio ne le dit pas, et pour cause ; il ne sait rien d'authentique de son héros, sinon qu'au temps de Charlemagne ce personnage avait

1. Voyez sur Foucoie, archidiacre de Beauvais, Y Histoire /t/téraire de la France, t. VIII (1747), p. 113.

2. Voyez Alexandre Olleris, A M. J.-V. Le Clerc, Lettre sur Foucoie, Paris, 1842, p. 35.

3. D'ailleurs Mabillon avait trouvé la Conversio mentionnée dans un inventaire des manuscrits de Saint-Faron dressé au temps d'un abbé Gaufridus qui régit le monastère dans le troisième quart du xi e siècle.

4. On ne saurait remonter plus haut, vu l'ignorance manifeste où est l'auteur de la Conversio touchant l'origine, les fonctions et les acles de son héros. Il ne sait guère rien dire de lui, sinon qu'il était le premier personnage de l'empire après Charlemagne, ce qui est imaginaire.

5. Ineunte saeculo decimo, dit Mabillon. Mais il n'a nulle raison de le dire, sinon qu'il croit la Conversio presque contemporaine de l'érection du monument d'Ogier dont il sera parlé ci-après ; or Mabillon vieillissait de plusieurs siècles ce monument.

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donné Reez au monastère de Saint-Faron : ce que l'auteur peut avoir tiré d'un obituaire ou de quelque charte. D'autre part, on ignore quelle fut la destinée de YAutcharius de 773 après sa soumission. On n'a que deux textes : la Vita Hadriani, la Chronique de Moissac. Selon la Vita Hadriani, le rebelle s'est rendu de sa propre volonté au « très bienveillant » Charlemagne, ce qui semble indiquer que Charlemagne prit en gré sa soumission volontaire. Selon la Chronique de Moissac, Autcharius fut jeté en prison 1 . Emprisonné ou pardonné, que devint-il par la suite? A-t-il survécu un an ou dix ans ou trente ans à la guerre de Lombardie? Est-il devenu moine ou non? Est-il ou non rentré en faveur? Nul ne nous en a rien dit. Une seule chose est assurée, vu la banalité du nom d'Ogier *, c'est qu'il a pu exister au temps de Charlemagne vingt autres personnages de ce nom assez riches pour faire don d'une terre aux moines de Meaux, et de ce personnage, quel qu'il fût, l'auteur de la Conversio pouvait dire, s'il lui en prenait fantaisie, qu'il avait été le premier de l'empire après Charlemagne. On a donc toute raison de croire qu'il n'y a de commun que le nom entre l'Ogier de la guerre lombarde et l'Ogier enterré à Meaux.

L'Ogier enterré à Meaux, si l'auteur de la Conversio ne sait à peu près rien de sa biographie vraie, le connaîtil du moins comme un héros de légendes épiques ?

Il se peut. Dès la seconde moitié du X e siècle, date

1. Tmsoin exUium Oggerio, ce qui signifie bien, dans le latin du temps, qu'il fut emprisonné.

2. On sait combien le nom de famille Augier, Auger, Alger, etc., est fréquent de nos jours.

LA CONVERSIO OTHGKRll 293

supposée de la Conversio, nous commençons à recueillir en nombre des légendes relatives à Charlemagne : celles de la Novalese, ou la légende cléricale du pèlerinage de l'empereur aux lieux saints, que nous raconte Benoît du Mont-Soracte. C'est à la fin du x e siècle que Ton trouve le nom de Charlemagne attaché par les pèlerins de Galice à cette croix de pierre qui marquait le point culminant du col de Roncevaux. On a d'autre part l'impression que les légendes provoquées par le pèlerinage de Rome sont anciennes entre toutes. Il se peut donc que dès la seconde moitié du x e siècle les jongleurs aient rapporté d'Italie un poème consacré à Ogier et que les moines de Saint-Faron aient entrepris, sous l'influence de ce poème, de vénérer TOgier inconnu dont ils avaient le tombeau. Si la Conversio date bien du x c siècle et si elle est un écho d'une ancienne Chevalerie Ogier, elle nous fournit le plus ancien témoignage incontestable que nous ayons de l'existence des chansons de geste. Mais il se peut aussi bien que l'auteur de la Conversio n'ait connu aucune légende sur Ogier. Il se borne à dire, en termes emphatiques et vagues, qu'il fut de son temps un guerrier très illustre, ce qui est « de style » dans les vies de saints ; et qu'il était très aimé de Charlemagne, ce qui n'est pas le cas de l'Ogier de la guerre lombarde. Mais nulle part l'auteur ne dit que la gloire d'Ogier se soit perpétuée dans le siècle : pas un mot qui rappelle ces passages où les clercs de Saint-Riquier, de Gellone ou de Pothières attestent que Gormond, Guillaume d'Orange ou Girard de Roussillon étaient, au temps où ils écrivaient, célébrés par des romans de jongleurs. On peut donc croire que la Conversio est un simple

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livret d'édification, pur de toute influence épique, et consacré aux vertus supposées d'un inconnu, qui avait eu le mérite de donner quelques terres à l'abbaye de Sant-Faron et qui s'y était fait enterrer.

Laquelle choisir de ces deux explications ? Je ne vois nulle raison décisive de préférer celle-ci ou celle-là. Je les accepte donc toutes deux. Choisit-on la première? En cette hypothèse, dès le x e siècle, la légende d'Ogier passe des clercs lombards aux jongleurs français de la via romea peregrinorum y qui la rapportent en France où les moines de Meaux l'accueillent, parce qu'ils identi fient, à tort ou à raison, le héros à l'Ogier de leur monastère ; puis ils la repassent à d'autres jongleurs de geste.

Choisit-on la seconde explication? C'est le même mouvement circulaire, le même système de prêts et d'emprunts réciproques que Ton verra s'établir entre clercs et jongleurs, mais seulement — c'est là la seule différence — à des dates plus récentes.

b) Ae Mausolée d'Ogier.

Supposons en effet qu'ayant visité, comme nous venons de faire, l'abbaye de Saint-Faron au temps de Foucoiede Beauvais, nous y revenions environ un siècle plus tard, vers l'an 1180.

Nous y retrouverons le bon Othgerus et son compagnon Benedictus, mais non plus dans leurs vieux sépulcres carolingiens. Ils ont été transférés dans un étrange et superbe monument, à la fois tombeau et chapelle, alors tout battant neuf.

LE MAUSOLÉE d'oGIER 295

Ce monument n'existe plus aujourd'hui 1 ; mais une belle gravure publiée dans les Acta sanctorum ord. s. Benedidi et reproduite dans les Annales ord. s. Benedicti 2 , le représente, et nous en possédons d ailleurs des descriptions anciennes. Mabillon, qui partageait, semblet-il, Tignorance archéologique de ses contemporains, le croyait du ix e siècle : statim ah heroum noslrorum obitu conditum ; et les quelques critiques littéraires qui en ont parlé l'ont daté au petit bonheur « du ix c ou du x e siècle » (Paulin Paris), « du xi e au xn e siècle » (Léon Gautier) 3 , ce qui indique qu'ils n'avaient guère regardé la gravure en question. Il est facile pourtant de reconnaître dans le monument les caractères du style roman d'époque tardive. M. Riezler 4 a consulté à cet égard deux conservateurs du Musée national de Munich, qui sont tombés d'accord pour le dater de la seconde moitié du xii e siècle. D'autre part, M. André Michel, après un examen attentif de la gravure, a bien voulu m'écrire 5 :

« Ce devait être un monument tout à fait extraordinaire et qui devait rappeler le tombeau de saint Lazare à Autun. Il me semble impossible de le dater avant la fin du xn e siècle.

1. L'abbaye de Saint-Faron a été démolie au commencement du xix e siècle : le monument lui-même avait disparu dès avant la Révolution (voy. les Acta sanctorum des Bollandistes, t. XII d'octobre, p. 623); il existait encore en 1744 (voy. le Recueil fies historiens des Gaules, t. V, p. 46tf).

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