‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 112 sur 161 · RÉSUMÉ DE LA LÉGENDE D OGIER · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DE LA LÉGENDE D OGIER

d'ailleurs de le soumettre à un genre de mort qui, pour être lent, n'en sera pas moins affreux. Si on veut lui laisser Ogier, il renfermera dans la prison de Porte-Martre à Reims et ne lui donnera par jour qu'un morceau de viande, un quartier de pain et un hanap de vin ; c'est un si grand mangeur qu'il ne résistera pas longtemps à ce régime. L'empereur y consent, et Ogier est enfermé à Reims; mais le bon archevêque fait pétrir des pains d'un quintal, fait faire une coupe qui tient un setier et lui envoie chaque jour le quart d'un bœuf, un quartier de ces pains énormes et le gigantesque hanap plein de vin. II lui procure en outre toutes les distractions qu'un prisonnier peut avoir et l'entretient ainsi en vie.

Cependant, la nouvelle de sa mort se répand parmi les Sarrasins, qui espèrent dès lors trouver la France sans défense. Brehier, un des plus puissants amiraux, envahit la France et pénètre jusque près de Laon. Nul n'ose lui résister; l'empereur lui-même est consterné ; un jeune écuyer s'écrie alors : « Oh î Si Ogier était ici ! » Charlemagne qui ne veut pasa vouer ses torts et qui croit Ogier mort depuis longtemps, fait pendre l'indiscret et menace de traiter de même tous ceux qui lui parleront de son ancien ennemi. Mais trois cents fils de comtes, de ducs et de princes, bravant cette menace, viennent entourer sa tente en se tenant par les mains, et se mettent à crier tous ensemble : « Ogier! Ogier! Ogier! » L'empereur ne peut massacrer tant de coupables, mais que faire? Ogier n'est-il pas mort ? Charles va à Reims et s'en informe : Turpin lui révèle son ingénieux artifice : Ogier vit encore, et lui seul peut sauver la chrétienté. Mais il ne consent à secourir l'empereur que si on remet Chariot à sa discrétion. Charlemagne se désole ; mais, comme Agamemnon, il se résigne : Chariot sera l'holocauste offert en expiation du passé. Ogier ne peut pardonner : il a juré de frapper le meurtrier de son fils. Tout ce récit est d'un pathétique puissant et bien rendu. Devant toute l'armée, Chariot est amené à Ogier, dont l'empereur et les pairs essayent en vain de fléchir le cœur par leurs supplications. Déjà le père de Raudouinet a tiré son épée du fourreau, quand un ange descend du ciel :

10996 L'a meure tient de l'espee trenchant :

« Ogier, dist il, ne toucheras l'enfant ; Dex le defent, si t'en fait mandement :

Fors une buffe li donras solement Por garantir le tien fol sairement. »

Ce dénouement de la vieille querelle est grandiose et vraiment épique. Ogier combat contre Brehier, et naturellement il le tue. Dans les deux dernières branches, qui ne sont sans doute pas fondées sur un original ancien, on raconte le mariage du vainqueur avec une princesse anglaise, qu'il a délivrée des mains des Sarrasins, et les honneurs dont le comble Charlemagne.

Le héros de ce roman { est assurément, comme chacun Ta reconnu depuis les temps lointains de Leibnitz et de Mabillon, cet Ogier, vassal de Carlo ma n, qui, s'étant réfugié en 772 auprès de Désier, roi des Lombards, l'aida en 773 à soutenir sa guerre contre Charlemagne.

Quelle avait été la vie de ce personnage avant 772 ? Convient-il de l'identifier à un Autcharius dux que le roi Pépin avait chargé de messages auprès des papes

1. Dans l'étude qui suit (que je veux alléger de toute discussion polémique sur les reconstructions tentées par mes devanciers de formes plus anciennes de la Chevalerie Ogier), j'utiliserai surtout les travaux suivants : Y Histoire poétique de Charlemagne, notamment p. 410 ss. ; l'excellent livre de M. C. Voretzsch, Ueber die Sage non Ogier. Halle, 1891 ; le compte rendu qui a été donné de ce livre par M. Ph.-A. Becker dans le Literaturblait fur gerinanische und romanische Philologie, 1892, p. 401 ; le mémoire de M. S. Riezler, intituté Naimes von Bayern und Ogier der Dàne (Silzungsberichte der philosophisch-philologischen Classe der Akademie der Wissenschaften zu Mùnchen, 1892, p. 713-788). Cf., pour des références à d'autres travaux, les notes additionnelles de M. P. Meyer à la p. 171 de la nouvelle édition (1905) de YHistoire poétique de Charlemagne.

RÉSUMÉ DE LA LÉGENDE d'oGIER 287

en 753 et en 760 ? et à un Otkarius mentionné en 779 dans une charte du monastère de Fulda? et à un Occarius qui fonda le monastère de Tegernsee dans la Haute-Bavière? Les critiques littéraires ont étudié ces questions avec soin, comme ils devaient, pour dresser un tableau aussi complet que possible des concordances de la légende avec l'histoire. Aujourd'hui cette recherche doit être tenue pour achevée : elle n'a donné que des résultats négatifs. Que Ton ait ou non reconstitué une biographie plus ou moins complète de Y Autcharius réel, la chose peut intéresser les historiens, elle n'importe plus aux critiques littéraires : car il est aujourd'hui bien acquis * que, en tout état de cause, les poètes du moyen âge n'ont exploité et connu de cette biographie qu'un seul événement : la rébellion d'Ogier contre Charlemagne. Les poètes ont connu cet événement — je crois l'avoir à peu près établi dans l'étude qui précède — par la Vita Hadriani*.

Les clercs des églises de Lombardie, à Mortara, à Pavie, etc., ont exploité de toutes façons ce texte illustre. Ils y trouvaient l'histoire de la guerre de Charlemagne contre Désier ; ils y trouvaient Ogier aux côtés de Désier, en son rôle de rebelle et de protecteur des deux fils de Carloman, réfugiés auprès de Désier et poursuivis par Charlemagne. C'était le thème de la Chevalerie Ogier primitive, où la guerre de Lombardie était motivée non par une fabuleuse partie d'échecs, mais par la tutelle, assumée par Ogier, des « deus

1. Seul, à ma connaissance, M. Riezler admet que VOccariun bavarois a fourni des traits à la figure légendaire d'Ogier.

Page 1