‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 122 sur 161 · OGIER ET LE MOINE DE SAINT-GALL · texte numérisé non relu

OGIER ET LE MOINE DE SAINT-GALL

de la terre. » Otkerus, qui, dans des temps meilleurs, avait bien connu les usages et les ressources de l'incomparable Charles, lui répondit, effrayé lui-même : « Quand tu verras les champs se hérisser d'une moisson de fer, et le Pô et le Tessin, grossis des flots de la mer, inonder les murs de la cité de noires vagues de fer, alors peut-être, c'est que Charles sera près de venir. »I1 n'avait pas achevé qu'au couchant apparut, grosse d'un ouragan terrible, une nuée ténébreuse, qui changea en ombres horribles la clarté du jour ; mais l'empereur s'approchant, la splendeur des armes fit luire bientôt pour les assiégés un jour plus sombre que toute nuit. Alors ils le virent lui-même, Charles, l'empereur de fer, crête d'un casque de fer, les bras protégés par des gantelets de fer, couvrant d'une cuirasse de fer ses larges épaules et sa poitrine de fer, dressant en haut, de sa main gauche, une lance de fer, car sa droite était toujours étendue vers son invincible acier ; les genoux même, qu'on laisse généralement sans armure, étaient chez lui couverts de lames de fer ; que dire de ses jambarts? toute l'armée les portait en fer ; son bouclier ne montrait que du fer, et son cheval lui-même avait du fer et la couleur et la force. Ce costume, tous ceux qui le précédaient, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, l'avaient imité autant que possible. Le fer remplissait les champs et les routes ; les rayons du soleil n'étaient réfléchis que par du fer ; ainsi le peuple de Pavie, plus glacé par la terreur que le fer lui-même, s'inclinait devant le fer glacé ; les souterrains infects et sombres eux-mêmes pâlirent à l'éclat du fer ; une clameur confuse remplit la cité : '< fer ï hélas, ô fer! » Otke rus, embrassant ce spectacle d'un rapide regard, dit à Desiderius : « Voilà celui que tu as demandé, tu l'as. » Et, disant cela, il tomba presque sans vie.

Sous cette forme grotesque, le Moine de Saint-Gall. a développé un thème littéraire que chacun reconnaît pour Tavoir rencontré quelque part ailleurs, dans le roman de Jehan de Paris par exemple, ou dans les romans de

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Tristan : ainsi, Kaherdin, s'étant caché avec Tristan aux abords d une route, attend le cortège d'Iseut la Blonde, qu'il n'a jamais vue; une troupe de femmes apparaît, si belles que Kaherdin s'écrie : « Voilà la reine ! — Pas encore, lui dit Tristan ; ce sont ses lavandières. » Même méprise, quand passent ses chambrières, et l'émerveillement de Kaherdin va croissant jusqu'à l'instant où Iseut apparaît. Je ne sais si Ton a déjà remarqué que le Moine de Saint-Gall, dont les ressources sont peu variées, a exploité une autre fois le même motif, quelques pages plus haut » ; des ambassadeurs du roi des Perses, venus à Aix-la-Chapelle, contemplent du haut d'une galerie la cour splendide de l'empereur et le luxe merveilleux des seigneurs ; de plus en plus éblouis, ils voient enfin Charlemagne, et s'écrient en battant des mains : « Nous n'avions vu jusqu'ici que des hommes de terre ; nous voyons enfin un homme d'or. » Cet empereur d'or fait pendant à l'empereur de fer de l'autre anecdote, et les deux scènes se correspondent. Le Moine de Saint-Gall a fort bien pu les inventer toutes deux lui-même, car elles ne sont rien que« delà littérature», je veux dire qu'elles ne représentent rien qu'un effort pour exprimer par un procédé de rhétorique tantôt la force guerrière et tantôt le faste de Charlemagne.

Que le Moine de Saint-Gall ait inventé lui-même son anecdote ou qu'un autre l'ait inventée pour lui, elle ne nous intéresse que parce qu'elle est placée dans un cadre historique. L'auteur savait que Charlemagne avait combattu en Lombardie le roi Desiderius et son hôte le Frank

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