‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 127 sur 161 · DE CETTE LÉGENDE · texte numérisé non relu

DE CETTE LÉGENDE

Ce poème ne serait qu'un renouvellement d'un poème du milieu du x° siècle. C'est la thèse que G. Paris, reprenant pour les enrichir les arguments de ses devanciers,

1. « Pourtant, écrit G. Paris avec toute vraisemblance (p. 47 1, la dernière page du roman a un caractère de si grande et si haute poésie que je ne puis me résoudre à l'attribuer au continuateur... Les barons de Vermandois et de Cambrésis se sont réconciliés. Bernier a même épousé la fille de Guerri le Sor. Un jour Bernier veut aller en pèlerinage à Saint-Jacques; son beau-père raccompagne, leur entente est parfaite. En revenant, ils passent par les prés d'Origny. Bernier soupire : « Qu'avez-vous ? lui dit « Guerri. — Ne me le demandez pas, j'ai le cœur mal disposé en « ce moment. — Je veux le savoir. — Eh bien ! puisque vous le « voulez, je vous le dirai, malgré moi. Je songe à Raoul; voici le « lieu même où je le tuai. — Vassal, dit Guerri, vous n'êtes pas <( courtois de me rappeler la mort de mes amis. » Toutefois, il ne fait semblant de rien, mais il a le cœur oppressé. Les deux hommes arrivent près d'un cours d'eau : pendant que les chevaux boivent, le vieux Guerri détache doucement un de ses lourds étriers et en frappe Bernier si violemment que le crâne s'ouvre et la cervelle sort. Après quoi il prend la fuite... Mais Bernier a deux fils déjà en âge de porter les armes; ils vont à Arras assiéger leur terrible grand-père. Gautier, tout en blâmant Guerri, vient lui porter secours; il est tué. Guerri, enfermé dans Arras, se défend de son mieux; du haut des créneaux, il appelle son petit-fils et lui demande pardon. L'enfant répond en ordonnant aux siens de donner l'assaut. Alors Guerri. voyant qu'il ne peut plus tenir, attend la nuit. 11 monte sur son cheval, sort delà ville, et Tindomptable vieillard disparaît dans les ténèbres. On ne sait ce qu'il devint; j'ai entendu dire qu'il se fit ermite. »

a développée en des pages d'une énergie et d'une beauté singulières: « Raoul de Cambrai, dit-il 1 , nous a conservé un reflet de cette épopée féodale qui est, dans le domaine poétique, la production la plus originale de l'ancienne France... Elle s'est dégagée spontanément, aux ix e et x c siècles, dans l'immense et tumultueux chaos où s'est constitué le vrai moyen âge. Elle n'a pas été faite pour charmer des auditeurs indifférents ; elle est l'écho immédiat des sentiments, des passions, des triomphes, des deuils de ceux qui la font et qui l'entendent. Elle ne demande ses sujets ni à la tradition, ni à l'invention ; elle n'en a pas d'autres que les faits contemporains qui s'y reflètent sous le jour où les voient les acteurs eux-mêmes ; elle est, avec cette restriction, absolument sincère, et aurait, si nous la possédions dans sa forme originale, la valeur d'un document historique de premier ordre. Malheureusement, elle fut de bonne heure exploitée par les jongleurs qui, pour conserver en bon état de service les chansons qu'ils colportaient et qui étaient leur gagne-pain, les altéraient de mille façons et les renouvelèrent plusieurs fois dans le cours des âges. »

Cette doctrine se fonde sur trois groupes d'arguments :

1° L'action de Raoul de Cambrai repose sur des données morales et sociales très archaïques ;

2° Le renouveleur du xn e siècle nous apprend luimême que le premier poète qui ait chanté les aventures

i. Art. cité, p. 46.

de Raoul de Cambrai était un contemporain de Raoul, nommé Bertolai ;

3° Ce renouveleur connaît des événements historiques qu'il eût été impuissant à recueillir lui-même et qu'il a nécessairement trouvés dans un poème du X e siècle.

Si l'un quelconque de ces arguments est juste, il suffit à lui seul : la thèse est fondée. Je les considérerai l'un après l'autre dans Tordre où je viens de les ranger.

Page 1