‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 126 sur 161 · Voy. G. Paris, p. 39 du tirage à part · texte numérisé non relu

Voy. G. Paris, p. 39 du tirage à part

lignées des Labdacides et des Atrides, ainsi l'imprécation d'Aalais trouble la raison du héros, lui inspire Fujîptç, la desmesure, et le pousse de violence en violence vers la mort.

A peine la mère a-t-elle prononcé la parole d'exécration, elle se repent ; elle court au moutier de Saint-Géri et se jette contre le soi, les bras en croix :

1141 a Glorieus Dieus qui en crois fustes mis, Si com c'est voirs qu'ai jor del venredi Fustes penez quant Longis. vos feri, Porpecheors vostre sanc espandi, Ren moi mon fil sain et sauf et gari !

Lasse, dolente! a grant tort l'ai maldi.

Je l'ai je, lasse ! si doucement norri. . . »

Vainement elle prie. L"'Ap vengeresse et qu'on ne peut rappeler tient déjà son fils. Par une grande idée du poète, la mère, au sortir même du moutier, la voit aussitôt incarnée, sous la forme de Guerri le Sor :

1 1 50 A ces paroles del mostier départi ;

Devant li garde, si vit le sor Guerri, Passa avant, par le frain l'a saisi.

Elle le conjure de retenir son fils. Le vieux baron la repousse. 11 emmène Raoul en guerre.

L'ost de Raoul s'avance sur la terre désormais ennemie de Vermandois. Il approche d'Origny, où les fils d'Herbert ont fondé un couvent de femmes. Pour irriter ses adversaires, Raoul ordonne à ses hommes de dresser ses tentes au milieu de l'abbaye. « Vous abriterez mes bêtes de somme sous les porches, vous préparerez mon manger dans la crypte ; mes éperviers percheront sur les

croix d'or ; dressez devant l'autel un riche lit où je coucherai, appuyé au crucifix. Et mesécuyers prendront les nonnes. Je veux détruire cette maison, puisque les fils d'Herbert l'aiment. »

Cependant l'abbesse de ce couvent, Marsent, vient vers lui en suppliante, à la tête du cortège de ses nonnes. Il la raille d'abord et l'injurie; pourtant elle obtient de lui qu'il retirera ses ordres : il lui promet de respecter le couvent et le bourg qui l'environne.

Or, cette abbesse est la mère d'un personnage, Bernier, qui, désormais, s'avancera au premier plan de l'action. Bernier est l'écuyer de Raoul. Il a grandi auprès de lui, il est son « nourri ». Raoul Ta reçu dans sa mesnie et l'a armé chevalier. Il a reçu de Raoul de grands bienfaits; mais, parles liens du sang, il est du camp des ennemis de Raoul : il est le fils né hors mariage de cette Marsent, qui depuis s'est faite religieuse, etd'Ybert de Ribemont, qui est l'un de ces quatre fils d'Herbert que Raoul attaque. Que doit-il faire? Combattre son père et toute sa parenté ? ou abandonner en son péril Raoul, qui Ta adopté et qu'il reconnaît pour son « seignor lige »? Dès le début de l'action (v. 914, 925, etc.), l'écuyer a marqué à Raoul qu'il tenait son entreprise pour injuste. Bien que bâtard, il a défendu devant le roi Louis le droit des fils d'Herbert, il a « chalengié » leur terre contre Raoul, qui depuis lors se méfie de lui (v. 1079 et suiv.) et lui garde rancune. Bernier le suit pourtant dans sa guerre, contre son cœur *, souhaitant et craignant tout ensemble de subir un jour du jeune

1. 1227 Ou que cil voisent. Berniers rcmeist toz dis : De lui armer ne fu mie hasliz.

seigneur qu'il aime des offenses telles qu'elles le délient de son devoir de vassal. L'état de ses sentiments, le poète Ta dépeint en quelques vers sublimes. Bernier vient au moutier d'Origny voir sa mère, l'abbesse Marsent. Elle le prend entre ses bras, trois fois le baise, et lui demande : « Beau fils, pourquoi guerroyer contre ton père? Ybert de Ribemont n'a pas d'autres fils que toi ; ta prouesse et ton sens te vaudront son héritage. » Il répond : « Je n'en veux pas » :

1381 Raous mes sire est plus fel que Judas :

Il est mes sire; chevals me done et dras Et garnemens et pailes de Baudas ; Ne lui fauroie por Tonnor de Damas, Tant que tuit dient : « Berneçons, droit en as. — Fius »,dist la mère, « par ma foi, bien feras. Ser ton seignor. Dieu en gaaingneras. »

Presque aussitôt ce conflit prend une forme tragique. Malgré la promesse faite aux religieuses que leur monastère serait respecté, une rixe s'étant élevée entre les ribaudsdu camp et les bourgeois d'Origny, deux hommes de Raoul sont tués. Raoul, irrité, attaque le bourg et l'incendie. Le feu gagne le monastère; les cent nonnes réfugiées dans l'église sont brûlées et, avec elles, l'abbesse Marsent ; Bernier a vu les flammes envahir l'église, saisir sa mère. Cependant il dompte encore sa colère et sa douleur; il reste auprès de Raoul, fidèle au précepte maternel :

Ser ton seignor, Dieu en gaaingneras.

Et comme, après le combat, Raoul, assis dans un pré fleuri, joue aux échecs et qu'il demande le vin, Bernier

s'agenouille aux pieds de son seigneur et lui tend le hanap. Raoul le regarde longuement sans rien dire : il en veut à Bernier de son hostilité sourde et la desmesure trouble son esprit, et, de son côté, Bernier se dit tout bas que, si Raoul n'accepte pas cette coupe de sa main, il répandra le vin par terre et sera relevé de son hommage. Mais Raoul prend enfin le hanap, s'excusant même auprès de Bernier de l'avoir laissé attendre un moment. Il lève la coupe et veut la vider à la ruine des fils d'Herbert :

1613 « Or m'entendez, franc chevalier hardi.

Par cesl vin cler que vos veés ici, Et par l'espee qui gist sor le tapi.

Et par les sains qui Jhesu ont servi, Li fil Herbert sont ici mal bailli !

Ne lorlairaiqui vaille un parisi... »

Bernier, toujours agenouillé, lui répond : « Sire, je suis votre homme ; vous m'avez rendu mauvais loyer de mon service ; vous avez brûlé ma mère dans ce moutier ; je l'ai vue morte, et son psautier flambait encore sur les mamelles qui m'ont nourri... » A ses reproches Raoul réplique par des outrages, et Ton sent que Bernier souffre de ces outrages et qu'il les désire à la fois, et qu'il les provoque, jusqu'à l'instant où Raoul, ramassan sur l'herbe un tronçon d'épieu abandonné par des veneurs, l'en frappe à la tête si fort que le sang de Técuyer coule et rougit l'hermine de son manteau. Bernier se redresse ; il est libre désormais : il partira sans congé.

Mais à peine Raoul a-t-il vu couler le sang de son ami qu'il est plein de douleur : « Frère, je te ferai droit.

— Quel droit peux- tu me faire ? Tu as brûlé ma mère, tu m'as frappé. Je n'aurai nul accord avec toi tant que le sang que je vois rougir mon hermine ne sera pas, de lui-même, remonté à ma tête. » A son tour, Raoul s'agenouille devant son « nourri » et lui offre les plus éclatantes réparations. Il refuse, et le vieux Guerri le menace :

1794 « D'or en avant el grant fer de ma lance Est vostre mort escrite sans faillance. »

Bernier quitte son cher seigneur :

1799 L'enfes Berniers a la chiere menbree D'un siglaton a sa teste bendee ; Il vestTauberc dont la maille est feree, Et lace Telme, si a çainte Tespee, El destrier monte a la crupe estelee, A son col pent une targe roee Et prent Tespié ou l'ensaigne est fermée.

Il sonne un cor a molt grant alenee...

et part.

Il va droit au château de Ribemont trouver son père, Ybertle vieux. Il lui apprend les événements : le Vermandois concédé à Raoul, Origny brûlé, sa mère tuée. Le père et le fils se mettent en route et \ont à Roye éveiller dans la nuit un autre fils d'Herbert, Wedon ; puis Ybert de Ribemont mande son troisième frère, Herbert d'Hirson, puis le quatrième, Louis. Les quatre frères, leurs vassaux et leurs amis, Bernard de Rethel entre autres et Ernaut de Douai, rassemblent dix mille hommes sous Saint-Quentin. En leur modération, ils tentent par deux fois d'apaiser Raoul ; la seconde fois,

c'est Bernier lui-même qui porte à son ancien seigneur les paroles d'accord, et Raoul attendri est près de céder ; mais le vieux Guerri le lui reproche et le pousse vers sa destinée. La bataille s'engage auprès d'Origny : le poète Ta traitée avec fougue. Deux des fils de Guerri y sont tués, et Bernard de Rethel, et lun des frères d'Ybert de Ribemont, Herbert. Raoul, emporté par l'ardeur de la lutte, a l'imprudence de s'éloigner de son oncle Guerri, qu'il avait promis de ne pas quitter dans la bataille ; il a rencontré un ennemi ancien, Ernaut de Douai: il le combat avec acharnement, lui tranche le poing gauche. Le manchot fuit, tandis que le sang coule à flots de son bras amputé. Il demande grâce, il a peur de mourir ; mais Raoul le poursuit, implacable :

2877 Fuit s'en Ernauz brochant a esperon,

Raous Tenchauce, qui cuer a de félon ...

Et« chacun des moments de cette poursuite acharnée, haletante, est décomposé avec une vigoureuse précision * : »

•2935 Fuit s'en Ernauz, ni ot que esmaier,

Raous l'enchauce, qu'il ne H vieut Laissier...

« Il te faut mourir », lui crie Raoul, et il ajoute cette singulière formule d'imprécation, à demi païenne : « Ni terre ni herbe ne te peut garantir, ni Dieu, ni homme, ni saint. » Il a blasphémé. Ernaut relève la tête et reprend cœur : « La terre et l'herbe et le Dieu de gloire

1. G. Lanson, Histoire de la littérature française, p. 27. — Peutêtre Victor Hugo, qui avait lu un résumé de cette scène publié par A. Jubinal, l'a-t-il imitée dans V Aigle du Casque.

auront vite fait de me secourir. » En effet, voici venir à sa rencontre un chevalier aux belles armes. C'est Bernier :

3037 Ernauz le voit, s'a son poing oblié; Por la grant joie a tôt le cuer haitié.

Bernier se jette devant son ancien seigneur Raoul ; il le supplie de pardonner au manchot ; il lui offre toutes les réparations qu'il voudra ; il s'humilie devant lui. Mais Raoul outrage encore le bâtard, qui en finit ; il combat Raoul et le tue : l'âme du preux chevalier s'en va ; que Dieu le secoure, s'il est permis de prier pour lui ! Ernaut, pour venger son poing coupé, enfonce son épée dans le crâne du mort.

Je tiens à ne donner de ce poème qu'un bref sommaire ; mais il est pénible de résumer ainsi ces scènes si grandes et celles qui suivent : le vieux Guei-ri a obtenu des fils d'Herbert une trêve pour enterrer Raoul ; voici qu'il remarque auprès du cadavre de son neveu le corps d'un chevalier ennemi qui avait la taille d'un géant; de son épée, il ouvre les deux corps, en retire les deux cœurs et les met l'un à côté de l'autre sur son bouclier ; il admire comment le cœur de Raoul est plus gros que celui d'un taureau, tandis que l'autre, le cœur du grand chevalier, ressemble à un cœur d'enfant: à cette vue, sa colère se rallume ; il dénonce la trêve que lui-même vient de demander et reprend aussitôt la bataille. — Et comment résumer en quelques lignes le retour de Guerri vaincu, ramenant à Cambrai le corps de son neveu? Aalais lui reproche de ne lui rapporter qu'un cadavre. « Voire, répond-il, pour le rapporter, j'ai laissé les corps de mes

deux fils sur le champ de bataille » ; — et comment résumer la scène de la veillée dans l'église, où la mère et la fiancée de Raoul, penchées sur son cadavre, disent tour à tour le « regret » funèbre ?

Mais devant son cercueil, auprès de sa mère et de sa fiancée, un enfant s'est présenté et a juré de le venger un jour : c'est Gautier, fils d une fille d' Aalais. Aalais se réjouit à cet espoir et, cinq ans après, dès qu'il est d'âge, elle le lance contre le bâtard Bernier et contre les fils d'Herbert. Bataille sous Saint-Quentin, bataille sous Cambrai, duel atroce de Bernier et de Gautier dans une vallée solitaire, les fortes scènes succèdent aux fortes scènes, jusqu'au jour où les barons des deux clans, d'un côté Guerri le Sor et son petit-neveu Gautier, de l'autre Ybert de Ribemont, Bernier, Wedon de Roye se rencontrent à Paris à la cour du roi Louis : ils se battent à la table du roi ; on les sépare, on convient d'un jour où Bernier et Gautier videront leur querelle par combat judiciaire. Après une lutte acharnée et indécise, on les emporte tous deux, à demi morts, et on les couche sur deux lits dans la même salle; ranimés, ils recommencent à s'injurier. Aalais entre dans cette salle où le meurtrier de son fils est couché. Elle saisit un levier pour l'assommer : on l'arrête, mais Bernier, sortant du lit, se jette aux pieds de la vieille femme qui l'éleva jadis, lui demandant pardon pour la mort de son cher seigneur, et avec lui ses oncles et ses parents la supplient. Elle pardonne enfin ; à peine réconciliés, les deux clans se retournent ensemble contre le roi qui, par sa faiblesse tyrannique, est le premier fauteur de ces haines... Comment se terminait le poème? Nous ne savons pas : ce qui

suit n'est plus, comme on sait, qu'un banal roman d'aventures, assurément plus récent *.

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