‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 143 sur 161 · Boiry-Notre-Dame, arr. d'Arras · texte numérisé non relu

Boiry-Notre-Dame, arr. d'Arras

3. Voy. A. Longnon, p. xxn, et Ch. Duvivier, Recherches sur le Hainaut ancien, Bruxelles, 1865, p. 424.

4. Voy. A. Longnon, p. 356 ; cf. F. Brassard, dans les Souvenirs de la Flandre wallonne, 2 e série, t. IV (1884), p. 164.

5. '< Village qui s'élevait au iinage de Chérisy, à six lieues ouest de Cambrai » (Longnon, Romania, 1908, p. 199).

6. Torcy, arr. de Mon treuil, cant. de Fruges (Pas-de-Calais), ou Torcy, arr. de Château-Thierry, cant. de Neuilly-Saint- Front, Aisne (Duvivier).

7. Metz-en-Couture, arr. d'Arras, cant. de Bertincourt, Pas-de- Calais (Duvivier).

Cette charte est donc un recensement, écrit vers le milieu du xi e siècle, des documents principaux de la collégiale de Saint-Géri. Ces documents, l'évêque les énumère dans Tordre de leur ancienneté. N'est-il pas remarquable que la plus ancienne des chartes émanant de particuliers que Ton conservât à Saint-Géri, ait concerné précisément notre Aalais et une donation qu'elle faisait pour l'âme de son fils Raoul?

Ainsi, elle était la plus ancienne bienfaitrice dont le souvenir, grâce à une charte ou à une mention d'obituaire, survécût au xi e siècle. N'est-il pas remarquable que le document le plus ancien après celui-là ait concerné cet autre bienfaiteur, le comte Eilbertus, dont le nom est identique à celui du père de Bernier dans la chanson de geste i ?

Ces remarques concourent à nous persuader que

1. Il y a même quelque chose d'inquiétant à trouver ainsi réunis dans ce document ces trois noms de la chanson de geste : Aalais, Ybert (faussement appelé comte comme dans le poème), Herbert. Les chartes présentées à l'évêque Liébert par les chanoines de Saint-Géri n'auraient-elles pas été des faux, fondés sur la légende de Raoul de Cambrai (que cette légende ait été connue au temps de l'évêque Liébert par un roman en langue vulgaire ou par un écrit monastique) ? En d'autres termes, Aalais ne seraitelle pas un personnage fictif? Il y a apparence que non, car la mention de sa donation de la villa quae dicitur Conteham a bien l'air d'un renseignement tiré d'un obituaire; et surtout l'autre document, la liste, où elle figure, des bienfaiteurs de l'église cathédrale, n'a rien de légendaire, semble- t-il. En admettant que les chartes de Saint-Géri vues par l'évêque Liébert aient été des faux fondés sur une légende, il resterait donc que les chanoines de Saint-Géri auraient les premiers introduit dans cette légende ce personnage réel, Aalais; il resterait de plus que cette légende semble avoir été imaginée par eux.

l'église Saint-Géri de Cambrai fut l'un des points de formation de notre légende. Bertolai de Laon et son poème du X e siècle n'ont jamais existé. Mais, un siècle et demi ou deux siècles plus tard, quelques germes légendaires se formèrent dans cette église.' Les chanoines y conservaient les tombes des deux Raouls (vv. 33 et 3721 ) { : Tune d'elles pouvait être la sépulture d'un très authentique comte de Cambrai, Raoul, mort en 896. Ils conservaient en outre dans leurs archives des chartes où une comtesse Aalais leur donnait des biens, à condition qu'ils prieraient pour l'âme de son fils Raoul. Qui était cette bienfaitrice et ce comte Raoul, pour lequel ils priaient ?

Peut-être n'en savaient-ils pas plus long que nous 2 . Un jour, un passage des Annales de Flodoard apprend à l'un d'eux qu'un Raoul, fils de Raoul de Gouy, a envahi en 943 le Vermandois et qu'il a péri tragiquement. A

4. Ce n'est pas sûr, et l'on trouvera d'abord que nous accordons ici large crédit au poète, tandis qu'ailleurs nous lui contestons âprement son Bertolai : mais on voit la différence : ce qu'il rapporte de Bertolai remonte à plus de deux siècles, et ni son public ni lui-même ne pouvaient en contrôler l'historicité; au contraire, ses auditeurs savaient ou pouvaient savoir si les tombes dont il parle étaient ou n'étaient pas dans l'église Saint-Géri ; de plus, pour l'une des tombes, celle du fils, son dire est appuyé par l'acte de donation d'Aalais. Au^reste, supposé que ces tombes n'aient existé que dans l'imagination du poète, il suffit à notre raisonnement qu' Aalais ait fait cet acte de donation ; il rappelait à travers les siècles aux chanoines de Saint-Géri leur devoir de prier pour l'âme de Raoul.

2. Il se peut qu'à une époque ancienne, au ix* siècle par exemple, plusieurs comtes de Cambrai se soient appelés Raoul; de toute la série des comtes laïques de Cambrai qui ont précédé Isaac, nous n'en connaissons plus qu'un ou deux.

J. BéoiBR. — Les légendes épiques, t. H. 25

tort ou à raison, ces clercs reconnaissent dans le Gouy de Flodoard le Gouy qui est à quelques lieues de leur église ; ils identifient les deux Raouls de Flodoard aux deux Raouls dont ils ont les tombeaux : de là une première formation légendaire, un rudiment d'histoire romanesque, que plus tard des jongleurs recueilleront.

Cette explication n'est conjecturale qu'en un point : en ce que je suppose qu'un certain jour un clerc de Saint-Géria pu lire un passage d'une chronique latine; cette conjecture est-elle en soi très téméraire? Je montrerai bientôt que d'autres clercs, pour raconter cette même histoire de Raoul de Cambrai, ont exploité certainement des chroniques latines et probablement Flodoard. Pour le reste, sans recourir à nulle conjecture, je me suis borné à recueillir des faits : des faits négatifs, qui relèguent Bertolai dans le vague pays des mythes ; des faits positifs aussi, bien rares sans doute, puisque les titres anciens de l'église de Saint-Géri ont disparu presque tous, significatifs pourtant.

Ce n'est pas urçe hypothèse, c'est un fait que saint Géri est un des acteurs célestes de notre roman, comme saint Riquier est l'un des acteurs du roman de Gormond et Isembard, comme saint Samson de Dol est l'un des acteurs du roman d'Aiquin, etc.

C'est un fait, et non une hypotl^se, que le sanctuaire de Saint-Géri est souvent le théâtre de l'action, comme Saint-Faron de Meaux est le théâtre du Moniage Ogier, comme l'abbaye d'Aniane est le théâtre du Moniage Guillaume, etc.

C'est un fait que le poète de Raoul de Cambrai dit avoir vu à Saint-Géri la tombe de son héros, comme on

voyait à Saint-Romain de Blaye la tombe de Roland, à Belin celle d'Olivier, à Saint-Jean de Sorde celle de Turpin, à Fécamp celle de Richard de Normandie, à Pithiviers celle de Salomonde Bretagne, à Dortmund celle de Renaut de Montauban, à Louvain celle de son frère Aalart, à Mortara celle d'Ami et d'Amile, à Saint-Riquier celle d'Isembard, à Gellone celle de Guillaume d'Orange, à Saint-Honorat-des-Aliscamps celle de Vivien, etc.

C'est un fait que des foires attiraient deux fois l'an à Saint-Géri un grand concours de marchands et de pèlerins, comme en tant d'autres lieux où, comme par hasard, sont localisées des chansons de geste, comme à Saint-Denis en France, comme à Lagny, comme à Provins, comme à Saint-Riquier, etc.

C'est un fait que des jongleurs fréquentaient les foires de Saint-Géri, comme ils fréquentaient les foires de Champagne, celle du Lendit, etc.

C'est un fait que des chartes nous montrent en la comtesse Aalais une dévote de saint Géri et que le poète de Raoul de Cambrai la peint pareillement sous les traits d'une dévote de saint Géri. Comment le poète pouvait-il connaître cette particularité de la vie d'Aalais? Par Bertolai? Ceux-là le croiront qui admettent que Guibour, femme de Guillaume d'Orange, a pu entrer dans la légende sans le concours des moines de Gellone, lesquels conservaient son nom dans leur cartulaire; ceux-là le croiront qui estiment que Berthe, femme de Girard de Roussillon, a pu entrer dans la légende sans le concours des moines de Pothières, lesquels vénéraient Berthe comme leur sainte ; ou qu'Heluys, sœur de Garin le Lorrain, a pu entrer dans la

légende sans le concours des clercs de Pithiviers qu'elle avait enrichis.

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