Belle autorité! — J. B
A. Saint-Michel n'est éloigné de Rumigny que de quatre lieues vers le nord-ouest et Bucilly en est encore moins distant.
Je m'en tenais à ce raisonnement et je m y tiens encore, car il ne va pas « de soi », malgré l'assertion de mon contradicteur, que l'évêque de Laon Barthélémy, confirmant une charte où il lisait Ybert tout court, ait écrit (ou fait écrire) Ybert, comte de Vermandois « parce qu'il voulait parler du personnage épique qu'était dès lors Ybert de Ribemont ». De bons esprits, même « non prévenus», peuvent répugner à une hypothèse aussi hardie, aussi arbitraire. M. Longnon me reprochait tout à l'heure de croire que les prélats du moyen âge s'occupaient à confirmer des nécrologes ; maintenant j'hésite à admettre, même sur le dire de M. Longnon, qu'ils s'occupaient à confirmer des chansons de geste. Je ne crois pas à cet évêque, amateur de chansons de geste, qui aurait introduit dans une charte le comte Ybert de Vermandois, exprès « pour témoigner de l'influence de Raoul » et pour fournir à M. Longnon « un indice peu équivoque de la popularité dont ce poème jouissait dès les' premières années du xu e siècle ».
C'est pourquoi j'ai conclu, avec Giry, qu'Ybert de Ribemont ne fut pas le fondateur des deux monastères. Mais il y a dans la thèse adverse, telle que M. Longnon vient de l'exposer, deux arguments dont je reconnais toute la force :
Oui, Eilbertus est la forme latine d' Ybert et non d'Albert (Adalbcrtus). i
Oui, Weltrudis est à rapprocher de Gertrudis, et comment douter que la Weltrudis de Saint-Michel et la Gertrudis de Bucilly, femmes toutes deux du cornes Eilbertus, soient une seule et même personne?
Et les raisonnements que mon contradicteur a fondés sur ces deux remarques ne sont pas seulement solides, ils sont indestructibles.
Ils le furent, pour mieux dire, jusqu'au jour où M. Longnon, désireux sans doute d'assurer ma défaite, prit le chemin de la Bibliothèque nationale et y consulta les cartulaires originaux des deux abbayes. Il y trouva des choses nouvelles. Sur quoi, il ajouta à son article ce Post-scriptum, qui, sans qu'il s'en soit aperçu, va fonder ma thèse et ruiner la sienne :
P. S. — Depuis la remise du présent article à l'imprimerie, j'ai pu consulter à la Bibliothèque nationale le cartulaire original de Saint-Michel-en-Thiérache (ms. latin 18375) et celui de Bucilly (ms. latin 10121), auxquels M. Bédier avait emprunté plusieurs mentions relatives au comte Eilbertus, confondu par lui, en l'espèce, avec le comte de Vermandois Albert I er . En ce qui touche le second de ces recueils, j'ai constaté qu'en l'acte en date de 1120 émanant de l'évêque Barthélémy, le nom d'Ybert est écrit non point Eilbertus ou Exlbertus (sic), comme Ta imprimé M. Bédier (Revue hist., t. XCVII,p. 21, n. 3), mais Elbertus, et que le passage reproduit figure au premier feuillet du manuscrit, non au second. C'est encore Elbertus, et non Eilbertus, comme le dit encore M. Bédier (ibidem, p. 20, n. 1), qui se lit en plusieurs endroits du cartulaire de Saint-Michel, dont le collaborateur de la Revue historique connaît seulement le résumé analytique publié en 1883 par la Société archéologique de Vervins (sous le titre : Cartulaire de l'abbaye de Saint-Michel-en-Thiérache, in-4°, xn- 199 pages) et qui est l'œuvre de feu Amédée Piette. Or, Amédée Piette, se bornant à une simple analyse des deux actes où figure Ybert, l'avait simplement appelé Elbert. Il y a lieu de noter également que la prétendue charte de l'évêque de Laon, Gautier, datée de 1153, est en réalité un acte rédigé en 1123 au nom de l'évêque Barthélémy.
Rien décela n'est grave et je n'en aurais point parlé si, en consultant le cartulaire manuscrit de Saint-Michel, je n'avais eu l'occasion de remarquer combien était inexacte l'analyse donnée par Piette du plus intéressant des deux actes utilisés par M. Bédier, c'est-à-dire l'analyse de la charte de 958 où serait mentionnée «Weltrude, femme du comte Eilbert». La transcription qui en a été faite au xm e siècle dans le cartulaire ne contient rien de tel. Cette charte relate une donation faite par« Weltrude » pour le salut de Raoul son mari et de ses enfants, et le comte Ybert n'apparaît à la fin de l'acte que pour donner son consentement au don de « Weltrude » :
« Quod ego Weltrudis dederim ecclesiœ Sancti Michaelis « archangeli villam no mi ne Boegnis, sitam in comitatu Laudu- « nensi super fluvium nomine Aubenton, pro salute Radulfi
« mariti mei et pro salute anime mee et nostrorum infantium
« Hujus rei testis sum ego Weltrudis, qui hanecartam fieri jussi, « comesque Elbertus, assensu cujus et permissu hanc venditio-
« nem et elemosinam feci, quique hanc cartam sigillo proprio fir- « mavit... Actum in claustro Sancti Quintini, die vu kalend. <( augusti, anno Incarnationis Domini nongentesimo lviii° » (Bibliothèque nationale, ms. latin 18375, f*26 v°). Ainsi s'écroule en partie le raisonnement que, sur la foi de M. Bédier, je tenais à l'occasion du second mariage d'Ybert de Ribemont. Comment Amédée Piette a-t-il bien pu faire dTbert, l'époux de« Weltrude», alors que lecartulaire analysé par lui le présente seulement comme son suzerain? Avait-il connaissance de quelque document, d'après lequel « Weltrude », devenue veuve, aurait épousé Ybert en secondes noces? C'est fort possible, mais il n'est point en mon pouvoir de le démontrer, et je dois me borner à poser la question.
On le voit : on lit dans les deux cartulaires non pas EUbertus ou Exlbertus, mais Elbertus. Par là tombe l'un des deux arguments que m'opposait M. Longnon. En effet, s'il avait raison de dire qu'Eilbertus ne peut représenter Albert, il en va autrement d' Elbertus ; Albert=Adalberius a un doublet, rare il est vrai, dû à l'action de la liquide sur la voyelle initiale : Elbert, que les textes latins transcrivent Elbertus, Eldeberius, Edelbertus 1 . Il n'est pas besoin d'être « grand clerc en matière d'onomastique » pour le reconnaître : comment M. Longnon ne l'a-t-il pas reconnu ?
D'autre part, l'argument vraiment puissant et efficace de M. Longnon était que, suivant les actes de l'un et de l'autre monastère, le cornes Elbertus avait pour femme une nommée
1. S. Elberti (en 1116) S. Elberti presbyteri (en 1126-7), Elberlo sacerdoti (vers 1145) dans Duvivier, Actes el documents intéressant la. Belgique, 1898, pages 234, 269, 301 ; S. Elberti (en 1056), S. Elbrli (sic) archidiac, en 1115 (dans d'Herbomez, Cartulaire de V abbaye de Gorze, p. 236, p. 258). — Le nom d'Albert, évéque d'Avignon, nous est transmis sous les formes Heldebertus (d'Achery, Spicilège, éd. de 1723, t. II, p. 384 ss.) et Aldebertus (Guérard, Cartulaire de Saint-Victor, t. 1, p. 449) ; celui d'Albert I", évéque de Mende, sous les formes Edelbertus (Guérard, ouvr. cité, t. I, p. 163) et Aldebertus (ibid., t. II, p. 197) ; celui d'Albert, évéque d'Antibes, sous les formes Heldebertus (ibid, t. p. 16) et Aldebertus (de Flamare, Cartulaire de Lérins, pages 94, 96, etc.). Les cartulaires de Savigny nous transmettent la souscription d'un Albert dans une charte de 928 sous les formes S. Aldeberti et S. Eldeberti (Bernard, Cartulaire de Savigny, t. I, p. 34). Il serait aisé de multiplier ces exemples.
Wellrudis ou Gertrudis ; il n'était donc pas Albert de Vermandois, puisque la femme de celui-ci s'appelait Gerberga.
Or, voici que depuis la fatale visite de M. Longnon à la Bibliothèque nationale, le cornes Elbertus de l'acte pour Bucilly n'a plus de femme nommée Weltrudis. La femme de ce nom qui figure dans cet acte est la veuve d'un nommé Raoul, et le comte Elbertus n'intervient que pour ratifier sa donation en qualité de seigneur.
Dès lors, le rapprochement Weltrudis-Gertrudis tombe, et l'échafaudage de M. Longnon s'écroule 4 . Le prétendu couple Elbertus-Weltrudis a disparu de l'acte pour Saint- Michel. Le couple Elbertus-Gertrudis subsiste dans l'acte pour Bucilly ; mais désormais le raisonnement de Giry à son égard reprend toute sa vraisemblance : le scribe de cet acte avait sous les yeux, nous le savons, un document en mauvais état ; le nom de Gerberga, femme d'Albert de Vermandois, pouvait y être 'écrit en abrégé Ger., ou bien il était devenu peu lisible; le scribe l'a interprété par erreur Gertrudis.
Ce qui le prouve, ce qui domine toute la discussion, ce qui achève de démontrer qu'Ybert de Ribemont n'est pour rien en cette aventure, ce sont ces cinq mots de l'acte pour Bucilly, transcrit ci-dessus par M. Longnon en son Postscriptum : Actum in claustro Sancti Quixtixi. Qui donc en 958 était abbé de la collégiale de Saint-Quentin? Albert, comte de Vermandois. Par quelle distraction M. Longnon ne s'en est-il pas souvenu? Cela se lit partout 2 . Comment
1 . A l'instant où nous le constatons, il est bon de se rappeler que M. Longnon reproche aux autres de faire des « hypothèses », et qu'il donne à ce mot un sens dénigrant. Il est bon de relire ci-dessus le passage où il identifie hardiment la veuve du seigneur de Rumigny à « Guertru »>, la remarie à Ybert, et lui octroie deux fils qu'elle eut « bien certainement » de son premier mariage. II est bon de se reporter ensuite de ce passage à son post-scriptum, où il rectifie partiellement son erreur, mais dit l'avoir commise « sur la foi de M. Bédier », qui n'en peut mais. Il est bon enfin de constater que, au lieu de sacrifier aussitôt une hypothèse devenue caduque, il forme incontinent pour la sauver une nouvelle hypothèse non moins gratuite : « Peut-être Piette avait-il connaissance de quelque document d'après lequel Welirude, devenue veuve, aurait épousé Ybert en secondes noces, etc...*,
2. Je cite, comme référence prise au hasard, la G allia christiana.
M. Longnon a-t-il pu oublier que lui-même avait écrit dans son introduction à l'édition de Raoul de Cambrai (p. XXXI) : « La substitution du nom dTbert à celui d'Albert est le seul titre que le père de Bernier ait jamais eu à la possession de Saint-Quentin, dont le poème le fait comte. » Ybert de Ribemont était étranger à cette église collégiale comme à cette ville: comment aurait-il délivré des actes in claustro sancti QuintinitEt de plus, puisque M. Longnon se donnait la peine de rechercher à la Bibliothèque nationale, dans le cartulaire original, la charte en question, par quelle malchance ne l'a-t-il pas lue tout entière? Il y aurait vu qu 1 Elbertus, comte de Vermandois, ayant fondé Bucilly, lui donna certaines terres, et notamment celle d'Hermonville (Marne), « lesquelles avaient appartenu jusque-là à V église de Saint-Quentin en Vermandois ; et qu'en échange ce comte donna à la même église de Saint-Quentin une croix d'or, et cette croix «st encore conservée en l'église Saint-Quentin et garde ce nom , Crux Buciliensis * » .
Ce personnage, qualifié cornes Viromandensis, suzerain d'une dame ayant des biens en Laonnois et qui ratifie en 958 une donation de celle-ci, peut-il être un autre que le comte Albert de Vermandois ? 2
Ce personnage, qualifié cornes Viromandensis, qui délivre des actes « dans le cloître de Saint-Quentin », qui dispose <le terres appartenant à l'abbaye de Saint-Quentin, peut-il être cet obscur seigneur, étranger à l'abbaye de Saint-Quentin, Ybert de Ribemont? N'est-il pas évidemment le comte Albert I er de Vermandois, abbé laïque de Saint-Quentin? 3
t. IX, col. 1042-4, où on lit, à propos de la collégiale de Saint-Quentin : « Albertus, primus hujus nominis cornes Veromandensis, flliusque Herberti, abbatis nomen retinuit usque ad mortem.quaecontigitanno 988. »
1. « Que antea fuerant ccclesiae Sancti Quintini Viroman densis ; sed ipse cornes pro recompensatione dédit eidem ccclcsie crucem auream... que crux ad memoriam hujus facti permanens in ecclesia sancti Quintini usque hodic dicitur Crux Buciliensis. »
2. Comment M. Longnon (dans son Post-scriptum) peut-il écrire : ■« le comte Ybert »? Si Ybert était qualifie comte dans un acte de 958, cet acte serait un faux.
3. La confusion d'Albert et d'Ybert, qui est commune à la chanson
On peut désormais conclure. M. Longnon a pu un instant « embrouiller la question à plaisir ». Mais la vérité reparaît, telle que Giry l'avait vue et dite avant moi. Ni Bucilly, ni Saint-Michel n'ont été fondés par Ybert de Ribemont *.
Relisons, pour terminer, cette phrase de M. Longnon, désormais plus savoureuse : « Pour tout esprit non prévenu > il va de soi qu'en la charte épiscopale de 1120, l'évêque de Laon a voulu parler du personnage épique qu'était dès lors Ybert de Ribemont... et c'est un indice peu équivoque de la popularité dont le poème de Raoul de Cambrai jouissait dès les premières années du xn* siècle. »
5. D'une assertion gratuite de M. A. Longnon sur les Annales de Flodoard.
M. Longnon oppose à ma thèse cette autre difficulté (p. 196-8) :
« Je protesterai énergiquement contre le rôle attribué par M. Bédier aux chanoines de Saint-Géry dans la légende de Raoul. Il nous montre l'un d'eux lisant les Annales de Flodoard....» Mais, dit M. Longnon, on ne saurait l'admettre. «Si l'Histoire de l'église de Reim6 est une oeuvre particulièrement intéressante pour la Gaule Belgique où les copies ont pu, dans une certaine mesure, se multiplier, il n'en va pas de même des Annales de Flodoard qui, fort précieuses au point de vue de l'histoire du x e siècle, n'existaient alors qu'en de rares bibliothèques. M. Philippe Lauer, à qui l'érudition est redevable d'une excellente édition de cet ouvrage, l'a tout récemment constaté. « Les Annales de Flodoard, dit-il, n'ont pas été très répandues au moyen âge. Elles n'ont
de geste et à la chronique de Waulsort, provient donc, comme je l'avais soutenu, non des jongleurs, mais de clercs travaillant sur des documents d'église. On excuse en partie leur récit romanesque. Si M. Longnon a raison de dire (p. 201, n. 3) que la confusion & Ybert et d'Albert n'a pu se produire oralement, cette remarque se retourne contre lui : cette confusion s'imposait presque à des clercs qui connaissaient par des écrits Eilbertus, fondateur d'Homblières et de Waulsort, et qui lisaient dans les actes de Bucilly et de Saint-Michel le nom d'Albert sous la forme Elbertus.
1. Sur l'histoire de ces deux fondations, le dernier mot sera dit par l'érudit qui aura fait la critique de la Vita, sancti Cadroe. M. Longnon ne l'a point faite et je n'ai pas davantage à la faire ici.
guère été utilisées directement que par Richer à la fin du x* siècle, par Hugues de Flavigny à la fin du xi* siècle et par Hugues de Fleury au début du xn« siècle. Il se pourrait aussi que Dudon de Saint-Quentin les eût connues. Sigebert de Gembloux, Jean Trittenheim et Ekkehard d'Aura n'y font pas d'allusion particulière {Le* Annales de Flodoard, éd. Lauer, 1906, p. xxix). » Les clercs du xn e siècle leur préféraient évidemment des recueils historiques d'un caractère plus général, comme par exemple la Chronographie de Sigebert de Gembloux. Je n'en dirai pas davantage, me bornant pour le surplus à renvoyer aux pages que M. Lauer a consacrées aux manuscrits des Annales ainsi qu'à leur classement, et j'estime que l'hypothèse de M. Bédier sur la façon dont les chanoines de Saint-Géry ont pris part à la formation de la légende de Raoul de Cambrai est absolument caduque.
11 est curieux de comparer la première phrase de cette citation et la dernière. Dans la première, M. Longnon déclare avec superbe qu' « il protestera contre le rôle attribué par moi aux chanoines de Saint-Géry dans la légende de Raoul ». Dans la seconde, qu'est-ce qui devient caduc,.selon lui ? Seulement mon hypothèse « sur la façon dont les chanoines de Saint-Géry ont pris part à la formation de cette légende ». En d'autres termes, M. Longnon reconnaît-il, oui ou non, que ces chanoines ont joué un rôle dans la formation de la légende? S'il le reconnaît, pourquoi n'avoue-t-il pas que j'ai mis ce rôle en évidence et que cela est chose nouvelle dans la critique de Raoul de Cambrait S'il le conteste, pourquoi ne discute-t-il pas les faits par moi groupés à l'appui de cette opinion ? Il s'en tait et il m'oppose cette seule difficulté : les clercs de Saint-Géri n'ont pas pu lire les Annales de Flodoard.
Si la chose, m'était en effet prouvée, elle me serait presque indifférente. Certes, il me faudrait remanier plusieurs passages de mon étude ; mais c'est à peine si j'ai besoin de l'hypothèse que les clercs de Saint-Géry auraient lu ce livre 4 . Je ne l'ai
1. A mon sens, les noms d'Herbert et de Wedon (voy. Romania, p. 200, n. 5) n'ont pas été nécessairement empruntes à Flodoard : ces noms étaient courants dans la famille des princes Vcrmandisiens au
guère formée que pour simplifier mon exposé. Nous ne connaissons aujourd'hui les événements de 943 que par une phrase de Flodoard; mais il en allait autrement au xn« siècle pour les clercs de Saint-Géri : à défaut de Flodoard, ils connaissaient leur héros Raoul par sa tombe, qu'ils avaient dans leur église, et sans doute par des documents de leur maison : car la charte de l'évêque Liébert où Raoul et sa mère Aalais sont nommés n'est qu'un débris des actes de Saint-Géry, échappé par hasard à la destruction. Une charte, un obituaire, une inscription de trois lignes sur la pierre tombale de Raoul pouvaient leur en apprendre aussi long que la phrase des Annales de Flodoard.
Mais, si je n'ai pas besoin de maintenir l'hypothèse que les clercs de Saint-Géri ont lu ces Annales, je n ? ai, par contre, nul motif d'y renoncer. M. Longnon décrète qu'ils n'ont pu les lire. Qu'en sait-il? Ce livre, dit-il, était peu répandu; mais il résulte de la citation même qu'il fait de M. Lauer que trois écrivains au moins l'ont exploité à l'époque qui nous intéresse; si nous trouvons en un temps trois écrivains qui citent les Annales de Tacite, par exemple, combien de milliers d'hommes n'ont-ils pas dans le même temps Iules Annales de
xi* siècle, comme au x*. — Il est vrai (Romania, p. 200) que le poète de Raoul n'a pu apprendre par Flodoard qu'Herbert de Vermandoi6 avait quatre fils en état de porter les armes ; mais le poète de /tenant de Monlauban a-t-il eu besoin d'annales pour inventer les « quatre fils Aymon»? Il fallait, pour les besoins du scénario combiné par le poète de Raoul, qu'Herbert eût plusieurs fils : deux au moins, quatre ou cinq au plus, s'il ne voulait pas multiplier les comparses. Il s'est arrêté au nombre quatre, qui concorde (à peu près) avec le nombre réel des fils d'Herbert : belle merveille ! et voici que M. Longnon s'accroche à cette concordance entre l'histoire et la légende. — Bernard de Rethel (Romania, p. 195, n. 2) peut être un nom de fantaisie. De même la rencontre entre l'Ernaut de Douai du poème et YArnoldus de Flodoard qui posséda Douai un instant, pas en 943 d'ailleurs (voy. R. hist., t. XCV, p. 260; ci-dessus, p. 371), peut être un simple accident. C'est invraisemblable, dira-t-on. Mais notre roman n'introduit-il pas un « Raoul, comte de Soisson s ? » Or l'histoire connaît un comte réel de ce nom, Raoul de Soissons, le chansonnier ; s'il avait vécu au x" siècle, on n'hésiterait pas à reconnaître en lui le prototype du Raoul de Soissons de la chanson de geste. Par malheur (ou par bonheur), il a vécu au xiii" siècle, bien après la date de composition du roman de Raoul de Cambrai.
Tacite sans les citer? Les Annales de Flodoard, ajoute M. Longnon, étaient bien moins répandues que son Histoire de Véglise de Reims, et il allègue le petit nombre des manuscrits conservés des Annales. Mais je constate avec surprise que nous ne possédons de Y Histoire de Véglise de Reims que trois manuscrits antérieurs au xv e siècle ! ; quant aux Annales, nous en avons quatre manuscrits antérieurs au zm e siècle, et ces manuscrits, au témoignage de M. Lauer, en supposent au moins cinq autres perdus. Combien de manuscrits avons-nous de Villehardouin ? Six. Et de Joinville? Trois. Et comment négliger cette circonstance que les Annales de Flodoard ont été composées à Reims et que l'église de Cambrai était suffragante du siège de Reims ; que, par suite, les clercs de Cambrai, fréquemment appelés à leur métropole par les synodes provinciaux et les diverses affaires ecclésiastiques, ont pu avoir accès facilement à l'œuvre de Flodoard?
6. Hune hypothèse erronée de M. A. Longnon sur le nom de Marsent.
M. Longnon a écrit sur Marsent, mère de Bernier et abbesse d'Origny, deux pages (p. 204-5), dont je ne dirai rien t parce qu'elles sont insignifiantes pour sa thèse, insignifiantes pour la mienne. Mais elles se terminent par un passage qu'il est curieux de considérer de près. Le nom de Marsent, dit-il, se trouve dans le roman de Raoul de Cambrai, et là seulement :
Les documents écrits en France au cours du moyen âge ne présentent point d'autre exemple de l'usage d'un nom propre de femme Marsent. Est-ce à dire que le nom Marsent aurait été imaginé par l'auteur de Raoul ? Je ne suis pas disposé à le penser, car à Tépoque franque où le nombre des noms propres de personne était quasiment infini, un tel vocable a pu être régulière-
1. Voyez le tableau des manuscrits de cet ouvrage, dressé par Wailz, dans les Mon. Germ. hist., SS., t. XIII, p. 408 ss.
ment formé de la combinaison de deux éléments onomastiques, marou mer et swind ousi/ic/, que Ton retrouve en quantité d'autres noms d'origine franque ou gallo-franque. Marsent était assurément une appellation hors d'usage au xu e siècle, et cette raison, peut* être, aura porté Fauteur de Girbert de Metz à le changer en Helissent. Sa présence dans Raoul de Cambrai m'en semble d'autant plus intéressante, car elle est de nature à corroborer l'existence possible du poème attribué à Bertolai. Pour ma part, j'incline à penser que Marsent a réellement existé et qu'elle fut en son temps abbcsse d'Origny.
Je me permets de condenser ce raisonnement subtil, pour le rendre plus saisissant :
Le nom de Marsent, dit M. Longnon, était hors d'usage au xn e siècle. Pourtant le poète de Raoul ne l'a point tiré de sa fantaisie et fabriqué à plaisir, puisqu'il est régulièrement formé d'éléments germaniques. Donc le poète de Raoul l'a reçu d'une tradition plus ancienne, peut-être du poème de Bertolai, et c'est une raison de croire que Marsent a réellement existé 4 .
Par malheur, M. Longnon va se charger lui-même de détruire la prémisse de ce raisonnement, par des notes ajoutées après coup au pied de cette page :
« Le nom de Marsent, disait-il, était assurément une appellation hors d'usage au xn e siècle. » Mais, ayant consulté la Table des noms propres contenus dans les chansons de geste que nous devons à M. E. Langlois, il y a trouvé une seconde Marsent : voyez sa note 6. Cette Marsent est une sœurd'Élie de Saint-Gilles, dans le roman d'AioZ. Nous faudra-t-il croire que le roman dVlio/ aurait eu, lui aussi, son Bertolai, et que la sœur chimérique du chimérique Eliq de Saint-Gilles aurait réellement existé au x e siècle?
1. Et sans doute aussi de croire à la réalité de son histoire mélodramatique ; abandonnée par un mari qui s'en fut chez GaiÛcr d'Espolice, elle vécut en concubinage avec le comte Ybert de Ribemont, puis, devenue abbesse d'Origny, elle fut brûlée, un jour de vendredi saint, etc. Mais, nous dira M. Longnon, il faut faire la part des « altérations fatales de l'histoire parla légende ».
J. Bbdier. — Les légendes épiques, t- II. 28
De plus, un autre accident a forcé encore M. Longnon à ajouter à son texte primitif cette note 4 :
Depuis que ces lignes sont écrites, j'ai cependant trouvé un exemple [du nom de MarsentJ dans les Annales Cameracenses, œuvre de Lambert de Wattrelos qui naquit en 1108 : Mertendis, c'est-à-dire Merscnt, était le nom d'une tante par alliance de Lambert (Monumenta Germanise hislorica, t. XVI scriptores, p.5H).
Et c'est une troisième Marsent, bien vivante celle-ci, au xu e siècle.
En voici une quatrième, bien vivante au xiv* siècle, que je présente à M. Longnon : « Marsan, fille Rogier le cordouennier » (dans Varin, Archives administratives de la ville de Reims, t. II, p. 503, col. 2, à la date du 29 mai 1328).
Ainsi le nom de Marsent, rare assurément (encore la fille du cordonnier ne devait-elle pas porter un nom extraordinaire), n'était point pourtant « une appellation hors d'usage ». Et, comme tout à l'heure un post-scriptum de M. Longnon détruisait ses hypothèses sur Ybert de Ribemont, ici, par une mésaventure semblable, des notes ajoutées sur le tard détruisent un raisonnement en l'air.