Comment M. A. Longnon critique ma thèse
Ce n'est pas que M. Longnon ne m'ait adressé bien d'autres critiques; mais j'espère montrer ici que toutes sont vaines. Et j'en suis le premier surpris.
Ses« observations», M. Longnon lésa rangées au hasard, comme il était naturel, puisqu'il ne voulait pas soutenir une discussion d'idées, mais plutôt vérifier des faits particuliers. Par suite, et comme je tiens à suivre mon critique sur son terrain, je ne saurais davantage composer cette réplique selon un plan suivi. Je me résigne à procéder, comme lui, par une .série de discussions de détail, indépendantes entre elles. Quelques-unes du moins porteront sur des questions d'un intérêt réel.
1. D'une erreur de M. A. Longnon sur le texte de Raoul de Cambrai.
M. Longnon (p. 204, n. 1) m'adresse cette critique :
En son analyse de Raoul, M. Bédier dit que l'abbaye d'Origny avait été fondée par les fils d'Herbert (Revue hist. t t. XCV, p. 229); mais c'est là une erreur manifeste, le poème ne contient rien de tel.
L' « erreur manifeste », c'est M. Longnon qui la commet, puisque, au vers 1477, le poète a écrit:
En Origni, le bore grant et plaignier, Li fil Herbert orent le liu molt chier ; Marsent i misent, qui fu mère Bernier, Et cent nonains pour Damerdieu proier.
1. Sauf quelques retouches de langue et de style ou quelques corrections de détail sur des points qui n'intéressent pas ce débat. J. Bédier. — Les légendes épiques, t. II. 27
Pareillement, au vers 2015, portant la nouvelle de l'incendie d'Origny, Ybert, fils d'Herbert, dit à Wedon, autre fils d'Herbert :
« Toz Origni est ars et embrasés
Elles nonnains que mises i avés
A toutes arces, ce fu granz cruautez. »
Mettre des nonnains dans une abbaye, cela ne peut signifier, selon le bon sens, et cela ne signifie dans l'usage * qu'une chose : fonder une abbaye de femmes ou la réformer. Aussi G. Paris avait-il écrit avant moi : « Raoul arrive à Origny, où les fils d'Herbert avaient fondé une abbaye de femmes. a »
2. D'un contre sens de M. A. Longnon sur un passage de mon étude.
J'ai commenté dans mon étude une charte de l'évêque de Cambrai, Liébert, d'où il résulte que la comtesse Aalais avait fait don d'une certaine terre à l'église de Saint-Géri. M. Longnon écrit à ce propos (p. 199, n. 4) :
Je me demande ce qui porte M. Bédier a croire que la mention du don fait par Aalais a l'église de Saint-Géry « a bien l'air d'un renseignement tiré d'un obituaire » (i?. hisi., t. XCVII, p. 8, n. 1). Les chartes de confirmation sont dressées, non à l'aide des nécrologes, mais d'après les actes de donation.
Cette dernière phrase a une grande force dérisoire. Mais, si le lecteur veut bien se reporter au passage visé (R. hist., t. XCVII, p. 8, note 1, ou ci-dessus, p. 384, n. 1), il verra avec surprise que je n'ai pas dit ce que M. Longnon me fait
i. Entre tant d'exemples que je pourrais citer Je choisis cette phrase de Baudouin d'Avesnes, parce que je la trouve dans l'introduction de M. Longnon à l'édition de Raoul (p. XXIV, n. 1) : « Adont avoit chanonnes a Liessies, mais Thierris les en osta et y mist moinnes noirs. »
2. Article sur les Publications de la Société des anciens textes, dans le Journal des savants (1886-7), p. 39 du tirage à part.
dire. Je n'ai pas supposé absurdement en ce passage que les chanoines de Saint-Géri auraient apporté à l'évêque Liébert leurs obi tu aires pour qu'il les confirmât ; ce qu'ils lui apportèrent, ce furent des chartes de donation, assurément, et je l'ai dit avec toute la clarté désirable ; mais peut-être, ai-je ajouté, ces chartes de donation étaient-elles des faux ; peutêtre étaient-elles fondées, elles, sur des renseignements tirés d'un obituaire. C'est la supposition la plus simple du monde et la plus correcte 4 . Depuis « le jour déjà lointain où l'Académie des inscriptions et belles-lettres a bien voulu lui confier la direction du recueil des obituaires français publié sous ses auspices, » M. Longnon n'a-t-il jamais rencontré des chartes fausses, fondées sur des mentions d'obituaires ? Il en a rencontré, certes. Dès lors, que me reproche-t-il? et qu'ai-je dit en cette note que lui-même n'aurait pu dire à ma place?
3. D'un doute mal fondé de M. A. Longnon sur le mot Gouy{=Gaugiacum).
J'ai admis dans mon étude que des clercs de Cambrai, lisant dans Flodoard Rodulfus de Gaugiaco, ont pu traduire : Raoul de Gouy. Si l'on se rappelle que Gouy-en-Arrouaise est à quelques lieues de Cambrai et que les évêques de Cambrai furent longtemps en guerre avec les châtelains de cette place forte, il est tout simple en effet que des clercs de Cambrai aient reconnu d'emblée dans le Gaugîacum de Flodoard ce Gouy dont ils avaient eu tant à souffrir pendant plusieurs générations. Sans tenir compte de ces circonstances, M. Longnon me pose cette question (p. 194, n. 1) :
1. Et c'est à bon droit que j'ai pris mes précautions contre la charte attribuée à l'évêque Liébert. Duvivier Ta publiée « d'après un manuscrit appartenant à M. Le Glay », manuscrit que nous ne connaissons pas, qui peut être de basse époque, avoir été interpolé, etc. Admettons que cette notice soit bien du xi* siècle et qu'elle analyse des actes anciens: en tant qu'elle nomme un cornes Ybertus, elle reproduit une charte fausse. Il est surprenant que M. Longnon ne Tait pas vu.
M. Bédier croit-il vraiment qu'un clerc du xn e siècle ait pu traduire Rodulfus de Gaugiaco par Raoul de Gouy ? J'en doute ui> peu en constatant qu'au xi e siècle le nom de Gouy est latinisé Gogicum dans les G es ta episcoporum Cameracensium (Mx>num~ Germ. hist. y t. VIII scriptorum, p. 443), et Goiacum en 119S (Matton, Dictionnaire topographique du dép. de V Aisne, p. 127).
Puisque ce doute tourmentait M. A. Longnon, c'était à lui de faire la petite recherche propre à le confirmer ou à le dissiper, et qui consistait à s'enquérir si la correspondance entre Gouy et Gaugiacum n'était pas connue des clercs du xi e et du xu e siècle, aussi bien que des clercs du x e . J'ai fait pour lui cette recherche qui, d'ailleurs, ne m'a pas coûté grande dépense de temps :
On lit dans le Dictionnaire topographique du département d'Eure-et-Loir, parMerlet, p. 99 : « Jouy,... Caugiacum (vers. 1080). »
On lit dans le Cartulaire du Chapitre cTArras, publié par A. de Loisne, 1897, n° 28, p. 22, une bulle d'Adrien IV (1154-9) pour l'église d'Arras, qui mentionne 1' « ecclesiam Galgiaci cum appendiciis suis '• »
On lit dans les Recherches sur le Hainaut ancien de Duvivier, p. 530, une bulle de Calixte II pour l'abbaye de Marchiennes, datée de 1123, où se trouve un Gaugiacum, lequel ne serait autre, selon l'éditeur, que Gouy-sous-Bellonne.
On lit — ce qui est plus curieux — dans le Dictionnaire topo graphique du département de. la Marne, par Auguste Longnon, p. 138 : « Jouy, canton de Ville-en-Tardenois... in villa Gaugiaco (anno 1 1 22), » Etc.
Quelle raison peut-il rester à M. Longnon de douter que les clercs de Cambrai fussent capables de reconnaître Gouy en Gaugiacum en un temps où c'était chose toute simple pour des clercs de la Beauce, de la Champagne et de l'Artois?
1. Il s'agit ici de Gouy-en-Artois, Pas-de-Calais, arr. d'Arras, c. de Beaumetz-les-Loges.
4. D'une série d'erreurs de M. A . Longnon sur la fondation des abbayes de Bucilly et de Saint-Michel-en-Thiérache.
Mais ce ne sont jusqu'ici, dans la pensée de M. Longnon, que les bagatelles de la porte. Voici où il m'attend. Qui a fondé les abbayes de Bucilly et de Saint-Michel-en-Thiérache? Le comte Albert de Vermandois, ai-je prétendu, et non pas son vassal Ybert de Ribemont. Je l'ai prétendu à tort, selon M. Longnon. C'est à fournir la preuve de cette méprise qu'il s'est le plus appliqué, et de toutes ses critiques, c'est la seule qui, si elle porte, puisse annuler plusieurs pages de mon étude et contrarier vraiment la thèse littéraire que je défends.
Il est donc utile que le lecteur ait sous les yeux les pièces de ce petit procès. Tout ce que j'ai écrit sur la question, il le trouvera ci-dessus, aux pages 402 à 404. Tout ce que M. Longnon en a écrit, je le reproduirai ici :
Il est vrai, dit-il (Romanis, p. 201), et le fait a été mis en lumière par les derniers éditeurs de Raoul, qu Ybert de Ribemont a pris dans le poème du xn° siècle la place occupée dans l'histoire par le comte Albert ou Aubert I er qui, en 943, succéda dans le comté de Vermandois à son père le comte Herbert II. La substitution est certaine, mais j'ai peine à croire qu'elle soit la conséquence d'une « similitude de nom 4 »; à mon sentiment, elle s'explique surtout par la liberté que le remanieur de Raoul, suivant en cela les habitudes des jongleurs, a pris avec le poème dont il donnait une rédaction nouvelle. Je ne saurais admettre non plus certaines allégations de M. Bédier, tendant à démontrer que la légende monastique a confondu le seigneur de Ribemont
1. Revue historique, t. XCV, p. 18, note 1, dans laquelle M. Bédier reproduit l'opinion de feu Giry. Tout au plus peut-on parler d'une certaine analogie entre le nom d'Ybert, Eilbertus, et celui d'Albert, Adalbertus. Aller plus loin, c'est donner à croire qu'au moyen âge on était exposé à confondre non seulement Ybert et Albert, mais encore Herbert, Robert et tant d'autres noms d'hommes terminés de même. [Similitude, comme a dit Giry, ressemblance, comme j'ai dit (ci-dessus, p. 407) ou analogie, comme dit M. Long-non (ici, et dans Raoul de Cambrai, p. xxxi), qu'importe, si Giry, M. Longnon et moi nous avons entendu sous ces trois mots une môme chose? J. B.].
avec son suzerain, le comte de Vermandois. La question d'Ybert de Ribemont est déjà fort complexe, et M. Bédier l'embrouille comme à plaisir lorsqu'il prétend que la Chronique de Waulsort, en attribuant à Ybert la fondation des monastères de Saint- Michel-en-Thiérache et de Bucilly, est en désaccord avec des documents authentiques desquels il résulterait que ces deux abbayes eurent pour fondateur le comte Albert de Vermandois 1 .
Je me reporte aux documents allégués par M. Bédier, deux actes respectivement datés de 958 et de 1153 pour Saint-Michel, une charte épiscopale de 1120 pour Bucilly, et j'y lis que l'un et l'autre monastère auraient été fondés non point par le comte de Vermandois, Albert I er , mais bien par le « comte Ybert » ou le prétendu « comte de Vermandois Ybert » (cornes Eilbertus en la charte de 958 et en celle de 1153 ; Eilbertus, ViromAndensis cornes, dans l'acte de 1120). Pour tout esprit non prévenu, il va de soi qu'en la charte épiscopale de 1120, l'évêque de Laon, Barthélémy, a voulu parler du personnage épique qu'était dès lors Ybert de Ribemont. Il semble bien que cette mention du « comte Ybert de Vermandois » témoigne de l'influence de Raoul, et qu'elle est un indice peu équivoque de la popularité dont ce poème jouissait dès les premières années du xn« siècle.
Ce n'est pas tout. Aux termes de la charte par laquelle l'évêque Barthélémy renouvelle, en 1120, les privilèges de l'abbaye de Bucilly, ce monastère aurait été fondé par Ybert, à l'instigation de Guertru a , sa femme, « instinctu uxoris suœ Gertrudis ».Si Ton accepte l'hypothèse d'après laquelle M. Bédier reconnaît en Ybert le comte de Vermandois Albert, dont la femme se nommait Gerberge, il y a là une erreur qu'expliquerait le mauvais état du document visé par l'acte de 1120. Mais tout ceci n'est qu'une conjecture, et une conjecture absolument déplacée, puisqu'en réalité l'acte en question indique Ybert comme fondateur de Bucilly.
D'autre part, la leçon « Gertrudis », pour désigner la femme d'Ybert de Ribemont, peut dans une certaine mesure s'appuyer sur la forme « Weltrudis » que présente un acte de 958, par lequel « Weltrudis », femme du comte Ybert, concède au monastère de Saint-Michel divers biens, pour son salut, comme pour le salut de son mari et de ses enfants (Revue hisL, t. XCVII, p. 20,
1. Revue historique, t. XCVII, p. 18-19 [ci-dessus, p. 402-4].
2. J'emploie cette forme de préférence à Gertru, parce qu'Ybert et sa femme vivaient en pays de dialecte picard.
n° 1). Il n'est pas besoin d'être grand clerc en matière d'onomastique pour reconnaître que « Weltrudis » et « Gertrudis » ne font qu'une seule et même personne, épouse d'Ybert 1 . Le nom roman Gueltru ou Guerlru pour Weltrudis peut fort bien avoir été latinisé Gertrudis en d'autres actes du x e siècle.
M. Bédier me répondra sans doute que la femme d'Ybert s'appelait Hersent* et non Guertru. Je ne l'ai point oublié et je sais fort bien qu'Hersent est mentionnée en 948 dans un diplôme royal accordé à l'abbaye d'Homblières, mais je me souviens également, pour l'avoir lu en la Chronique de Waulsort 3 , que, devenu veuf, Ybert se serait remarié à la veuve du seigneur de Rumigny-en-Thiérache, laquelle, de son premier mariage, avait eu deux fils, Arnoul et Godefroy, qui, bien certainement, doivent être identifiés avee les enfants de Guertru, dont parle la charte de 958. La mort d'Hersent se placerait donc entre 948 et 958, et il y a peut-être lieu de supposer que les deux monastères de Saint-Michel et de Bucilly auraient été fondés sur les biens qu'Ybert de Ribemont possédait alors du chef de sa seconde femme, la dame de Rumigny *.
Peut-être avais-je entrevu quelque chose des difficultés qui me sont ici opposées et qui sont graves. Si je ne les ai pas marquées de moi-même dans mon étude, c'est que, discutant ces questions en deux notes succinctes, je m'en tenais au fait qui prime tout et qui avait suffi à former ma conviction : les trois actes authentiques ici considérés s'accordent à désigner comme le fondateur de l'un et de l'autre monastère un personnage qu'ils qualifient « comte » ou « comte de Vermandois ». Or, Ybert de Ribemont n'était ni comte de Vermandois, ni comte de quoi que ce fût. Donc il n'a fondé ni Tun ni l'autre monastère.
1. M. Bédier omet de nous dire comment son hypothèse peut s'accommoder du nom Weltrudis, qui, ici, s'appliquerait d'après lui à la femme d'Albert l ,r .
2. Hersindis dans le diplôme royal de 948, Herinsindis dans la chronique de Waulsort (Monumenta Germanise historien, t. XIV scriptorum, p. 506, 509, 515 et 518.)