Arrondissement et canton d'Uzès (Gard
sieurs autres disciples du Seigneur avaient émigré de Judée, débarqué à Marseille et s'étaient partagé l'apostolat des Gaules. Après une longue vie de pénitence, Marie avait été ensevelie aux côtés de saint Maximin. Des siècles ayant passé, un jour, au temps de Carloman, Févêque d'Autun, accompagné d'un de ses chevaliers, Âleaume, qui était frère d'Odon 1 , abbé de Vézelay, vint faire une visite à ce monastère. Comme Tévêque parlait des mérites de sainte Marie-Madeleine, le chevalier Aleaume déclara qu'il avait vu et qu'il connaissait dès l'enfance le lieu de sa sépulture. Aussitôt l'abbé de Vézelay se jeta aux pieds de l'évêque, baisa les mains de son frère le chevalier et leur demanda avec larmes le corps de la sainte. Aleaume se mit donc en route, accompagné de moines et de chevaliers, et retrouva non loin d'Arles, mais dans un pays infesté de Sarrasins, le tombeau de la Madeleine et celui de saint Maximin. Malgré les Sarrasins, il réussit à enlever les corps saints et les apporta tous deux à Vézelay.
« Si bien combiné que fût ce récit, dit Mgr Duchesne, les moines de Vézelay n'en avaient pas moins commis une grave imprudence en indiquant avec tant de précision le lieu de provenance de leurs reliques. Il y avait là une attache toute préparée pour les revendications futures. Les Provençaux ne pouvaient laisser dire indéfiniment qu'on leur avait volé leur sainte. » Le jour vint, en effet, comme on sait, au temps de saint Louis,
1. Le nom de cet abbé Odon a été fourni, semble-t-il, par le privilège que lui adresse le pape Jean VIII (Spicilège de d'Achery, t. II, p. 503).
où les religieux du prieuré de Saint-Maximin soutinrent qu'on ne leur avait rien volé : à telles enseignes que, en 1279, ayant ouvert solennellement le sarcophage de leur église, ils y retrouvèrent le corps de la Madeleine au complet, sauf une jambe : de ce jour le culte de la Madeleine bourguignonne déclina. Mais je ne le considère ici qu'aux premiers jours de sa splendeur, et je reviens donc aux récits des moines bourguignons du xi e siècle.
i° Dans la relation que je viens d'analyser, ce n'était plus Girard, mais un évêque d'Autun qui avait eu la gloire de donner à Vézelay les saintes reliques; si cet évêque remplaça Girard, ce fut, je suppose, grâce à quelque accalmie de la lutte entre le monastère et 1 evêché, en un moment fugitif où les moines crurent expédient de placer le pèlerinage sous la protection de Tévêque d'Autun ; mais bientôt, ils en revinrent à Girard dans ce quatrième et dernier récit 1 .
« Sous le règne de Louis le Pieux et de son fils Charles » et (pour plus de précision) « vers l'an 749 2 », les Sarrasins désolaient la France. Le comte Girard, qui venait de reconstruire le monastère de Vézelay, ayant appris que sainte Marie-Madeleine avait été ensevelie dans les environs d'Aix aux côtés de saint Maximin, se concerta avec l'abbé Odon, et tous deux envoyèrent en Provence un des moines de Pabbaye, nommé Badilon. Les recherches de Badilon furent heureuses et il rapporta à Vézelay le corps précieux.
i. Faillon, ouvr. cité, t. II, p. 746.
2. Anno... plus minus septingentesimo quadragesimo nono y régnante Ludovico regum piissimo necnon et filio ejus Carolo...
Ainsi, à cette question : qui vous a procuré vos reliques? les moines de Vézelay ont répondu tour à tour : 1° Qu'importe? Dieu est puissant ; 2° Ce sont Girard et Berthe, nos fondateurs, qui ont envoyé des moines les chercher outre mer ; 3° C'est l'évêque d' Autun qui les a fait rapporter de Saint-Maximin par le chevalier Aleaume ; 4° C'est le comte Girard qui les a fait rapporter de Saint- Maximin par le moine Badilon *.
Qu'est-ce que ce Badilon ? On rencontre dans la chanson de Girard de Roussillon un personnage épisodique nommé Bèdelon : au § S96, il est présenté comme un chevalier ou un écuyer qui prend part à une opération de guerre ; plus tard (§§ 617, 652-5, 671, 674), il assiste Girard de ses conseils, et toujours il est donné comme un homme sage et pieux. Si Badilon et Bèdelon sont un même nom et désignent un même personnage, ou bien ce personnage a joué, dans ce vieux récit monastique de la translation des reliques que reproduit la chanson de geste, le rôle d'un envoyé de Girard chargé d'accompagner le prieur et les trois moines dans leur voyage d'outre-mer; — ou bien il n'a été introduit dans le roman que sur le tard, par l'auteur de la chanson renouvelée, lequel aura pris son nom dans le texte monastique Badilon-Sainl-Maximin y et aura feint que ce moine valeureux avait été d'abord dans le siècle un bon chevalier ; — ou bien c'est l'inverse : il était dans
1. L'abbé Fa Mon, Mgr Duchesne, G. Doncieux sont d'accord pour classer en cet ordre les versions 1, 3, 4. C'est le mérite de M. Antoine Thomas d'avoir introduit dans la série, à sa place vraie, la chanson de geste, le n° 2. M. Collijn accepte cet ordre, le seul acceptable en effet.
la chanson de geste primitive un bon chevalier, que l'auteur du texte monastique Badilon-Saint-Maximin aura transformé en un moine valeureux. — Quelque explication que Ton préfère, on voit ici, une fois de plus, le travail des moines et le travail des jongleurs se greffer l'un sur l'autre, se pénétrer réciproquement et se confondre. — Mais, peut-être, comme le veut M. Antoine Thomas, n'y a-t-il qu'une ressemblance accidentelle et extérieure de noms entre le Bèdelon des jongleurs et le Badilon des moines *, auquel cas ils cessent tous deux de nous intéresser. Entre ces quatre hypothèses, ne voyant nul moyen de choisir, nous ne choisirons pas.
Ce personnage écarté, un fait considérable résulte de cette discussion : en cette courte période de cinquante années où le pèlerinage de Vézelay, à peine organisé, se créait peu à peu sa légende, avant même qu'eût germé l'idée de l'apostolat de Marie et de Marthe en Provence, déjà un jongleur chantait de Girard et de Berthe considérés comme les deux bienfaiteurs à qui Ton devait le corps de la sainte, déjà une chanson de geste servait à propager la plus ancienne des fictions du monastère.
Pour approcher davantage des origines de notre légende et pour en saisir l'embryon même, posons-nous cette question encore : d'où a pu venir aux moines de
i . C'est, à mon sens, la moins probable des-quatre explications. À Leuze (entre Ath et Tournai), on vénérait saint Baidilon, forme qui rappelle plutôt le Bèdelon de la chanson : « In vico qui dicitur Lutosa... vir venerabilis Baidilo requiescit, qui corpus S. Mariae Maddalenae de Hierusalem in Burgundiam in loco Vercelliaco a t tu lisse fertur. » (Gesta episcoporum Cameracensium, dans les Mon. Germ. hist. y Scriplores, t. VIII, p. 464; cf. p. 532).
Vézelay l'idée première d'introduire le comte Girard éïi cette aventure ?
Certes, c'est qu'ils lisaient son nom sur leurs plus anciens parchemins, dans l'acte de fondation de l'abbaye, dans la lettre que lui avait adressée le pape Nicolas I er , etc. Mais il y a mieux : s'ils lui ont attribué l'invention des reliques de la Madeleine, c'est qu'ils le tenaient dès longtemps pour avoir été un très habile chercheur de corps saints. On voit par des textes récents, du xm e et du XIV e siècle, qu'il passait alors pour avoir enrichi de reliques la cathédrale d'Autun, l'église de Saint-Maurice et Saint- Lazare d'A vallon, bien d'autres églises; à Pothières il avait donné saint Eusebe, à Vézelay saint Pontien, et encore des reliques de saint Pérégrin, de saint Vincent, etc. *. Ce peuvent être, dira-t-on, des fables tardives, provoquées précisément par la réputation qui fut faite à Girard, au XI e siècle, d'avoir retrouvé le corps de sainte Marie-Madeleine. 11 n'en est rien : ce ne sont pas des fables, au moins pour une part ; c'est une tradition véridique ; et, qui plus est, c'est le marquis Girard lui-même qui a pris de son vivant les précautions nécessaires pour qu'elle se formât et lui survécût.
1. Voyez les Acta sanctorum, t. V du mois d'août, p. 113; Faillon, t. I, p. 822; P. Meyer, Girart de Roussillon, p. xxxvi. Cf. ces vers du Roman de Girard de Roussillon, du xiv* siècle (éd. Mignard, p. 181) :
Et dona a Girart li papes très bénignes Deux glorieux m ar tir s de mérites très dignes : C'estoient saint Eusebe ou tout saint Poncien... Le corps de saint Eusebe mist Girars a Poutieres : Enclos est dans l'autel ou reliques très chieres ; Le corps saint Poncien mist il aVerzelay.
Voici en effet un document curieux, qui a jusqu'ici échappé à l'attention des critiques littéraires K
C'est un récit des actives démarches faites par Girard et par Berthe pour procurer des reliques aux monastères qu'ils venaient de fonder. Ce récit est parfaitement authentique, et a été rédigé du vivant de Girard, entre- 871 et 874 2 , peu après cette année 870 où Charles le Chauve avait assiégé Berthe dans Vienne et y avait reçu la soumission du marquis Girard. Il est précédé de ce court préambule où le narrateur s'adresse à Girard et à Berthe, parlant à leurs personnes :
Vous m'avez demandé, seigneur très illustre, et aussi votrefemme, aussi éminente par sa piété que par sa naissance,, d'écrire sur les miracles accomplis par nos saints martyrs un petit ouvrage que Ton pût lire dans les temps à venir ; j'ar obéi, non selon mon vouloir, mais selon mon pouvoir.
Sur quoi, il rapporte cette histoire véridique : après avoir fondé ses deux monastères, Girard envoya à Rome
1. Il a été publié dès 1883 au tome II des Analecta Bollandiana, p. 368-377; j'en dois la connaissance à M. Ferdinand Lot, Les Bollandistes l'ont imprimé d'après un manuscrit de Bruxelles qui date du x e siècle ; mais le texte est bien plus ancien. Il remonte assurément à l'époque où vivaient Girard et Berthe : tout le prouve, le style, l'exactitude des allusions à trois évêques donnés comme vivant alors : Rotlannus, évêque d'Arles, et qui le fut en effet de 871 à 913, Walefridus, évêque d'Uzès, et qui le fut en effet de 857 à 879, Bernuinus, évêque d'Arles, et qui le fut en effet de 851 à 874.
2. Puisque c'est entre ces dates seulement que l'on a pu nommer comme vivant et comme régissant dans le même temps leurs diocèses les trois évêques dont il est parlé à la note précédente.
un abbé et un laïque demander des reliques au pape pour sanctifier ces maisons ; le pape fit bon accueil è ses messagers et leur donna les corps de saint Pontien et de saint Eusèbe. Ils revinrent alors par les Alpes Cottiennes, rapportant les saints, qui firent des miracles en route et, par exemple, les empêchèrent de se noyer au passage dune rivière. Venus à Lyon, ils y entreposèrent les deux châsses.
Tandis qu'ils voyageaient ainsi (sub idem fere tempore) y le marquis Girard n'était pas resté inactif. Une bonne nouvelle s'était répandue jusqu'à lui : dans le Vivarais, on venait de retrouver le corps, perdu depuis six siècles, de saint Andéol, qui s'était révélé par des miracles. « Les illustres époux, G [irardus] et B [erta], brûlent d'obtenir pour leurs monastères une part de ses reliques. » Ils se mettent tous deux en route vers Bourg- Saint- Andéol en Vivarais, où les évêques de la région les accueillent et leur font présent d'une partie du corps du saint, et, par surcroît, de parcelles du corps de saint Ostien. Girard et Berthe repartent, convoyant ces trésors jusqu'à Vienne, puis jusqu'à Lyon. Là ils retrouvent les corps, qui les attendaient, de saint Pontien et de saint Eusèbe. Voilà donc réunis à Lyon saint Pontien, saint Eusèbe, saint Andéol et saint Ostien. Autour de leurs châsses, des aveugles recouvrent la vue, des paralytiques se redressent, etc. Le cortège des quatre saints, toujours conduit par Girard et Berthe, s'achemine en grand apparat vers la Bourgogne, en passant par Mellecy, Sampigny (Saône-et-Loire), Saulieu (Gôte-d'Or), Aval- Ion (Yonne) ; à chacune de ces étapes, à d'autres encore, se produisent des miracles insignes. Enfin, arrivés à J. BéoiER. — Le* légendes épiques. 6
Vézelay, Girard et Berthe y déposent les reliques, quitte à en donner plus tard une partie à Pothières 1 .
Il n'y a pas à douter de l'authenticité de cette relation, et Girard et Berthe l'ont assurément provoquée et connue. En quoi nous intéresse-t-elle ? En ce qu'elle nous montre Girard et Berthe occupés, si je puis dire, à se créer à eux-mêmes leur légende. C'est parce qu'ils furent réellement non pas seulement de grands bâtisseurs de couvents, mais d'illustres procureurs de reliques, c'est parce qu'ils ont fait écrire le récit de leur beau voyage miraculeux et l'ont dicté, c'est pour cela que, deux siècles plus tard, au jour où les moines de Vézelay se demandèrent : « De qui pouvons-nous avoir reçu le corps de sainte Marie-Madeleine ? » ils se firent aussitôt à euxmêmes cette réponse spontanée et presque nécessaire : « Nous les tenons des mêmes bienfaiteurs qui nous ont donné saint Pontien et saint Andéol, — de Girard et de Berthe. »
On le voit : si Girard et Berthe sont devenus personnages légendaires, c'est leur faute ; ils l'ont bien cherché. Mais ils ne sont entrés dans l'hagiographie que par la petite porte, pour ainsi dire, simplement en cette qualité de pourvoyeurs et de convoyeurs de corps saints. Les moines de Vézelay, dans leurs récits de la translation de Madeleine, les confinent dans ce rôle modeste. Ils se bornent à dire que Girard était très noble, très riche, très aimé des rois de France et qu'il possédait par droit héréditaire la plus grande partie de la Bourgogne ; que Berthe l'égalait par la naissance et par les vertus 2 ; qu'ils