‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation de chansons de gesteChapitre 18 sur 161 · Faillon, t. II, p. 745 : « Maximam partem totius Burgun · texte numérisé non relu

Faillon, t. II, p. 745 : « Maximam partem totius Burgun

n'avaient pas d'enfants (ces moines ne s'étaient donc même pas donné la peine de relire l'acte de fondation de leur monastère, où une fille de Girard et de Berthe, Eve, est nommée) ; que les deux époux abandonnèrent leurs biens à Dieu, qu'ils fondèrent des lieux saints et envoyèrent Badilon à la recherche de la Madeleine. Girard et Berthe ne sont pour eux que des comparses, des « utilités ».

Conclusion. Que la légende de Girard de Roussillon tire son origine et son explication du pèlerinage de sainte Marie-Madeleine à Vézelay.

Les choses en seraient restées là, selon toute apparence, si le pèlerinage de la Madeleine avait eu un moindre succès. Mais quand les moines de l'autre abbaye, Pothières, virent les pèlerins affluer à Vézelay, quand ils surent que le corps de la sainte avait été procuré aux moines de là-bas par Girard et Berthe, ils se souvinrent qu'ils avaient dans leur église, à gauche et à droite du maître-autel, le tombeau de ce Girard, le tombeau de cette Berthe.

Ils y prirent plus d'intérêt qu'ils n'avaient fait jusquelà, et ce ne fut pas concurrence, mais émulation. Les

diae... jure hereditario possidebat... Uxor non dispar natalibus, admodumque moribus egregia... » Toutes indications que l'auteur de la Vita Girard i comilis empruntera au récit de la translation de la Madeleine, comme Ta remarqué M. P. Meyer (Romania, t. VII, p. 233).

intérêts des deux monastères se confondaient ici : Vézelay ne pouvait que profiter d un enrichissement de la renommée de Girard, et Pothières ne pouvait que gagner à la vogue croissante du pèlerinage de Vézelay 1 . Pour dire la louange de leurs fondateurs, les moines de Pothières auraient pu représenter Girard comme un saint homme de baron qui aurait passé toute sa vie dans la prière et les bonnes œuvres ; livrés à eux-mêmes, s'ils n'avaient voulu qu'édifier les bonnes gens du voisinage, c'est ainsi sans doute qu'ils eussent procédé, et nous n'aurions entre les mains qu'une vie de saint semblable à tant d'autres, faite de pieuses anecdotes. Nous ne pouvons que constater ce fait que le seul texte hagiogra-

4. M. P. Meyer dit au contraire que le moine de Pothières, auteur de la Vita, se garde de citer (bien qu'il lui fasse des emprunts textuels) la translation de sainte Marie-Madeleine, parce que « ce document émanait d'une abbaye à laquelle Pothières cherchait à faire concurrence ». Et ailleurs (Ro mania y t. VII, p. 234), il écrit : « On s'explique sans peine que l'auteur de la Vita, tout en mentionnant l'abbaye de Vézelay (§ 77), n'ait rien dit de la translation du corps de la Madeleine : il n'était pas de son rôle de rien dire qui pût contribuer à augmenter la réputation d'un monastère voisin et peut-être rival. » — Rien n'indique que ces deux monastères aient été jamais rivaux; mais il est constant qu'ils étaient voisins et, comme on va voir, que Pothières avait intérêt à augmenter la réputation de Vézelay. Si la Vita ne raconte pas la translation de la Madeleine, c'est sans doute parce que l'auteur considère cette relation comme connue, accessible à tous ; et, de fait, le traducteur bourguignon de la Vita l'ajoute en appendice à cette composition : ainsi faisait peut-être l'auteur même de la Vita. Il n'a cherché à expulser de la vie de Girard ni Vézelay (§ 77), ni la Madeleine (g 31 et 229), ce qui eût été enlever absurdement à Girard la principale cause de sa popularité. Vézelay, d'autre part, a bien accueilli la Vita Girardi émanée de Pothières : au commencement du xiv° siècle, on la

phique qui soit consacré à la vie de Girard, et qui est leur œuvre, nous présente un tout autre personnage, aventureux et héroïque ; que les moines y cherchent à atteindre un public plus large que celui d'un réfectoire de couvent ; qu'ils y exploitent une chanson de geste, et que, dans la constitution de la légende de Girard, leur apport est inséparable de l'apport des jongleurs.

Le travail poétique qui s accomplit alors, il serait vain de prétendre en retrouver dans le détail les modes et les accidents divers : bien des choses nous échappent. Du moins, les points d'attache de départ en restent visibles, car ce sont des monuments matériels, de pierre et de marbre : les tombeaux de l'abbaye, les ruines du mont Lassois, le dépôt de sarcophages de Valbeton. Les tombeaux des deux époux, d'abord : c'est d'une méditation sur ces tombes que la légende est sortie. Tout ce qu'on savait de ceux quiy reposaient, c'est qu'ils avaient été, au temps jadis, des grands de ce monde et qu'ils avaient choisi Dieu pour leur héritier. Pourquoi lui avaient-ils ainsi sacrifié les joies du ciel, leurs terres, leurs richesses? Comment avaient-il mérité cette faveur insigne que Dieu leur donnât le corps de la meilleure de ses saintes ? Les ruines qui couvraient le mont Lassois semblèrent être les restes du château de Girard : les vestiges misérables du vieux castrum qui végétaient en face

lisait dans le réfectoire des moines à Vézelay aussi bien qu'à Pothières (Girard, éd. Mignard, p. 6) :

Quar en pluseurs mostiers la lisent la gent d'ordre. Cil qui ne m'en croira a Poutieres s'en voise, A Vezelay aussi, si savra si Ton boise, Car on lit au maingier, c'est chose toute certc, Aussi comme des sainz les faiz Girart et Berte.

de l'abbaye prospère et populeuse apparurent comme le symbole matériel de la puissance mondaine de Girard et de son renoncement. Là- bas, près de Vézelay, à Foissy, à Quarré-les-Tombes *, des amoncellements de sarcophages témoignaient qu'en des temps anciens de grandes batailles s'étaient livrées en ces lieux. Ces ruines et ces tombes mystérieuses éveillèrent l'idée d'une destinée tragique. Si Girard avait combattu là, si son château du mont Lassois n'était plus que décombres, n'était-ce pas que, comme tant d'autres héros épiques, comme Ogier le Danois, comme Renaud de Montauban, comme tant de saints aussi, il avait été un vassal révolté contre son seigneur, un hors la loi, un forbanni ? Lui aussi, l'orgueil et la desmesure l'avaient possédé; lui aussi, comme la Madeleine avait été une grande pécheresse, il avait été un grand pécheur et, comme elle, un repenti. Qui donc Dieu avait-il pu choisir pour être l'ouvrière de sa conversion, sinon cette Berthe qui reposait avec lui près de l'autel dans l'église de Pothières ? Et quels châtiments Dieu lui avait-il imposés, comme les signes de son courroux et de sa clémence, sinon des défaites, attestées par les dépôts de sarcophages, ou la mort de son petit enfant, attestée par une autre tombe, celle de Thierry ? Toute la légende de Girard de Roussillon tient en ces quelques données et combinaisons rudimentaires. Elle pourra par la suite vagabonder à travers la France, et, s'écartant de la Bourgogne natale, revêtir l'affublement limousin sous lequel nous la connaissons ; elle pourra se transformer au xv e siècle, sous la plume de Jean Vauque-

1. Seulement dans le poème en alexandrins, du xiv 6 siècle ; mais cette localisation peut être plus ancienne.

lin, en un pur roman de chevalerie : les remanieurs les plus tardifs n'imagineront jamais, comme seuls ont fait plusieurs critiques modernes, de la déraciner ; toujours, même dans les versions dégradées, Girard restera le saint de Pothières et de Vézelay, le combattant de Roussillon et de Valbeton. Or, ces attaches de la légende à la terre, quel en est le sens profond ? 11 réside dans cette idée très belle que le héros, dressant l'abbaye de Pothières dans cette plaine de Roussillon où tant d'hommes étaient morts par lui, dressant l'abbaye de Vézelay au-dessus du champ de carnage de Valbeton. a voulu sanctifier les lieux que ses passions avaient désolés.

Cette idée si grande, nécessairement primitive, qui est le germe de la légende, ou plutôt qui est toute la légende et sans quoi la légende n'est qu'un pur rien, il est remarquable que la Vita Girardi comitis l'exprime à peine et que la chanson de geste ne l'exprime pas. C'est que, obscurcie pour nous qui avons eu besoin de cette longue étude pour la dégager, elle était claire et s'imposait d'elle-même aux hommes pour qui furent composées la Vita Girardi et la vieille chanson de geste ; et c'étaient des hommes qui voyaient de leurs yeux les ruines du château de Roussillon à deux pas de Pothières, et de leurs yeux le champ de bataille de Valbeton à deux pas de Vézelay : c'étaient des pèlerins qui venaient vénérer les reliques de la Madeleine.

Ils venaient par milliers trois fois l'an, dans les beaux mois du printemps et de l'été, à Pâques, à la Pentecôte et pour le 22 juillet. Comment les fictions combinées par les moines et les jongleurs ont-elles si pleinement

réussi ? Pourquoi Vézelay est-il devenu au moyen âge Tune des métropoles religieuses de la France ? Par les mêmes raisons qui avaient fait de sa voisine Alesia, au temps de Vercingëtorix, un centre important, non seulement politique, mais religieux, de la Gaule.

Ce qui caractérise notre pays, géographiquement, écrit M.Vidal de La Mâche 1 , c'est qu'il est « un pont entre la Méditerranée et l'Océan » ; « dans le signalement de la France, voilà un trait essentiel : c'est la contrée sise au rapprochement des deux mers. » Pour passer de Tune à l'autre, le chemin nécessaire est la vallée du Rhône jusqu'à Lyon, puis la vallée de la Saône ; pour atteindre ensuite la vallée de la Seine, il n'y a qu'un obstacle : il faut passer entre l'extrémité des Vosges et l'extrémité du Massif Central. Le Massif Central se termine au Nord par une protubérance qui est le Morvan ; mais le Morvan ne présente de relief véritable que dans le Sud. Il y a toujours eu aux environs de Chalon-sur-Saône ou de Chagny des voies pour aller directement au Nord du Morvan. « C'est la célèbre région de passage qui fait communiquer la Méditerranée avec la Manche et la mer du Nord et qui a cimenté les deux parties de la France. » Avant la construction des chemins de fer, la grande voie de communication entre les vallées de la Seine et de la Saône était par Paris r Auxerre, Avallon, Chagny. Lors de l'établissement de la voie ferrée de Paris à la Méditerranée, c'est l'importance commerciale de Dijon qui a provoqué une déviation de cette route. Comme Autun, dont l'importance ne

1 . En son excellent Tableau de la géographie de France, Paris, 1905, p. 9-10.

s'explique que par là, Vézelay était au carrefour des grandes routes de France : de là, pour une part, le succès du pèlerinage de la Madeleine.

Les pèlerins y venaient de toutes les directions. Un seul de ces flots s'écoulait par Châtillon-sur-Seine, donc par Pothières : celui des pèlerins qui venaient de l'Est, de Metz, de Toul, de Nancy, parla route qui passe par Nancy, Neufchâteau, Chaumont, Châtillon : de l'étape de Châtillon ils s'acheminaient par Laignes et Nuitssous-Ravières et gagnaient Vézelay soit par Avallon, soit par cet Arcy-sur-Cure, qui peut-être a donné son nom à YArsen de la chanson de geste.

En outre, l'abbaye de Pothières se trouvait sur la voie qui menait d'autres pèlerins vers les sanctuaires, illustres entre tous, de Rome et de Jérusalem. Le nom de Roussillon est inexpliqué * : d'une part le Girard

1. Girarz de Russilun li vielz figure dans la Chanson de Roland (v. 798, v. 2409), où il est l'un des douze pairs ;il est tué au v. 1896. Est-ce le même personnage que le héros de Valbeton ? Si Ton répond oui, et que l'on écarte l'hypothèse d'une simple rencontre de noms, deux explications seulement semblent possibles. Ou bien c'est le poète du Roland qui a retiré de sa pieuse retraite, pour le mener à Ronce vaux, notre Girard de Roussillon vieilli : auquel cas son surnom « de Roussillon » reste un mystère. Ou bien, c'est l'inverse : le Girard de Roussillon du Roland y était, comme Engelier le Gascon, comme Gerin et Gerier, comme tant d'autres, un comparse, un personnage sans histoire ; il n'y était rien qu'un nom; les jongleurs qui voulurent par la suite chanter le Girard sans surnom de Pothières lui ont attribué le surnom de ce personnage du Roland ; les moines ont suivi, et ce serait un nouvel exemple du mélange constant des inventions jongleresques et des inventions monastiques. — On peut noter qu'un Girardus de Ruçselun a pris la croix en 1095 (Mathieu de Paris, Historia Anglorum, éd. de sir Fr. Madden, t. I, page 57,

historique ne Ta pas porté *, et d'autre part le mont Lassois ne semble jamais s'être appelé dans la réalité autrement que le mont Lassois. On cherche vainement Roussillon sur les cartes anciennes ou récentes, dans les documents historiques, dans les chartes. Il y a un document pourtant où on le rencontre, et c'est précisément un itinéraire de pèlerins. Six manuscrits des œuvres de Mathieu de Paris nous ont conservé un itinéraire du xiu e siècle, en forme de carte, de Londres à Rome et à Jérusalem ; les étapes y sont le plus souvent des sanctuaires 2 . Là, sur cette carte destinée à des pèlerins, non loin delà Seine, entre un encadrement où sont écrits ces mots : Puteres abbatia et un croquis de la tour de Chas te II un sur Seine, un petit dessin représente une élévation : Russellun monticulus.

Je résumerai cette étude en ces quelques propositions.

71, 120). Ce seigneur de Roussillon doit-il son prénom de Girard à un simple hasard, ou à la célébrité épique de Girard de Roussillon ? Si ce personnage avait vécu un siècle ou deux plus tôt, les faiseurs d'identifications historiques n'eussent pas laissé échapper l'aubaine : ils auraient fouillé sa biographie et démontré qu'il avait dû être nécessairement l'objet de chants épiques anciens, plus tard confondus avec ceux qui célébraient le duc Girard, régent du royaume de Provence.

4. Les documents où il apparaît sont sous l'influence de la chanson de geste, comme ce fragment du nécrologue de Sainte- Marie et Saint- Lazare d'Avallon : « IV. nonas martii obiit Gerardus de Ross il io ne. » (Mabillon, Annales ord. S. Benedicti, t. III, p. 143.)

2. Jomard (Les Monuments de la géographie) en a donné un fac-similé ; voir de préférence l'édition de K. Miller, Mappae Mundi, Die alteslen Weltkarten, t. III (1895). La mention de Roussillon sur cet itinéraire a déjà été remarquée par P. Paris, Les Manuscrits françois de la Bibliothèque du roi, t. VI, p. 107.

Pour expliquer que sainte Marie-Madeleine soit devenue en France au xi e et au xu e siècle l'objet de récits poétiques, il n'est pas nécessaire de supposer, et personne ne suppose, que desaèdes l'aient chantée en des « cantilènes » du ix e siècle. On n'a aucune raison de le supposer davantage de Girard et de Berthe.

Mais Girard et Berthe, fondateurs des abbayes de Pothières et de Vézelay, les avaient enrichies de reliques précieuses, notamment des corps de saint Eusèbe et de saint Pontien ; ils avaient eux-mêmes fait composer un récit de ces translations, et par là leur souvenir survécut chez les moines, comme celui d'habiles pourvoyeurs de reliques. C'est pourquoi, lorsque, vers l'an 1050, les moines de Vézelay eurent besoin d'expliquer la provenance de leurs reliques de sainte Marie-Madeleine, ils songèrent aussitôt à eux, et ce jourlà Girard et Berthe entrèrent pour la première fois dans la légende.

Ils y auraient gardé un rôle modeste et sacrifié, si les moines de l'abbaye de Pothières, qui possédaient leurs tombeaux, n'avaient voulu en tirer gloire et avantage. L'idée même d'une telle tentative ne s'explique que s'ils espèrent attirer un certain public qu'ils savent. C'est le public, déjà préparé à accueillir leurs fictions, des pèlerins qui vont des pays de l'Est vers Vézelay ou de ceux qui descendent des pays du Nord vers Rome.

S'adressant à ces pèlerins, que des jongleurs de profession guettent à l'étape, ces fictions prennent d'emblée la forme d'un récit d'aventures et de guerres, à la fois religieux et héroïque, c'est une chanson de geste qui a les allures d'une vie de saint, ou une vie de

saint qui a les allures d'une chanson de geste ; et, dans les deux seuls textes, l'un monastique, l'autre jongleresque, que nous possédions, les inventions des moines se combinent avec celles des jongleurs. Monastiques et jongleresques à la fois, elles représentent un travail d'imagination dont les points d'attache avec la réalité sont fournis par quelques vieux parchemins du monastère, par les tombeaux de Berthe, de Girard et de Thierry, par les ruines du mont Lasso is, par les sarcophages de Saint-Père-sous-Vézelay.

M. P. Meyer termine lune de ses études sur notre légende en disant que « Girard de Roussillon nous fournit un curieux exemple de l'influence de la littérature vulgaire sur la composition des vies de saints ». On peut dire inversement, et aussi bien, que Girard de Roussillon nous fournit un curieux exemple de l'influence des vies de saints sur la littérature vulgaire. Légende épique, légende hagiographique sont ici et furent de tout temps une seule et même légende.

Loué soit donc l'abbé de Vézelay Geoffroi pour avoir eu l'idée, vers l'an 1040, de se procurer les reliques de sainte Marie-Madeleine ! A ce caprice ingénieux la poésie doit ces trois choses admirables : le chant XI de Mireille, la chanson populaire des Atours de Madeleine et la légende de Girard de Roussillon .

LA LEGENDE

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