Brindisi
On sait, surtout par les beaux travaux de M. Pio Rajna; que les romans français du cycle carolingien furent importés de bonne heure en Italie, qu'ils s'y répandirent nombreux et qu'ils y formaient au xm e siècle (( une part notable du patrimoine idéal de tous, nobles et vilains» 1 .
On sait aussi que, s'ils y pénétrèrent, ce fut principalement grâce à l'affluence des pèlerins venant de
1. P. Rajna, L'on omas^ca italiana. e Vepopea, carolingia (Romania, t. XVIII, p. 65).
140 LES CHANSON» DE GESTE ET LES ROUTES D'iTALIE
France. « Les jongleurs, écrit M. P. Meyer 1 , accompagnaient volontiers les pèlerins. Ils abondaient dans tous les lieux consacrés : au Puy-Notre-Dame, à Saint- Gilles, à Saint-Jacques de Galice. Ils fréquentaient la voie de Rome et y faisaient de nombreuses stations. C'est par eux que les héros carolingiens et arthuriens devinrent populaires en Italie, dès la première moitié du xu e siècle, et c'est d'Italie, en compensation, qu'ils rapportèrent les notions géographiques plus ou moins exactes qu'ils firent entrer en divers poèmes, par exemple dans Ogier et dans le Couronnement de Louis. » Je voudrais rechercher s'ils n'en ont pas rapporté en outre des légendes et si plusieurs chansons de geste françaises ne se sont pas formées sur ces routes d'Italie, aux étapes des pèlerins.
Il est inutile de marquer l'ancienneté et la célébrité du pèlerinage au tombeau de saint Pierre 2 . Dès l'époque
1 . De V expansion de la langue française en Italie pendant le moyen âge (Aiti del congresso inlernazionale di scienze storiche, Roma, 1903. Estratto dal vol. IV, p. 7).
2. Sur les plus anciens pèlerins francs, voy. Joseph Zettinger, Die Berichte ùber Bompilger aus dem Frankenreiche bis zum Jahre 800, Rome, 1900. Sur les pèlerins anglais, voy. Julius Jung, dans les Mittheilungen des Institules fur ôslerreichische Geschichlsforschung, t. XXV (1904), p. 16. Voy. aussi les deux précieux mémoires de M. Pio Rajna : Per la data délia Vita nuova e non per essa soltanto (Giornale storico délia letleratura ilaliana, t. VI, 1885, p. 113) et Un'iscrizione nepesina del 4434 (Archivio storico italiano, t. XVIII, 1886, p. 329).
carolingienne, les routes qui y menaient commencent à se couvrir d'hôtelleries pour les pèlerins et plusieurs d'entre elles deviendront de riches maisons religieuses, du Monte Bardone à Lucques, à Altopascio, chef d'un ordre d'hospitaliers analogue à celui de Saint-Jean de Jérusalem, et ainsi de suite jusqu'à Rome, où la via Cornelia, qui conduisait du Tibre au tombeau de l'apôtre, était bordée par les scholae peregrinorum autour desquelles se groupaient les diverses colonies étrangères : la schola Francorum, largement dotée par Charlemagne, la schola Langobardorum, la schola Frisonum, la schola Saxonum x . Rome était, avec Compostelle et Jérusalem, l'un des trois «pèlerinages majeurs 2 », et les pèlerins qui allaient à Jérusalem tâchaient à l'ordinaire de faire coup double et de passer par Rome, à l'aller ou au retour. Au xu° et au xm e siècles, surtout dans les mois d'été 3 , les longs cortèges de « romieux » et de « paumiers » devaient parfois couvrir les routes. Dans une de nos chansons de geste 4 , le roi des Lombards voit au loin s'avancer vers Pavie une riche troupe de cavaliers :
4. Sur ces scholae, voy. Y Histoire de Rome au moyen âge de Gregorovius (que je citerai, ici et ailleurs, d'après la traduction italienne. Sloria délia città diRoma nel medio evo, Rome, 1900), t. I, p. 636. M. Ph. Lauer a publié un plan de la Cité Léonine dans son mémoire intitulé : Le poème de la Destruction de Rome et les origines de la Cité Léonine (Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par VÉcole française de Rome, t. XIX, 1899).