II. L'élément historique dans Girard de Roussillon
IV. Girard de Roussillon et les abbayes de Pothieres et de Vézelay.
V. Conclusion. Que la légende de Girard de Roussillon tire son origine et son explication du pèlerinage de sainte Marie- Madeleine a Vézelay.
Le seul poème ancien que nous possédions sur Girard de Roussillon date de 1150 au plus tôt, de 1180 au plus tard. C est une chanson de dix mille vers de dix syllabes, écrite en un dialecte intermédiaire entre le français et le provençal *. Elle n'est qu'un remaniement d'une plus ancienne chanson perdue, et elle a été à son tour renouvelée en vers et en prose au xiv e siècle et au xv e siècle 2 ; mais nous pouvons sans dommage négliger
i. On a de ce poème plusieurs éditions: Francisque Michel, Gérard de Roussillon, chanson de geste publiée en provençal et en français d'après les manuscrits de Paris et de Londres, Paris, 1856 ; Conrad Hofmann, Girartz de Rossilho nach der Pariser Handschrift, Berlin, 1855-1857 ; W. Foerster, Girart de Ross il Ion nach Oxford Canonici 63, au tome V (1880) des Romanische Studien, et, dans le même tome, J. Stûrzinger, Der Londoner Girart mil Bemerkungen. On en a une traduction en prose moderne : Paul Meyer, Girart de Roussillon, chanson de geste traduite pour la première fois, Paris, 1884. Nos citations réproduiront à l'ordinaire cette précieuse traduction.
2. On trouvera sur ces renouvellements les indications biblio-
ici ces répliques tardives et nous en tenir à une analyse du vieux poème du xn e siècle.
Il raconte les longs démêlés qui opposèrent un roi de France, appelé Charles, à l'un de ses vassaux, Girard de Roussillon. Les possessions de Girard sont immenses : le roi tient le Nord de la France, son adversaire la Bourgogne et toutes les terres au sud de la Loire ; quand leurs armées se rencontrent, ce sont les deux moitiés de la France qui se heurtent.
Leur haine naquit d'une rivalité d'amour. Les Sarrasins menacent Rome : l'empereur de Constantinople, de qui Rome dépend, ne peut venir à son secours, occupé qu'il est par des guerres en Orient. Il se tourne vers les deux puissants seigneurs qui se partagent le territoire de la France, le roi et Girard de Roussillon; s'ils délivrent la ville de saint Pierre, il leur donnera une belle récompense : ses deux filles, Berthe et Elissent. Le roi et Girard acceptent, combattent les Sarrasins et les chassent. Alors, Girard, accompagné du pape et d'une troupe nombreuse, va à Constantinople chercher les deux princesses. L'empereur les donne à ses champions ; il est convenu, par un accord solennel, que l'aînée, Berthe, épousera le roi ; la cadette, Elissent, épousera Girard.
Tandis que le pape et Girard, escortant les fiancées, reviennent de Constantinople à petites journées, des
graphiques utiles dans la Bibliographie des chansons de geste, par Léon Gautier, Paris, 1897.
messagers ont pris les devants pour annoncer au roi Charles, resté en France, le succès de l'ambassade : « Us t'ont donné l'aînée ; à Girard la cadette ; et, si l'aînée est belle, la cadette Test plus encore. L'homme le plus farouche, le plus triste, ne peut la regarder que son cœur ne s'apaise. — Je choisirai la meilleure », dit Charles ; et, sans plus tarder, il monta à cheval ; dès ce moment il désira la fiancée de Girard.
Venu à Bénévent, le roi y trouva le cortège. Les deux jeunes filles étaient assises Tune auprès de l'autre dans le cloître, quand il entra. A sa vue, Berthe prit peur; Elissent, la fiancée de Girard, se leva, rougit, et s'inclina profondément. Charles la prit, l'embrassa une fois et l'assit près de lui. Il eut le cœur touché de sa beauté, et rit. « Sire, dit l'abbé de Saint-Denis, cette autre est ta femme, tu es engagé avec elle ; nous l'avons juré dans son pays. — Par mon chef, dit Charles, c'est moi qui décide. Si là-bas Girard a fait les parts, ici je choisis. » Et l'abbé répondit : « Sire, vous avez dit une malheureuse parole (§ 14) ! . »
Malheureuse, en effet, car c'est elle qui allumera entre Girard et lui des guerres sans fin. Girard a appris l'offense que le roi lui fait. Il veut le défier sur l'heure; le pape et les barons tentent de le calmer, et, durant ce débat, Berthe, délaissée par le roi, s'assied sous un olivier et pleure : « Chétive ! dit-elle, maudite soit de Dieu la mer, et la nef qui m'a fait aborder en ce pays ! Mieux aimerais-je être morte là-bas que vivre ici ! »
1 . Ces indications de paragraphes renvoient à la traduction de M. Paul Meyer.
Le roi s'obstine dans son caprice, Girard dans son droit. Le pape propose pourtant un accord : que Girard cède à son rival la princesse qu'il convoite ; mais qu'en retour le roi le tienne désormais quitte de son fief, en sorte que Girard cessera d'être son vassal. Girard proteste d'abord qu'une telle convention serait une honte pour lui ; peu à peu, sur les prières du pape et des barons, qui prévoient les horreurs de la guerre, il en accepte Fidée. Il veut seulement éprouver d'abord Elissent, cette princesse qui était, qui est encore sa fiancée. Il la prend à part devant deux témoins et lui dit : « Qui préférezvous, da moi selle, moi ou ce roi? — Si Dieu m'aide, cher seigneur, j'aime mieux toi. » 11 répond : « Si vous m'aviez dit un mot orgueilleux ou déplacé, jamais ce roi ne vous tiendrait à ses côtés. Or prends-le, damoiselle, je te l'abandonne; et je prendrai ta sœur pour l'amour de toi. »
L'accord est donc conclu. Il fut juré que jamais il ne serait reproché à Girard comme une honte. Girard est relevé de son hommage. Cependant le roi demande une concession légère : il ne prétend plus rien sur les fiefs de son rival ; il voudrait pourtant conserver le droit de chasser dans le bois et dans la plaine qui avoisinent le château de Roussillon, près de Châtillon-sur-Seine. Girard y consent. Alors le pape mena vers Girard la princesse Berthe, devant toute la baronie assemblée. « Elle se jeta aux pieds de Girard et lui baisa le soulier. Le comte la releva, la prit entre ses bras, et la colère qu'il avait au cœur s'éteignit. Il l'épousa et, par la suite, il eut d'elle bon service et douce consolation et devint si humble de cœur qu'il demeura fermé à orgueil et à
malice. Plus il la connut et plus il l'aima. » Cependant le roi épousait Elissent ; les deux rivaux réconciliés rentrèrent en France avec leurs femmes.
Au jour où ils se séparèrent pour rentrer chacun dans son château, Girard prit à part la reine Elissent, sous un arbre. Avec lui, il mena deux comtes et Berthe, sa femme : « Femme de roi, dit-il, que pensez-vous de l'échange que j'ai fait de vous? Je sais bien que vous me tenez pour méprisable. — Non, seigneur, mais pour homme de valeur et de prix. Vous m'avez faite reine, et ma sœur, vous l'avez épousée pour l'amour de moi. Ecoutez-moi, vous, comtes Bertolaiet Gervais; et vous, ma chère sœur, recevez-en la confidence, et vous, surtout, Jésus, mon rédempteur : je vous prends pour garants et témoins que par cet anneau je donne à jamais mon amour au duc Girard. Je lui donne de mon oscle la fleur, parce que je l'aime plus que mon père et plus que mon mari ; et, le voyant partir; je ne puis me défendre de pleurer. » « Dès ce moment, ajoute le poète, dura toujours l'amour de Girard et d'Elissent, pur de tout reproche, sans qu'il y eût entre eux autre chose que bon vouloir et entente cachée. Et pourtant, Charles en conçut une telle jalousie que, pour un autre grief dont il chargea le duc, il se montra farouche et irrité. Ils en firent bataille par les plaines herbues... (§ 38). »
Le roi Charles est plein de rancune. Çirard Ta tenu trop serré, quand il a exigé d'être relevé de l'hommage. Du moins Charles, on se le rappelle, a eu cette précaution de se réserver un droit de chasse aux abords du château de Roussillon. Un jour donc, sous prétexte d'exercer ce droit, venant de Cologne, il traverse les
Ardennes et l'Argonne, accompagné d'une troupe redoutable, et vient camper près de Châtillon-sur-Seine, devant le château de Girard. A voir Roussillon si fort et si beau, il le convoite : il somme son ancien vassal de le lui rendre, offrant pourtant de lui en laisser la jouissance . Girard refuse, et c'est le commencement de leurs luttes. Charles tient le siège tout un été, sans succès ; mais un traître lui ouvre de nuit les portes du château. Girard, réveillé par les agresseurs, n'a que le temps de s'armer et de s'enfuir par une poterne basse dans les ténèbres. Poursuivi, blessé, il échappe et s'enferme dans Avignon (§ 70).
Il possède trois cents autres châteaux et trente cités seigneuriales ; il peut donc soutenir la guerre. Mais il ne daigne pas encore convoquer tous ses vassaux; il se borne à rassembler vingt-cinq mille hommes et marche avec eux vers Roussillon. Il vainc le roi à Belfau (§ 79} et à Fierenause (§ 87), lieux qu'on ne sait pas identifier,, mais que le poète se représente comme proches de Chàtillon ; il reconquiert son cher château, tandis que le roi r irrité, se retire à Orléans, où il rassemble cent mille boucliers. Girard cède aux conseils de modération de ses barons; il envoie le plus sage d'entre eux, son jeune neveu Foulques, offrir un accord à Charles. Mais Charles répugne à traiter avec son ancien homme lige, aujourd'hui son vainqueur. C'est alors, au cours du long débat qui s'engage devant le roi, que le poète introduit * ce personnage, important pour la suite de l'action : le duc Thierry d'Ascagne (§111).
1„ Ou plutôt il le met ici en relief; car il a déjà présenté Thierry aux§ 41 et 101.
Thierry d'Ascagne, beau-frère du roi, est un vieillard centenaire qui a des griefs anciens et graves contre la parenté de Girard : jadis le père de Girard, Drogon, et son oncle Odilon, l'ayant vaincu, Font dépouillé de sa terre, l'ont chassé en exil, où il a sept ans vécu misérable. Maintenant, revenu à la cour du roi, il hait toujours Drogon, Girard et son lignage ; pourtant, parce qu'il a le cœur haut et juste, il conseille au roi de cesser la guerre.
Le roi dit en sa colère :
« Voyez-vous par ces prés cette forêt de lances, ces hauberts? Avec tout cela je ferai à Girard deuil et tourment. Ne croyez pas que je lui laisse sa terre ! Je ne laisserai subsister ville sur sol ni arbre fruitier que je ne déracine... »
Et Thierry répondit :
« Roi, Dieu t'a rendu fou !... Ce n'est pas que je veuille du bien à Girard : son père Drogon et son oncle, le comte Odilon, m'enlevèrent jadis ma terre; sept ans j'ai été proscrit, vivant dans les bois épais, travaillant de mes mains pour vivre, quand le roi Charles m'en tira par sa merci... Mais, pour nul ennemi que j'aie, je ne dois commettre de félonie ou hésiter devant le droit, car quiconque fausse le droit est un traître, et la cour où il est tombe en interdit. C'est pour toi, Charles, que je le dis, toi qui repousses le droit, toi qui écoutes et regardes et ne vois rien, non plus que les Juifs ne voyaient le Messie qu'ils crucifièrent! »
Malgré ces conseils du vieil ennemi de Girard, le roi garde sa colère. Alors le messager Foulques convient au nom de Girard que les deux adversaires videront leur querelle par bataille en tel lieu désigné, à tel jour. Le
lieu choisi est la plaine de Valbeton, là où coule la rivière d'Arsen (§ 126). Celui des deux rivaux qui sera vaincu prendra le bourdon du pèlerin et s'exilera outremer.
Au jour dit, Charles et Girard, à la tête de deux armées puissantes, se rencontrent à Valbeton, et cette bataille, que le poète a décrite avec fougue, était illustre au moyen âge à l'égal de celles des Aliscamps, d'Origny et d'Aspremont. Le vieux Thierry d'Ascagne, celui même qui tout à l'heure conseillait la paix au roi, y tue de sa main son ennemi Drogon, père de Girard, et blesse mortellement Odilon, oncle de Girard. La bataille dura tout un long jour de mai, et resta indécise : car, le soir, par un miracle de Dieu, un orage éclata, fort, fier et horrible ; des flammes descendirent du ciel pour s'abattre sur le gonfanon du roi et sur le gonfanon de Girard : les deux enseignes tombèrent en charbon. A la vue de ces signes que Dieu leur manifeste, les combattants se troublent, arrêtent la lutte ; toute la nuit, ils gardèrent les hauberts endossés (§ 169).
Le roi envoie deux messages k Girard pour lui offrir une entente. Girard hésite. Il n'a pas été vaincu, il se rappelle les outrages qu'il a subis, et comment c'est le roi qui a repoussé naguère son message de paix et qui a voulu cette bataille ; surtout, son père Drogon vient d'être tué par le duc Thierry d'Ascagne ; son oncle Odilon se meurt, frappé par le même Thierry. Que faire ? Sur l'avis de l'un de ses barons, il va trouver son oncle Odilon, qui est couché dans une tente, et qui, sentant la mort venir, attend qu'on lui apporte, pour la revêtir comme son dernier vêtement, la robe des moines de
saint Benoît. Girard demande conseil au moribond : « Beau neveu, répond-il, fais accord avec le roi, de bonne grâce, sans débat. — Moi ! comment pourrais-je aimer un roi aussi félon, quand il a pris pour conseiller Thierry d'Ascagne, qui a tué mon père, et qui t'a tué aussi ? Jamais je ne ferai hommage à Charles de rien qui soit mien, à moins qu'il me fasse de bonnes conditions et qu'il chasse Thierry de son royaume. — Je ne te ferai pas un long sermon, dit le mourant... Tu as peu de sens et le jugement fou. Depuis que Dieu mis en croix reçut le martyre, on n'a point vu si grand malheur arriver par un homme, ni journée plus meurtrière. Tu en as sur la conscience un péché plus grand qu'on ne pourrait le conter, qu'un clerc ne saurait l'écrire. Fais accord avec le roi... Maintenant, vous ne m'entendrez plus parler sur ce sujet. Je désire l'habit de l'ordre de saint Benoît (§ 177). .
Girard n'ose plus refuser la paix ; mais il y met une condition : c'est que le meurtrier de son père et de son oncle, Thierry d'Ascagne, en sera exclu et qu'il partira pour l'exil. Charles s'y refuse d'abord, ne voulant pas •sacrifier son vieux compagnon. Et Thierry s'écrie: « Ne plaise à Dieu que personne fasse guerre à cause de moi ! Il y a cent ans que je suis né et plus, je crois ; j'ai le poil blanc comme neige. Chassé de France à grand tort, j'ai traversé la mer et sept ans je suis resté en exil. J'y retournerai, avec la permission du roi, lui laissant mes trois fils, Aymon, Aimeri, Audefroi. Quand Girard sera réconcilié avec Charles, vous, mes amis et seigneurs, priez-le pour moi, car je veux me mettre entièrement à sa merci. » Alors la paix fut conclue. L'exil de Thierry
42 LA LÉGENDE DE G1KARD DE ROCSSILLOS
fat fixé à cinq ans, moyennant quoi Girard se mit aux pieds du roi, jura son hommage, renonça à toute rancune et donna à Charles le baiser de paix (§ 187).
Girard retourna à Roussillon « et fit faire je ne sais combien de mou tiers, qu'il remplit de moines et de reliques ». Pendant ces cinq années, il redevient l'ami du roi, laide dans ses guerres contre les Sarrasins,, contre Raimbaut le Frison et d'autres ennemis. Ainsi dura bien leur entente soixante mois. Le terme arrive enfin de l'exil de Thierrv. Il rentre à la cour de Charles, avec la permission de Girard, qui lui pardonne ses torts anciens. Il rentre, et les vieilles discordes se réveillent.
Girard, en effet, a pardonné ; mais non les autres membres de son lignage. Ses cousins, Boson d'Escarpion et Seguin, fils d'Odilon, attirent dans une embuscade deux des fils de Thierry d'Ascagne, à Saint-Germaindes-Prés, et les tuent. Ils tuent aussi le vieux Thierry. Par là recommencèrent des guerres atroces (§ 212).
Girard n'était pour rien dans cette trahison ; mais le roi l'en rend responsable. Comme Girard s'est remis à la voie vers Roussillon pour s y mettre en sûreté, Charles permet à ses ennemis de lui dresser sur sa route ' une embûche, qu'il évite, mais dont il garde rancune. Par représailles, un cousin de Girard, Fouchier, qui joue dans le poème un rôle d'enchanteur et de larron analogue à celui de Maugis d'Aigremont, s'en va de nuit piller le château royal. Excités par ces torts réciproques, Girard et Charles ne peuvent plus que reprendre leur guerre. Charles ordonne à son vassal de venir à sa cour se justifier par combat judiciaire du meurtre de Thierry ; Girard, qui se sait innocent, se refuse à cette exigence
et le roi envahit sa terre. « La haine dura vingt ans, jusqu'à ce que les jeunes hommes fussent devenus chenus. »
Les batailles succèdent aux batailles : Girard est défait à Verduneis (peut-être Verdonnet, canton de Laignes, arrondissement de Châtillon-sur-Seine, § 323) ; il est défait encore à Civaux-sur-la- Vienne (canton de Lussac, arrondissement de Montmorillon, village auprès duquel il y a de nombreux sarcophages de pierre, §403) ; à Vaucouleurs enfin. Girard, toujours vaincu, est peu à peu abandonné de ses vassaux, les Bourguignons exceptés ; il n'a plus assez d'hommes pour les risquer en bataille rangée. Mais il harcèle le roi en des escarmouches, et, comme la desmesure s'est emparée de lui, il s'attire la colère de Dieu. C'est ainsi qu'ayant surpris cent royaux qui s'étaient réfugiés à l'abri d'une croix et qui demandaient grâce, Girard les massacra ; c'est ainsi que, mille chevaliers ayant fui dans un moutier, Girard les y brûla, avec l'abbé, les prieurs et les moines, sous les yeux de Charles (§414). Ces sacrilèges, Dieu les châtia.
Le roi Charles finit par acculer son adversaire dans son château de Roussillon. Longtemps il en fit le siège, sans réussir à l'enlever. Pour la seconde fois, une trahison le lui livra ; il y mit le feu, et Girard, tandis que son château flambait, s'enfuit dans la nuit, les pieds nus, en vêtements de laine, sans chausses, revêtu seulement de son haubert. Il fuit jusqu'à Dijon. Il y rejoint sa femme Berthequi, elle aussi, est parvenue, protégée parBoson, à s'échapper du château (§ 433). .
. Pourtant il réussit à rassembler quelques troupes
encore, à battre le roi sous les murs de Roussillon et à l'y enfermer. Profitant de ce succès, il envoie un moine à son ennemi pour lui proposer un accord : il consent maintenant à se justifier en cour de justice du meurtre de Thierry d'Ascagne. Mais le roi chasse honteusement le moine (§ 469). Alors, Girard se risque, contre le conseil de son neveu Foulques, à livrer dans la plaine sous Roussillon une bataille rangée, la dernière. Cette fois, il est vaincu sans espoir de revanche. Son plus fidèle parent, Foulques, est fait prisonnier ; Boson, le meurtrier de Thierry, est tué (§ 495). Lui, il réussit à fuir jusqu'à Besançon, où Berthe le rejoint. Ses derniers compagnons l'abandonnent, ou sont tués, les uns après les autres, par des partis de royaux. Traqué comme une bête sauvage, n'ayant plus avec lui que sa femme Berthe, il se réfugie dans la forêt d'Ardenne (§ 509).
Berthe et Girard errent d'ermitage en ermitage par la forêt, jusqu'au jour où ils arrivent chez un vieil ermite,, qui les remettra dans la voie du salut.
Dans une clairière de la forêt d'Ardenne, vers midi, ils trouvèrent le saint homme qui souffre pour Dieu. Il ne portait point de vêtements tissés, mais une peau de chèvre, avec des haillons de laine sur l'échiné ; il était prosterné à terre, les genoux et les coudes nus, et suppliait Marie-Madeleine de lui inspirer des prières salutaires. Le saint vieillard, quand il eut achevé sa prière, se tourna vers Girard de Roussillon et s'avança, appuyé sur un bâton. « D'où êtes- vous, ami ? De quel pays ? » Girard lui raconte sa destinée et lui demande conseil. L'ermite le reçoit pour la nuit, l'endoctrine, lui donne une pénitence, et, le lendemain, au lever du jour, lui dit : a Ami, avez-vous droite croyance? — Seigneur, je mets mon espérance en Dieu. — Renoncez-vous envers tous à la ven-
geance? — Oui, seigneur; envers tous, hormis le roi... Jamais je ne prendrai pénitence jusqu'à ce que je lui aie fait voir la mort de près. Si jamais je puis porter lance et écu, je trouverai moyen de me venger de lui. »
L'ermite dit : « Grand péché s'est emparé de toi. Comment penses-tu arriver jamais à te venger? Quand tu étais un homme puissant, Charles t'a vaincu, c'est toi-même qui le dis. — Seigneur, dit Girard, je ne veux rien vous cacher... Lorsque Charles ira chasser dans les grands parcs, je sais bien les endroits où il tire à l'arc. Là, je pense me mettre en embuscade et le tuer... »
Quand Termite l'entendit, il s'irrita : « Je sais ce qui t'a fait tomber si bas ; c'est le même orgueil qui a précipité du ciel des anges de haute puissance. Tu étais un comte de grande valeur, et maintenant péché et orgueil t'ont si abattu que tu ne possèdes que les vêtements que tu portes. Tu viens de m'avouer que, si tu peux jamais avoir cheval, lance et écu, tu occiras ton seigneur en un bois épais. C'est le démon qui te déçoit. J'ai peur qu'il te tue en telle disposition ; alors il te possédera tout entier. »
Quand Berthe entendit le vieillard, elle se jeta à ses pieds et les lui baisa. Elle pleura longtemps, immobile : « Seigneur, par Dieu, grâce pour ce malheureux ! » L'ermite la relève et lui dit : « Je ne sais rien vous dire de plus, Dieu vous soit en aide, car vous avez perdu ce monde et l'autre ! » « Ami, reprend-il, comment n'es-tu pas épouvanté ? En ta jeunesse tu as employé ta fleur à mal faire,
et maintenant tu veux encore tuer ton droit seigneur
Sais-tu quelle justice on doit faire d'un traître ? On doit Técarteler avec des chevaux, le brûler sur. le bûcher, et là où sa cendre tombe, il ne croît plus d'herbe et le labour reste inutile ; les arbres, la verdure y dépérissent. » A ces mots, la dame ne peut s'empêcher de pleurer : « Girard, repentez- vous, dit-elle. Renoncez à toute rancune envers tout homme et particulièrement envers Charles, votre roi empereur. — Dame, dit Girard, je lui pardonne pour l'amour
de Dieu. » Et Termite répond : « J'en rends grâce à Dieu
Girard a consenti à tout ce que Termite a voulu. Le prud'homme en rit de joie. Il interdit à Girard Tusage du cheval et des armes jusqu'à un terme fixé, alors qu'il aura fait pénitence pour ses péchés ; et il lui donne part, tant qu'il vivra, en ses bonnes œuvres. En partant, Girard pleura ; l'ermite fit sur les misérables le signe delà croix, les bénit et leur enseigna la route par la forêt antique. Avant qu'ils en fussent sortis, des marchands qu'ils rencontrèrent leur apprirent comment le roi avait envoyé jusque dans les pays lointains des messagers pour tuer Girard de Roussillon. Berthe s'épouvante : « Girard de Roussillon est mort, s'écrie-t-elle, je l'ai vu mettre dans la terre. — Dieu en soit loué ! » répondent les marchands, car il faisait toujours la guerre et par lui nous avons souffert bien des maux. » Girard les entend et s'irrite ; s'il avait eu son épée, il en aurait frappé l'un deux. Béni soit le saint ermite qui lui a interdit de porter des armes !
Les deux fugitifs se traînent ainsi de gîte en gîte ; ils traversent des pays désolés par la guerre, où ils entendent des veuves et des orphelins maudire Girard de Roussillon. Mais Berthe réconforte le vaincu: « Seigneur, laisse les regrets. De tout temps tu as été orgueilleux, guerroyeur et acharné pour tes intérêts. Tu as tué plus d'hommes que tu ne saurais le dire et tu as appauvri leurs enfants. Voilà que Dieu te prend en justice, le vrai justicier. Souviens-toi du prud'homme du bois de chênes, qui t'a donné pour pénitence de supporter le malheur... » Girard tombe malade chez un homme riche, au cœur
dur, qui, la nuit de Noël, le chasse, lui permettant à peine de s'abriter sous la voûte d'un cellier. Il erre jusqu'en Allemagne. Enfin, dans une forêt, il s'engage à deux charbonniers pour leur servir de portefaix. Désormais, venu à la ville voisine, Aurillac sous Troïlon(?), il gagne son pain à vendre du charbon. Berthe devient couturière, et tous deux vivent ainsi pendant vingt-deux ans, apaisés (§ 535).
Mais un jour le souvenir de son passé chevaleresque, brusquement réveillé au cœur de Girard, le rejette dans le « siècle ». Aux environs, des seigneurs donnaient une fête ; confondus parmi les vilains, le charbonnier et la couturière regardaient la « quintaine » et les jeux des chevaliers. « Berthe vit les vassaux jouter, et il lui souvint de jadis, delà vie de Girard, qui, lui aussi, avait coutume de prendre part à ces jeux. Elle en eut telle douleur que pour un peu son cœur se serait fondu. » Et (comme elle tenait son mari, à l'écart, entre ses bras), ses larmes tombèrent sur la barbe de Girard. Le comte crut qu'elle pleurait du regret de partager sa vie misérable, et il lui dit :
« Dame, je sais maintenant que tu es malheureuse d'être avec moi. Va-t'en en France, dame, dès maintenant. Je te jurerai sur les saints que jamais plus tu ne me verras, ni toi, ni tes parents. — J'entends là, dit Berthe, des paroles d'enfant. Seigneur, pourquoi parlez-vous si méchamment ? Ne plaise à Dieu le tout-puissant que je vous abandonne de ma vie ! » Et le comte la baisa. « Seigneur, reprit-elle, si vous écoutiez mon conseil, nous retournerions en France, où vous fûtes élevé. Voilà vingt-deux ans que vous en êtes sorti, et vous êtes rompu par la peine. Si vous pouvez trouver la reine à qui vous fûtes jadis fiancé, Charles son mari ne sera pas J. Bbdibr. — Les légendes épiques, 2
assez félon pour qu'elle ne trouve le moyen de ménager un accord qni vous sauvera. » Girard répondit : « C'est bien parlé; j'irai en France; je suis prêt. »
Le poète ne nous avait plus parlé de la reine Elissent * depuis l'heure où, prenant congé de Girard, elle lui avair laissé son anneau en gage de l'amour qu'elle lui gardait. Le temps est venu où elle lui montrera qu'elle lui a conservé fidèlement son « tendre vouloir » .
Girard, déguisé en pèlerin, arrive avec Berthe à Orléans, où séjournent le roi et la reine ; chacun en France le croit mort depuis des années.
La nuit du vendredi saint, comme la reine Elissent est venue à l'église Sainte-Croix, et qu'elle prie sous une voûte, devant un autel faiblement éclairé, le pèlerin se glisse près d'elle : « Dame, pour l'amour de Dieu qui fait des miracles, et pour l'amour des saints que tu as requis, et pour l'amour de ce Girard qui te fut fiancé, dame, je te crie merci afin que tu me viennes en aide ! » La reine lui dit : « Brave homme, que savez-vous de Girard? Qu est-il devenu? — Dame, si vous voyiez ici le comte Girard, dites-moi, reine, que feriez-vous? » Elle répond : « Brave homme, vous faites grand péché en me conjurant par ce nom. Je voudrais avoir donné trente cités pour que le comte fût vivant et qu'il eût paix, et toute la terre dont il a été dépouillé. » Alors Girard, se rapprochant d'elle, lui donna l'anneau et dit : « Voyez, je suis ce Girard dont vous parlez ! » Et quand elle eut pris l'anneau, elle le reconnut bien ; il n'y eut
1. Sauf une fois, au § 43, où elle avait averti Girard d'avoir à se garder contre Charles.
vendredi saint qui tînt ; sur l'heure Girard fut sept fois baisé.
Elle veille à la sûreté du pèlerin en attendant qu'elle obtienne sa grâce du roi, et trois jours après, au jour de Pâques, elle requiert de Charles qu'il pardonne enfin à Girard de Roussillon. Charles y consent : Girard n'est-il pas mort depuis des années ? Il pardonne donc, à contrecœur, devant tous ses barons. Elissent lui baisa la bouche et le visage, puis envoya chercher le pèlerin et sa femme. Mais quand le roi eut reconnu Girard et Berthe, il devint noir de colère. Il maudit, au nom de Dieu, le pardon qu'il avait accordé.
Sa haine s'est réveillée ; pourtant il est lié par les paroles de rémission qu'il a prononcées. La reine Elissent conjure les dangers qui menacent sa sœur et son ami. Tandis que les ennemis de Girard, soutenus par Charles, dressent contre lui de nouveaux pièges, Girard, grâce à l'appui et aux richesses que lui donne Elissent, rentre dans son château de Roussillon, où il est reçu à grande joie. Son cousin, Foulques, que ses ennemis tenaient en captivité depuis vingt-deux ans, est aussi délivré grâce à la reine et mène ses troupes au secours du comte. Les hostilités reprennent; mais bientôt, par l'entremise N d' Elissent, une trêve est jurée pour sept ans entre les deux adversaires (§607).
Pendant ces sept ans, Girard et Berthe eurent deux fils ; mais ils ne jouirent pas de l'aîné, qui mourut petit. C'est aussi durant cette trêve qu'ils fondèrent, à Vézelay , une abbaye, pour y recevoir les reliques de sainte Marie- Madeleine : « La comtesse a pour la Madeleine tant d'amour et de dévotion que, de son vivant, Dieu fit de
grands miracles » (§ 613), et, par exemple, il permit h Girard de découvrir, sous les arènes d'Autun, un grand trésor, jadis amassé par les Sarrasins. Girard en abandonne une grande part au roi et à la reine, ce qui achève d'apaiser son ennemi. Ils sont près de conclure une paix durable, et le pape, venu en France, y travaille; mais les parents et les barons de Thierry d'Ascagne s'y opposent, et entraînent Charles, contre son cœur, dans une guerre nouvelle. Le roi fait dresser son camp dans cette même plaine entre Châtillon et Roussillon, où sL souvent déjà, il a combattu. Girard, de son côté, a rassemblé une armée puissante. Il ne désire que la paix : pourtant, lorsqu'il voit réunis ces beaux chevaliers qui vont combattre les royaux, soudain, par un dernier et sublime revirement, le vieil homme se réveille en lui. L'ancien charbonnier redevient le duc Girard de Roussillon, plein d'orgueil et de démesure. Mais Dieu va encore une fois le châtier.
Lorsqu'il eut harangué ses barons, qu'il les eut baisés et remerciés, Girard monta au château, plein d'allégresse. Il s'est appuyé sur la fenêtre de la grande salle. Il regarde au-dessous de lui par les prés. Il voit tant de tentes dressées, tant de francs chevaliers bien hébergés ! Les armes étincelaient, les gonfanons déployés ondulaient au vent. « Ah î s'écria-t-il, vallée de Roussillon, si longue et si large, où j'ai vu tant de chevaliers qui sont morts, auxquels leurs fils ont succédé, belle vallée, comme je vous vois aujourd'hui brillante ! Vous êtes le plus beau des trésors ! Il faudrait avoir le cœur bien bas pour se résigner à vivre loin d'un tel baronage! Ce n'est pas de mon plein gré que je m'en séparerai, maintenant que je l'ai recouvré. Peu s'en est fallu que les menteurs tonsurés ne m'aient assoti par leurs sermons ! » A
ce moment, il vit venir à lui son fils (le dernier survivant), qu'il aimait avec tendresse. Il était blond, et portait un bliaut neuf, de soie. Il n'avait encore que cinq ans. Jamais on ne vit plus bel enfant. Le comte le prit et le baisa. Il le portait entre ses bras, et jura Dieu et ses vertus que jamais, à nul jour, l'enfant ne serait déshérité. « Et celui qui augure qu'il sera moine, dit-il, est un homme mauvais. J'aime les chevaliers, je les ai toujours aimés, et, si longtemps que je vive, c'est par leurs conseils que j'agirai... Trop longtemps je me suis humilié ; désormais on ne me verra plus faire d'avances à mes ennemis; au contraire, je les écraserai. » Il se réjouissait à la vue de son fils ; il ne savait pas quel malheur l'attendait.
Il y avait là un baron, Gui de Risnel, que Girard tenait pour le plus fidèle de ses hommes. Il eut peur de voir la guerre recommencer... Il promit à l'enfant un oiseau d'or, le prit entre ses bras sous son manteau, le porta dans un verger sous un arbre, lui étendit le cou comme à un agneau et lui trancha la gorge. Il le jeta, une fois mort, dans le puits de pierre, monta à cheval et partit au galop. Une fois sorti, il s'arrêta sous un orme, et s'écria : « Ah ! traître et félon que je suis, pire que Caïn, qui tua Abel ! Pour l'enfant, je livrerai mon corps à la mort. » Il descendit de cheval sous le donjon de Roussillon, devant la grande salle, et trouva le duc Girard dans la chambre, près de la cheminée. Il lui tendit son épée par la poignée, et lui rapporta de quelle façon il avait tué de ses mains le damoisel.
Le jour s'en allait, c'était le soir, et le lendemain Girard devait se mettre en marche avec son armée. Gui lui tend Tépée par la poignée : « Comte, fais de moi justice à ton plaisir. J'aime mieux mourir pendu ou brûlé que de voir recommencer cette guerre. » Le comte dit : « Fuis, traître, je ne puis endurer de te voir... » Or la comtesse Berthe entra pour se coucher. Elle vit le duc triste et sombre : « Seigneur, tu n'es pas ainsi d'ordinaire. — Dame, promets-moi une chose. — Tout ce que tu veux, seigneur, mais dis-moi la vérité. — Ne laisse pas paraître ta douleur pour ton fils : il est couché
mort dans le puils de pierre. Fais-le retirer et porter au moutier. » Berthe ne put supporter cette nouvelle ; elle s'évanouit. Le comte la releva, la fit asseoir : c Puisque Dieu n'a pas voulu laisser vivre notre fils, faisons de Dieu, s'il lui plaît, notre héritier. Mieux vaut lui donner que garder à notre profit. — Dieu t'en donne le pouvoir et le loisir ! » répondit la comtesse.
Le lendemain, Girard combat le roi et le vainc : Charles est même un instant fait prisonnier, puis relâché par la magnanimité de ses ennemis. Il rentre à son camp, irrité. Le pape lui prêche la paix, promettant que Girard et son allié Foulques donneront vingt chariots chargés de leur avoir pour réparer les moutiers qui ont été brûlés et qu'avec les terres allodiales qu'ils ont en toute franchise, ils feront vingt abbayes pour le salut de ceux qui sont morts par le glaive.
Alors Girard et toutes ses troupes, barons, comtes et riches chassés, s'avancèrent vers le roi, à pied et déchaux. Girard et Foulques, devant les autres, allèrent vers lui. Girard lui rend son épée par le pommeau doré, puis Foulques. Ils lui font hommage et féauté, et le roi leur rend leurs fiefs à titre de biens héréditaires. Puis, ils s'humilièrent devant les fils de Thierry d'Ascagne et leur firent tous les hommages que ceux-ci voulurent. Le pape déclara séparé de Dieu quiconque recommencerait la querelle. Alors Vost se dispersa. Le roi retint Girard auprès de lui et l'emmena à sa cour, à Reims.
Quand Girard fut allé en France, la comtesse, pour l'âme de son fils, se mit à donner largement de son avoir. Puis, pleine d'espérance, elle se rendit à Vézelay. Elle fit construire et enrichit de son mieux le moutier de
sainte Madeleine. La pauvre gent du royaume s'y rendit, à cause des grandes charités quelle accomplissait. Dieu, connaissant la pureté de son cœur, lui montra par des signes apparents qu'elle ne devait pas se décourager de le servir et de l'aimer, car il lui en savait gré. Un jour, elle vit un pèlerin qui ne cessait de travailler à construire le moutier, portant de la pierre, du mortier, de l'eau dans des baquets (plus tard on reconnaîtra en ce pèlerin inconnu un ancien compagnon de guerre de Girard). Elle obtient de lui de l'aider dans sa tâche, à l'insu de tous : chaque nuit, menant avec elle son chapelain, elle va le retrouver. Ensemble ils montent du sable du bas de la colline. Ils faisaient ce métier depuis plus d'un mois quand un homme de Girard, qui avait vu Berthe s'en aller ainsi, à minuit, vers la maison du pèlerin, s'en fut à la cour du roi et dit à Girard qu'en son absence la comtesse s'était éprise de cet inconnu. Le comte se mit en embuscade, une nuit, près de la maison du pèlerin. Il le vit sortir avec Berthe, tous deux suivis du chapelain. Berthe et le pèlerin portaient un sac suspendu aune perche. Une lueur plus vive que celle d'une torche descendait du ciel sur la comtesse. Girard vit l'étranger remplir de sable le sac qu'elle lui tendait agenouillée. Puis tous deux se mirent en route, gravissant la colline. Le sac était grand et le sable lourd. Le pèlerin marchait derrière, la comtesse allait devant à petits pas. Elle buta et tomba en avant contre le sol. Mais la perche qui supportait le sac resta droite en l'air. Girard courut vers Berthe pour la relever, disant : « Misérable que je suis ! Comtesse, amie, comme ton cœur est pur ! Tu t'es abîmé le visage et le front. — Non, seigneur,
Dieu merci ! » Le comte prit la perche par derrière, elle par devant, jusqu'à ce qu'ils fussent entrés au moutier. Une lumière resplendissante les enveloppait.
Le lendemain, en reconnaissance de ce miracle et de l'ancien miracle delà bataille de Valbeton, où Dieu avait brûlé son gonfanon, Girard, sur le conseil de Berthe et de ses hommes, légua à son cousin Foulques la plus grande part de ses terres; le reste, tous ses alleux francs, il les abandonna à Dieu : « Pour mon seigneur Charles prieront de nombreux moines. Je fonderai treize moutiers ; en chacun il y aura un abbé ou un prieur. Dans la vallée de Roussillon, où coule la Seine, là sera enseveli notre fils, et nous auprès... Comme le dit la loi du Rédempteur, Notre Seigneur laisse monter le pécheur aussi haut que le mont Liban, puis il descend aussi vite qu'un oiseau descend du ciel (§ 673). »
Les guerres sont finies ; les œuvres sont commencées (§ 674). Ainsi se termine la chanson de Girart de Roussillon.
L'élément historique dans Girard de Roussillon.
Girard de Roussillon, ce héros de roman, fut d'abord un homme de chair et d'os. Il n'est autre que le comte Gerardus, qui fut régent du royaume de Provence au temps de Charles le Chauve. Cette identité est si évidente qu'elle fut reconnue d'emblée r dès le xvi 6 siècle, par les plus anciens historiens de l'époque carolin-
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gienne. Depuis, elle n'a été contestée qu'un instant, par un érudit qui a bien vite reconnu que ses doutes n'étaient pas fondés. Elle ne sera jamais plus contestée par personne.
Comme ce comte Girard a rempli de hautes fonctions, nous possédons sur lui des témoignages en nombre, qui nous permettent, par une fortune rare, de voir à plein « le même personnage sous ses deux aspects, l'aspect historique et l'aspect légendaire. » De plus, sa biographie a été décrite par M. Auguste Longnon dans un mémoire qui est un chef-d'œuvre d'information et de critique, complétée par M. Paul Meyer, enrichie encore et replacée dans l'histoire générale du temps par les travaux de M. René Poupardin 1 . L'occasion est donc ici excellente de comparer l'histoire à la légende. Je retracerai rapidement, d'après ces historiens, la vie réelle du comte Girard; puis je rechercherai en quelle mesure elle concorde avec sa vie légendaire, et quelle explication l'on peut proposer de ces concordances. Comment les jongleurs presque illettrés du xu e siècle ont-ils pu connaître des faits historiques du ix e ? et le nom même de cet homme mort depuis trois cents ans? D'où leur a pu venir le pouvoir et le goût de s'intéresser à ce passé lointain? Il faut, nous dit-on, qu'une tradition poétique ininterrompue leur ait transmis le souvenir de Girard et
i. Voyez A. Longnon, Girard de Roussillon dans l'histoire (Revue historique, 1878, p. 242-79) ; P. Meyer, La Vie latine de Girart de Roussillon, dans la Romania, t. VII (1878), p. 161-235, et Girart de Roussillon, chanson de geste traduite pour la première fois, Introduction (Paris, 1884) ; René Poupardin, Le royaume de Provence sous les Carolingiens (Paris, Bibliothèque de VÉcoledes Hautes Études. 1901).
de ses exploits ; il faut que ce personnage ait été célébré par des aèdes de son vivant même, ou dès le lendemain de sa mort, en des chants épiques, et que notre poème du xii e siècle ne soit qu'un renouvellement tardif de ces « cantilçnes » ou de ces « chants lyrico-épiques » du ix e et du x e siècle. C'est la thèse que soutenait déjà Fauriel et que, depuis, tous les critiques, sauf M. Paul Meyer, ont adoptée x .
Voici donc les traits essentiels de la biographie du comte Girard.
11 était d'origine alsacienne ; son père, le comte Leuthard, avait été l'un des fidèles de Louis le Pieux, alors roi d'Aquitaine, et pourvu par lui en 801 du. comté de Fezensac. A cette date de 801, Girard était né déjà, car il paraît dès 819 dans des chartes comme marié à une femme nommée Berthe. Dès 819 aussi, il possédait des biens dans le pays d'Avallon, et il y acquit, avant 840, le domaine de Vézelay. En 836, il semble avoir exercé quelque temps des fonctions de missus en Italie. De 837 à 840, il fut pourvu de l'office de comte de Paris 2 , qu'il perdit en 841, peu après l'avènement de Charles le Chauve : car, ayant passé alors au parti de l'empereur Lothaire, il coupa les ponts sur la Seine pour faire obstacle à Charles le Chauve, qui revenait alors d'une expédition en Aquitaine. Cette équipée lui fit perdre le comté de Paris ; on ne sait s'il prit part à la bataille de
1. Voyez Fauriel, dans Y Histoire littéraire de la France (t. XXII, 1852, p. 167-190) ; Albert Stitnming, Ueber den provenzalischen Girart von Roussillon, Halle, 1888 ; Léo Jordan, Girartstudien dans les Romanische Forschungen, t. XIV (1902).
2. Hypothèse de M. Longnon (p. 249), dont M. Poupardin (p. 12, note 2) a montré qu'elle est presque certainement fondée.
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Fontenay en 841 ; toujours est-il qu'il s'attacha désormais à la fortune de l'empereur Lothaire et que sa vie politique se déroule hors du royaume de Charles le Chauve : en 842, Lothaire le nomma, semble-t-il, comte du palais,* et « dès 846, il l'investit d'une certaine autorité dans la partie méridionale de ses Etats ».
C'est là, en Bourgogne et en Provence, qu'il devait, à partir de 852 et jusqu'à sa mort, jouer un grand rôle public.
En effet, dès 852, il devint, avec le titre de marchio y gouverneur du duché de Lyon, qui comprenait en Bourgogne les territoires de Lyon et de Vienne ; en 855, à la mort de Lothaire, il reçut la tutelle du plus jeune des fils de celui-ci, Charles, roi de Provence. Charles de -Provence était un enfant épileptique : sous son nom, le roi restant en perpétuel état de maladie et d'enfance, Girard administra le pays, ou plutôt, il y régna.
En 859*860, des pirates danois s'établirent dans la Camargue, d'où ils remontèrent le Rhône, s'avançant jusqu'à l'Isère, puisqu'ils ont pillé Saint-Barnard de Romans. Girard les vainquit, les chassa de Provence, et nous avons une lettre où Loup de Ferrières le félicite de ses victoires.
C'est vers cette date de 860 qu'il fonda, de concert avec sa femme Berthe, le monastère de Vézelay et celui de Pothières.
En 861, Charles le Chauve eut la velléité de déposséder Charles de Provence. Accompagné de la reine Ermentrude, il dirigea son armée vers la Bourgogne. Le 14 septembre, il était à Auxerre, le 11 octobre à Verzé,
près de Mâcon ; le 4 décembre, il était à Beaune, déjà sur la voie du retour, renonçant à son projet d'agression. Que s'était-il passé durant ces trois mois ? Nous n'avons que cette phrase unique des Annales Bertiniani : « Le roi Charles, accompagné de sa femme, s'avance en Bourgogne jusqu'à Mâcon ; là, ses affaires ayant mal tourné, après avoir ravagé le pays, il regagna le palais de Ponthion. » Ces expressions, comme on l'a récemment supposé, sont-elles des euphémismes qui dissimulent une terrible défaite subie par Charles le Chauve ? Nous pouvons le croire. Ou Charles revint-il pour avoir rencontré des difficultés d'un autre ordre, sans même avoir livré la moindre bataille ? Nous pouvons le croire aussi bien. S'il y a eu bataille, est-ce Girard qui lui fit échec? Il se peut; nous n'en savons rien.
Tout ce que nous savons, c'est que, quelques mois plus tôt ou plus tard 1 , Girard apprit par ouï-dire que Charles méditait de s'emparer des monastères fondés par lui, Girard, de Pothières et de Vézelay. Il s'en plaignit par lettre à l'archevêque Hincmar, conseiller de Charles, et l'avertit que, par représailles, il serait obligé, à contrecœur, de confisquer les biens que les sujets du roi possédaient en Provence ; il semble que les choses en soient restées là 2 .
1. Plus tard, selon M. Longnon; plus tôt, selon M. Poupardin.
2. C'est l'interprétation de M. Longnon. Selon M. Poupardin, qui reconnaît ici à peu près la même autorité aux Annales Bertiniani et à la chanson de Girard de Roussillon et qui en combine les données, la réclamation de Girard serait antérieure à la marche de Charles contre la Bourgogne ; Charles aurait tenté en 861 de s'emparer de Vézelay et de Pothières et aurait sans doute ravagé les terres que Girard possédait en Bourgogne. 11 subit une
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Charles de Provence étant mort en 863, Girard continua, sous le roi de Lorraine Lothaire II, k gouverner jusqu'en 870 le Viennois.
En 868, le roi confirme les donations faites par Girard et Berthe à l'abbaye de Vézelay et qualifie en cet acte le comte Girard de carissimus valdeque amantissimus nobis.
Après la mort de Lothaire (8 août 869), ses deux oncles, Louis le Germanicpie et Charles le Chauve, se partagèrent son héritage. Charles se dirigea vers la Provence pour l'occuper : mais il rencontra de l'opposition de la part du comte Girard. Néanmoins « la résistance ne fut pas de longue durée, et, quelle qu'elle ait été, Girard n'en eut pas le mérite ». Les Annales Berliniani nous disent, en effet : « Charles, venant de Lyon, s'avança pour l'assiéger contre Vienne, où se trouvait Berthe, femme de Girard; Girard était alors dans un autre château. Au cours du siège, le roi dévasta les pays d'alentour. Il se concilia habilement une grande partie des défenseurs de Vienne ; s'en étant aperçue, Berthe fit savoir à Girard ce qui se passait ; Girard vint donc rendre à Charles la ville, où le roi entra la veille de Noël et où il célébra la Nativité (25 décembre 870). » Girard donna des otages et, dans les premiers jours de Tannée 871, « sur trois vaisseaux fournis par le roi, il descendit le Rhône avec sa femme Berthe. »
défaite et « rien ne s'oppose à ce que cet échec ait été l'un des points de départ de ces heroicae cantilenae dont parlent [quatre siècles plus tard] Gui de Bazoches et Aubri deTrois-Fontaincs... Ce serait donc à l'expédition manquée de 861 que la tradition rattachait la bataille dite de Valbeton. » — Tout ce raisonnement est fondé sur ce postulat que les romans du xn e siècle peuvent à l'occasion suppléer au silence des chroniques carolingiennes.
Il mourut, peut-être à Avignon, entre le 5 mars 877 et le 5 mars 879.
On le voit, il est assuré que ce personnage est le même que le Girard épique. Le Girard épique est caractérisé par ces trois traits, entre beaucoup d'autres : il combat un roi de France que le poète appelle à l'ordinaire Charles tout court, dix fois Charles Martel, mais une fois (§ 636) Charles le Chauve ; — sa femme s'appelait Berthe ; — il est le fondateur de l'abbaye de Vézelay. Or, le Girard historique fut, en quelques occasions, un adversaire de Charles le Chauve ; — sa femme s'appelait Berthe ; — il fut le fondateur de l'abbaye de Vézelay. Ces trois traits, déjà reconnus par les érudits du xvi c et du xvn e siècle, forment tout le tableau des concordances certaines entre la biographie historique de Girard et sa biographie légendaire.
Voici maintenant le tableau des différences certaines. La légende raconte vingt ans et plus de guerres acharnées entre Charles et Girard; l'histoire ne nous montre pas un seul champ de bataille où Charles et Girard se soient rencontrés l'épée à la main. Sans doute, pendant quinze ans, de 835 à 870, Charles le Chauve a guetté le royaume de Provence et Girard a dû se tenir en garde contre lui * ; mais il s'agit de « luttes occultes » et diplomatiques, hormis en deux circonstances : en 860, peutêtre, quand le roi s'avance à la tête dune armée jusqu'à Mâcon ; mais il ne semble pas que Girard ait alors pris part à des opérations de guerre contre lui et sa corres-
1. Soit comme tuteur de Charles de Provence, soit comme vassal de son successeur.
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pondance avec Hincmar indique plutôt le contraire ; quant à son différend personnel avec le roi au sujet de Pothières et de Vézelay, il se peut qu'il se soit réglé par un simple échange d'explications par lettres. Dix ans plus tard, en 870, quand le roi va mettre le siège devant Vienne, c'est bien Girard qu'il a pour adversaire * ; par malheur, le poème de Girard de Roussillon ne conduit jamais à Vienne ni le roi ni Girard ; et d'ailleurs, Girard, en 870, retiré dans un autre château, n'a point défendu sa ville de Vienne. En sorte, comme le dit excellemment M. P. Meyer 2 , qu' « on ne trouve rien dans nos annales qui rappelle la bataille de Valbeton, l'exil de Girard, la fuite de Charles jusque sous Paris. Ce que l'histoire authentique nous enseigne est bien différent. Elle nous montre qu'en 868 le comte Girard est aux yeux de Charles le Chauve carissimus valdeque amanti&simus, qu'en 870, lors du siège de Vienne, il n'intervient dans la lutte que pour rendre la ville assiégée au roi ».
Inversement, si les romanciers prêtent à Girard des aventures imaginaires, ils ne savent rien de ses aventures réelles, qui pourtant leur eussent fourni des thèmes épiques tout indiqués. Dans l'histoire, par exemple,
1. M. Longnon (p. 268-69) relève une troisième circonstance où Charles et Girard se seraient trouvés « en présence l'un de l'autre»; c'est en 863, « quand Charles dispute à Lothaire II l'héritage de Charles de Provence et que des bandes formées de partisans du nouveau maître de Girard font des incursions dans son royaume »; mais rien n'indique (voyez le texte des Annales Berlin ia ni) que Girard, qui n'était plus régent de Provence, se soit trouvé dans ces bandes ni qu'il ait pris une part quelconque à leur organisation.
2. Girart de Roussillon, Introduction, p. lui ; cf. Ro mania, t. VII, p. 177.
Girard avait été le tuteur et le défenseur sexagénaire d'un roi enfant et malade : belle donnée épique ; mais nos poètes l'ont ignorée, puisqu'ils n'introduisent pas le personnage de Charles de Provence, et que leur héros* Girard est pour eux le suzerain, jeune et indépendant, d'un duché immense et chimérique. — Dans l'histoire, Girard avait chassé les païens des rives du Rhône et les avait refoulés jusqu'à la mer : sujet familier aux jongleurs de geste; nos poètes ont ignoré ces faits de guerre. — Dans l'histoire, Berthe a défendu la ville de Vienne contre Charles le Chauve, en l'absence de son mari : beau trait, fréquent dans les chansons de geste, et si convenable au caractère prêté à Berthe par les romanciers qu'ils l'auraient exploité sans doute, s'ils l'avaient connu; mais ils l'ont ignoré, et jamais dans nos romans Berthe ne défend ni Vienne, ni une ville quelconque, ni en l'absence de son mari, ni à ses côtés- Bref, plus les historiens fouillent les chroniques carolingiennes pour enrichir de traits nouveaux la figure du vrai Girard, plus il apparaît qu'elle est profondément dissemblable de celle de Girard de Roussillon, et tout se passe dans la légende comme si les poètes n'avaient rien su de leur héros, rien que le nom de sa femme, le fait qu'il avait fondé avec elle les abbayes de Pothières» et de Vézelay et le nom du roi de France qui régnait alors.
Mais du moins ils ont connu ces quelques faits historiques et c'est là ce qu'il faut expliquer. Nous tenons, disent certains critiques comme M. Longnon, nous tenons notre explication toute prête : avertis par l'étude d'autres légendes que les chansons de geste du xn e siècle
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remontent à des « cantilènes » ou à des « récits épiques » du viu e , du ix e et du x e siècle, nous disons que les souvenirs historiques conservés dans le roman de Girard de Boussillon sont des vestiges de ces poèmes ou de ces récits poétiques; c'est l'évidence, reconnue par tous, de ces deux ou trois concordances certaines entre l'histoire et la légende qui nous autorise à enrichir le tableau d'autres rapprochements, moins évidents certes, probables pourtant. Par exemple, s'il est exact que le roman de Girard de Rousaillon n'a pas gardé trace du siège historique de Vienne en 870, ne vous rappelez-vous pas, demande M. A. Longnon, qu'un autre héros de chansons de geste, Girard de Fraite ! , a fréquemment sa résidence à Vienne? et qu'il est, lui aussi, l'adversaire d'un roi nommé Charles? qu'un troisième héros, Girard de Vienne, soutient dans cette ville un siège contre un roi de France du même nom? que le roi Charles qui l'y assiège était, selon le poète, accompagné de la reine, tout comme Charles le Chauve en 861, lors de son agression contre Charles de Provence, était accompagné de la reine?
Il ne servirait de rien de répondre aux auteurs de ces rapprochements qu'en 861 Charles le Chauve, accompagné de la reine, n'a pas dépassé Màcon, n'a donc pas assiégé Vienne ; qu'en 870, quand il attaqua Vienne, la reine ne l'accompagnait pas ; que ce n'est pas Charles le Chauve qui, selon les chansons de geste, a assiégé Girard dans Vienne, mais Charlemagne; que, dans l'histoire, Charles le Chauve y a assiégé non pas Girard,
1. Je me propose d'étudier ailleurs la légende de Girard de Fraite en ses rapports avec le prieuré de Saint-Remy en Provence.
J. Bbdibr. — Les légendes épiques 3
mais Berthe, tandis que, dans la légende, Charlemagne y assiège un Girard dont la femme ne s'appelait pas Berthe. Il ne servirait.de rien de leur remontrer ces différences, car ils les connaissent à merveille. Qu'importe? disent-ils, ce sont les altérations fatales de l'histoire par la légende, et ne faut-il pas « tenir compte des modifications que les chants populaires d où sont sortis les poèmes du xn 6 siècle ont dû tout naturellement apporter au récit des faits historiques ! ? » Par suite ils retiennent, non pas les différences, mais les seules ressemblances, et, les combinant entre elles, celles-ci et d'autres encore, il leur paraît que « Girard, régent de Provence, fut le sujet de cantilènes dans les régions du Rhône où, selon les diverses latitudes, ces cantilènes donnèrent naissance à trois personnages épiques : Girard de Roussillon en Bourgogne, Girard de Vienne en Dauphiné, Girard de Fraite en Provence 2 ». Et Ton reconnaît ici la même théorie que les érudits ont construite pour rendre compte de la légende de Guillaume d'Orange ; c'est la même théorie, mais renversée. Pour composer la figure du Guillaume des chansons de geste, ils supposent que trois ou quatre, ou seize personnages historiques du nom de Guillaume, tous héros de récits légendaires ou de poèmes, se seraient confondus ; ici, par une aventure inverse, c'est un seul personnage historique, Girard de Provence, qui se serait dédoublé ou, si Ton peut dire, détriplé, pour devenir, par l'effet de trois avatars,- Girard de Roussillon, Girard de Vienne, Girard de Fraite. D'ail-