Paris et la Tombe Isoré
C'est de Paris qu'il est parti. Après bien des années écoulées, un bel épisode du Moniage Guillaume l'y ramène.
Le roi Isoré de Conimbre a mis le siège devant Paris ; Isoré est un géant monstrueux, qui commande une immense armée de Saisnes et d'Esclavons. Le roi
se défend à grand'peine : il n'a plus Guillaume d'Orange pour l'aider. Mais, au fond de sa retraite lointaine (Saint-Guilhem-du-Désert), le vieux moine a appris quel danger menace le roi. Il endosse son haubert, reprend son destrier et son épée, et, seul, à l'insu de tous, se met en route vers Paris. Il y arrive un soir, par la route d'Orléans : il veut entrer ; mais il est trop tard ; le guetteur refuse de lui ouvrir la porte et se contente de lui indiquer pour la nuit un refuge voisin :
Ici d'encoste, delés cest mur plenier, A un fossé qui est et granz et viés...
Là, près de ce fossé « viel et antif », habite un pauvre homme, nommé Bernard, qui accueillera le voyageur. Guillaume frappe à cette porte : elle est trop basse pour lui ; mais, par un miracle de Dieu, la voûte s'élève, le sol s'abaisse, et la chaumière est transformée en une salle spacieuse. Guillaume envoie son hôte Bernard aux provisions, et, comme le guetteur connaît ce pauvre homme, il le laisse entrer :
Bernars s'en vait la dedens en la cit ; Vers Petit Pont atome son chemin.
Ayant acheté des vivres, il revient vers Guillaume, et tous deux devisent auprès du foyer. Bernard lui apprend que, tous les matins, à l'aube, le géant Isoré s'avance, armé, sur son destrier, jusqu'à la porte de la ville, et qu'il provoque un champion fran-
LA VIA TOLOSANA
çais en combat singulier ; jusqu'ici, personne n'a osé répondre à son défi. « Demain, dit Guillaume, il trouvera un adversaire :
« Bernard, dist il, tôt ce laissiés ester ; Mais, par la foi que doi saint Honoré1, Par tel manière le voudroie mater Qu'en mon habit puisse encor retorner.
Esveilliés moi, quant le païen oés... »
Il s'endort donc paisiblement auprès du feu. Au matin, Isoré vient heurter à la porte de la ville, lance son défi accoutumé. Guillaume, réveillé par son hôte, s'arme, rejoint le païen, le tue, lui tranche la tête. Il charge Bernard de la porter au roi ; si le roi insiste pour apprendre le nom du vainqueur, le messager nommera Guillaume. Bernard va à la cour, portant dans un sac la tête coupée. Déjà un imposteur a présenté au roi une autre tête de Sarrasin et prétend avoir tué Isoré. Bernard montre le trophée et nomme le vainqueur. TLe roi envoie chercher Guillaume ; mais il n'est plus dans la maison de Bernard du Fossé ; il a disparu comme il était venu ; il est déjà
1. Guillaume jure ici par saint Honoré, c'est-à-dire par saint Honorât des Aliscamps, dont je parlerai tout à l'heure. On peut noter, en passant, qu'il invoque assez fréquemment saint Jacques de Galice, quand il est en péril [Charroi, v. 1328 ; Prise d'Orange, v. 352 et v. 1557). Quand il se fiance à Orable, il prend saint Jacques pour l'un des garants de son serment [Prise d'Orange, v. 1382) :
« Ge vos plevis sorDeu et sor saint Jaque Et sor Tapostre que l'en requiert en l'arche... »
bien loin sur la route qui le ramènera à sa solitude monastique 1 .
Cet épisode a été étudié très heureusement par M. G. Baist2, par M. G. Schlàger3 et par M. Ferdinand Lot4, et je n'ai qu'à extraire de leurs excellents mémoires ces quelques remarques.
L'épisode d'Isoré est une légende topographique 5. On montrait au xue siècle, on montrait encore au xive la maison de Bernard du Fossé et la tombe d'Isoré.
Un texte de Raoul de Presles (1371-5) 6 décrit l'emplacement de «la maison Bernard des fossés où Guillaume d'Orange se logea quand il desconfît Isoré » ; et il la place « au lieu que l'on dit a l'archet Saint- Merry, ou il appert encore le costé d'une porte ».
Quant à la Tombe Isoré, bien des textes nous disent qu'on l'a montrée pendant tout le moyen âge.
1. Résumé d'après la seconde rédaction du Montage ; le fragment que nous avons de la première s'interrompt comme l'auteur commençait à narrer cet épisode.
2. Dans la Zeitschrift fur romanische Philologie, t. XVI (1892), p. 452.
3. Au t. XCVIII, p. 1, de YArchiv fur das Studium der neueren Sprachen und Litteraturen.
4. Aux t. XIX (1890), p. 377-93, et XXVI (1897), p. 481-491, de la Romania. — Les principaux témoignages relatifs à la Tombe Isoré ont été réunis d'abord par Guillaume de Catel, Mémoires de Vhistoire de Languedoc, 1633, p. 572-3,
5. Cet Isoré reparaît ailleurs, notamment dans La Chevalerie Ogier.
6. Cité d'abord par Paulin Paris (Histoire littéraire de la France, t. XXIII, p. 527).
LA VIA TOLOSANA
La version en prose du Moniage Guillaume marque que le combat se livra « en un lieu qu'on dit Nostre- Dame-des-Champs ». Quand les assiégés reconnurent le cadavre du géant, ils le mesurèrent et trouvèrent que « sans la teste pouoit bien avoir quinze piés de longueur, si puet l'on encore veoir le lieu ou Guillaume le laissa mort; car ou propre lieu y ordonna le roi et fîst faire une tombe ou une enseigne, par quoy on Fa toujours sceû depuis et congneù, set en et congnoist l'en encore, et en sera perpétue mémoire. » De même, dans le Roman du roi Floire et de la belle Jehanne l, l'héroïne « issi une matinée hors de Paris et s'en aloit le chemin d'Orléans et tant que ele vint a la Tombe Isoré » .
C'est aujourd'hui la rue de la Tombe-Issoire 2. A l'aide de divers textes, M. Schlâger et M. Lot sont parvenus à déterminer l'emplacement du monument, qui était peut-être un dolmen, peut-être un tombeau romain de grandeur inusitée. Guillaume a combattu le géant Isoré « à l'intersection de l'avenue de Montsouris, de la rue de la Tombe-Issoire et de la rue Dareau. Le Fief des Tombes (c'est ainsi que d'anciens documents appellent le terrain où l'on voyait le monument) est encore représenté en partie par les maisons portant
1. Édition Moland et d'Héricault, dans les Nouvelles françaises en prose du XIIIe siècle, p. 111.
2. La forme ancienne est bien Isoré, comme le montre, entre autres textes, ce passage des Otia imperialia de Gervais de Tilbury (vers 1212) : « Vidimus sepulcrum Isoreti, in suburhio parisiensi viginti pedes in longum habens, prœter cervicem et caput, quem sanctus Guilhelmus peremit. »
les numéros 55 à 61 de la rue de la Tombe-Issoire et 18 à 24 de l'avenue de Montsouris ».
Or, si Ton jette les yeux sur un plan de Paris, on voit que, de la Tour-Saint-Jacques aux fortifications, la rue de la Cité, le Petit-Pont, la rue du Petit-Pont, la rue Saint-Jacques, la rue du Faubourg-Saint- Jacques et la rue de la Tombe-Issoire forment une ligne droite qui se prolonge, au delà des fortifications, par une route appelée aujourd'hui Ancienne route d'Orléans *. C'est l'ancienne voie romaine qui menait de Lutèce à Orléans. Dès le xne siècle, il y eut sur le parcours de la rue Saint-Jacques actuelle ? un hôpital pour les pèlerins : celui-là même à la place duquel les Dominicains établirent un couvent, d'où ils reçurent le nom, célèbre par la suite, de «Jacobins3 ».
Gomment s'expliquer les diverses concordances que je viens de marquer, si Ton n'admet pas que l'épisode d'Isoré fut composé d'abord pour les pèlerins assemblés dans cet ancien hospice ? Sur le point de parcourir en sens inverse la même route que le moine Guillaume avait suivie, ils vénéraient le lieu où le saint avait combattu.
1. L'avenue d'Orléans actuelle et la porte d'Orléans actuelle représentent une déviation moderne, provoquée, je pense, par la construction des fortifications.