‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 110 sur 152 · Brioude · texte numérisé non relu

Brioude

Dans le Charroi de Nîmes, ainsi qu'on l'a vu, le pèlerin armé qu'est Guillaume Fièrebrace s'arrête sur la via Aegidiana aux deux mêmes sanctuaires où s'arrêtaient en effet les pieux voyageurs du moyen âge, à Brioude et au Puy.

Du Puy, je ne dirai rien, car nos poèmes ne nous offrent, que je sache, nul autre indice d'une dévotion particulière à Notre-Dame-du-Puy. Gomment pourtant ne pas rappeler au passage le fait que d'anciennes confréries de jongleurs se sont appelées des puis : pui d'Arras,pw«de Rouen, et qu'on y reconnaît à l'ordinaire le nom même du Puy-en-Velay ? Les puis du Nord de la France, les chambres de rhétorique, les divers palinods, etc., semblent s'être formés sur le modèle d'une confrérie fondée au Puy-Notre-Dame en Velay 1. Mais cette confrérie à son tour, comment a-t-elle pu, établie au fond de l'Auvergne, imposer son nom à des associations lointaines ? N'y a-t-il pas là des indices que des jongleurs venus des diverses régions de France occupaient la via Aegidiana et récréaient, aux abords de ses divers sanctuaires, la clientèle toujours renouvelée des pèlerins ?

Quant à Brioude, Guillaume dit à ses compagnons :

Tôt droit a Bride nos en convient aler Au bon cors saint, si Talons aourer...

1. Voyez, sur l'origine du nom de pui, appliqué à ces confréries, le livre de M. H. Guy, Adan de le Haie, Paris, 1898, p. xxxiv et suivantes.

Quel est ce a bon cors saint ? » Guillaume n'a pas besoin de le nommer ; ses compagnons et les anciens auditeurs du Charroi de Nîmes comprenaient : c'est saint Julien, ce légionnaire qui s'enfuit en 304 de sa garnison de Vienne pour échapper à la persécution de Dioclétien, se réfugia dans un bourg des environs de Brioude, y fut décapité et devint bientôt un thaumaturge très populaire. Dès le ve siècle, ou le vie au plus tard, une basilique fut élevée sous son vocable à Brioude, et Grégoire de Tours, qui aimait à visiter son tombeau, a écrit un livre à sa louange [. On y lit qu'à l'époque de sa fête (le 28 août ); les hôtelleries et les maisons de Brioude ne suffisaient plus à héberger les pèlerins, et qu'il leur fallait camper hors la ville, sous des tentes. La basilique de saint Julien fut brûlée en 730 par les Sarrasins et relevée seulement un siècle plus tard, comme le montre un diplôme de Louis le Pieux. En 82o, l'évêque Stable en fit la dédicace, et c'est alors que Bérengier, comte de Toulouse, y fonda une collégiale, qui peu à peu devint Tune des plus illustres de France. Pour le spirituel, les chanoines de Brioude ne dépendaient que de Rome ; pour le temporel, ils étaient les hauts justiciers de la ville de Brioude, du territoire de quatre abbayes et de seize paroisses environnantes 2.

1. Fortunat appelle Grégoire de Tours a lumnus Juliani. — Voir, sur le culte de saint Julien, la bibliographie rassemblée dans la Bibliographia hagiographica latina, Bruxelles, 1898, p. 672-3.

2. Sur ce collège, voir le Spicilège de d'Achery, t. XII, p. 104, -et la Gallia christiana, t. II, col. 468-9. Cf. B. Attaix, De nobili

LA VIA TOLOSANA

C'est saint Julien qui leur procurait ces prérogatives et ces richesses. Un jour vint pourtant où le culte antique de leur patron ne suffit plus à leur zèle ; ils y ajoutèrent le culte de saint Guillaume de Gellone.

C'est ce que nous apprennent à la fois les chansons de geste et des textes d'origine ecclésiastique. Voici d'abord les témoignages des chansons de geste.

Dans le Moniage Guillaume 4, le héros se retire du siècle après la mort de Guibourc :

70 Son bon destrier a molt tosL atorné, Chainte a l'espee au senestre costé, Sa bone targe n'i a pas oublié ; Toutes ses armes en a o lui porté.

De la vile 2 ist, n'i a plus demouré ; Aine n'en mena ne compaignon ne per.

Tout droit a Bride a son cemin torné, Vint a la vile, si commence a errer, Entre el moustier saint Julien le ber, Descent a pié, si encline l'autel, S'orison i a faite.

El moustier entre Guillaumes Fierebrace,

Lieve sa main, si saine son visage.

Il s'agenoille, si encline l'image :

« Sainz Juliens, jou sui en vostre garde.

collegio Brivatensi, Tolosae, 1882 (thèse de doctorat de la Faculté des lettres de Clermont), et S. -M. Mosnier, Les saints d'Auvergne, Paris, 1899, t. II, p. 207, 224, etc.

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