‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 116 sur 152 · Bibl. nat., vélins, 161P, t. I · texte numérisé non relu

Bibl. nat., vélins, 161P, t. I

2. Voyez la charte de fondation de cette église dans Ménard, Histoire de Nismes, t. I, p. 164, et Preuves, p. 21. Elle était située hors la ville, à deux ou trois kilomètres, non loin de la route d'Arles, sur l'emplacement actuel de la maison de campagne du lycée, à l'endroit qui s'appelle maintenant le Mas-de- Ville, jadis Foissac.

3. Voyez Carlo Cipolla, Sulla descrizione dantèsca délie tombe di Arles (Giornale storico délia letteratura italiana, t. XXIII).

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sépulcres1. Les sarcophages qui n'ont pas été anciennement détruits ont été dispersés dans les musées de Marseille, de Lyon, d'Arles, de Paris 2, et sur la plaine trop nivelée on ne voit plus aujourd'hui que quelques restes de l'abbaye de Saint-Césaire, la chapelle des Porcellets (xive siècle), celle de la Genouillade, et la vénérable abbaye de Saint-Honorat.

Le Guide de Saint-Jacques ne manque pas de diriger les pèlerins vers le Campo santo de la Provence ; Inde visitandum est, juxta Arelatem urbem, cimiterium defunctorum loco qui dicitur Ailiscampis 3. Il dit qu'il faut y prier et y laisser des aumônes ; que le cimetière s'étend sur un mille en long et en large ; que c'est le lieu du monde où l'on voit le plus de sarcophages de marbre et que ces sarcophages portent des inscriptions indéchiffrables ; que sept églises sont construites dans ce champ et que celui qui fait dire

1. Sur le cimetière d'Aliscamps, voy. surtout Bouche, Histoire de Provence, 1864, t. I,p. 314, t. II, p. 142.

2. Sur les spoliations successives qui ont distribué aux quatre coins de la France les tombeaux des Aliscamps, voir MillinT Voyage dans les départements du midi de la France, t. III, 1808, p. 515.

3. Éd. Fita, p. 21. Voici la suite du texte : «... qui dicitur Ailiscampis, precibus, scilicet psalmis et eleemosynis, utmos est pro defunctis exorare ; eu jus longitudo et latitudo uno miliario constat. Tôt et tantavasamarmorea, super terrain sita, in nullo cimiterio nusquam possint inveniri excepto in illo. Sunt etiam diversis operibus et litteris latinis insculpta et dictatu inintelligibili, antiqua ; quanto magis longe perspexeris, tanto magis longe sarcophagos videbis . In ep cimiterio septemecclesiaehabentur... » Suit le détail des grâces que l'on y obtient.

une messe dans l'une d'elles aura pour avocats au jugement dernier trois des saints qui y sont ensevelis. C'est tout. C'est une simple description topographique, avec indication des avantages spirituels que les pèlerins pourront gagner à visiter ces lieux. On s'étonne d'abord que le Guide ne fasse nulle mention des légendes qui y étaient attachées. Ce n'est pas que l'auteur les ait ignorées : les deux plus illustres d'entre elles sont racontées tout au long dans la Chronique de Turpin, et l'on a maintes indications que cette Chronique et le Guide sont solidaires et faits pour le même public 1 ; l'auteur du Guide aura voulu éviter une répétition oiseuse.

Les légendes purement ecclésiastiques des Aliscamps d'Arles sont insignes entre les légendes. Elles sont groupées dans une lettre-circulaire que l'archevêque d'Arles, Michel de Mouriez (1202-1217), quêtant pour la restauration de l'église Saint-Honorat

1. Voici l'une de ces indications. Dans une lettre dont nous allons parler, l'archevêque d'Arles, Michel de Mouriez, décrivant le cimetière, écrit : « Cujus cimiterii longitudo et latitudo, sicut in Gestis Caroli legitur, uno milliario constat. » C'est une phrase transcrite du Guide (voyez la note précédente) ; Michel de Mouriez dit qu'il la transcrit des Gesta Caroli, c'est-à-dire de la Chronique du pseudo-Turpin : preuve que les deux ouvrages étaient réunis dans le manuscrit dont il se servait, comme ils le sont dans le manuscrit de la bibliothèque du chapitre de Compostelle, et qu'on les confondait aisément. [Ou plutôt, comme je m'en suis aperçu depuis et comme je le démontre au tome III de cet ouvrage, c'est une preuve que le Guide et la Chronique de Turpin ne sont que deux chapitres d'un même livre.]

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des Aliscamps, adressa à la chrétienté *, et qu'il suffit de résumer ici : « Aux Aliscamps d'Arles 2 repose le corps de Saint-Honorat ; dans son église sont vénérés les restes du très éloquent Hilaire, de plusieurs bienheureux pontifes d'Arles..., pour ne rien dire des corps de saint Genès, martyr, de sainte Dorothée, vierge et martyre, et d'un grand nombre d'autres. Cette terre est parée de tant de fleurs et de tant de pierres précieuses que l'on a peine à concevoir qu'elle en ait tant produit, si bien qu'on peut dire justement : Ceux-là sont une semence que le Seigneur a bénie... Or, le cimetière des Aliscamps a été consacré par sept disciples des apôtres : Trophime, qui fut choisi comme évêque d'Arles et sacré par les saints Pierre et Paul ; Paul de Narbonne, Maximin d'Aix, Saturnin de Toulouse, Front de Périgueux, Martial de Limoges, Eutrope de Saintes, et autres. Avertis par un oracle divin, ils se rendirent à Arles, et ils le bénirent en présence de Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui leur apparut sous sa forme corporelle 3... A l'église Saint-Honorat est annexée une chapelle que

1. Gallia christiana novissima, parle chanoine J .-H. Albanès et le chanoine Ul. Chevalier, Arles, 1900, col. 310-12.

2. In campis qui vulgariter dicuntur Alisii ; plus loin, Aliscampi.

3. Cette légende est décrite avec plus de détails dans le poème provençal sur saint Trophime (voyez Fritz Gœbel, Untersuchungenùber die altprovenzalische Trophimus-Legende, dissertation de doctorat de Marbourg, 1896) ; elle est racontée aussi par Philippe Mousket (11,790), par Bernard Gui (Chabaneau, Le roman d'Arles, 1889, p. 80), etc.

le bienheureux Trophime, prédécesseur de saint Denis de Paris, cousin de saint Paul, d'Etienne et de Gamaliel, fonda, éleva, embellit et aima de son vivant, en l'honneur de la mère de Dieu. Là, à l'endroit où s'étaient posés les pieds de Jésus-Christ, il fît un autel de pierre, en présence de saints nombreux, et le consacra avec les sept évêques, disciples de Jésus- Christ. 11 recommanda qu'on l'y enterrât, parce que la droite de Dieu y avait fait un miracle et parce que la splendeur de sa majesté y avait brillé. Il fut enseveli quelques années plus tard ; parfois, on y entend chanter les anges *. »

Arles, évangélisée d'abord par saint Trophime, disciple de saint Paul, se glorifiait donc d'avoir été la source d'où le christianisme s'était répandu dans les Gaules ; et au cimetière des Aliscamps, Jésus- Christ lui-même s'était agenouillé. Ces hautes légendes auraient dû suffire aux pèlerins, semble-t-il. Il est remarquable qu'elles n'ont pas suffi, et qu'à ces traditions ecclésiastiques se sont mêlées des fictions de chansons de geste.

Voici l'analyse de ces fictions. Les textes que j'ai à citer sont tous connus, mais il sera commode de les trouver groupés selon l'ordre chronologique.

a) Vers 1150. Chronique de Turpin*.

« Adont avoit deus cimetières de grant dignité : li une .estoit a Arles en Alescans et l'autre vers Bourdiaus, que

1. Il ajoute le miracle du Rhône, qui retient, arrêtées aux Aliscamps, les barques qui portent des corps au cimetière.

2. Éd. Castets, chap. xxvm et xxiv. — Je cite d'après la traduction publiée parTheodor Àuracher, Munich, 1876, p. 64.

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nostre Sire beneï par les mains de set evésques. . . » — Revenant de Roncevaux, Charlemagne fit enterrer Roland à Blaye, Olivier à Belin ; au cimetière de Saint-Seurin, à Bordeaux , Engelier, duc d'Aquitaine... et cinq mille des morts de la bataille. — « Après chou, jou Turpins archevesque, et Charles, nous departimes de Blaves a toute nostre ost et venimes a Arles par Gascongne et par Toulouse. Illuec trouvâmes les Bourguegnons qui de nous estoient départi en Ostreval (in Hostavalle), si estoient venut atout leur mors [et leur navrez] qu'il apportoient en lis et en charettes pour iaus enterrer en Alescans, dont Arle est près. En celle cimentiere furent par nos mains entierré Estous [li cuens de Langres], et Salomon, et Sanses le duc de Bourgongne, et Ernaus de Biaulande, et Aubris le Bourgueignon, Guinars, Estourmis, Hâtes, [et Tieris], Yvorins, Berars de Nubles, et Berengiers, etNaimes le duc de Baiviere, et bien dis mil d'autres. » — Pour le repos de leurs âmes, Charlemagne donna de grandes sommes d'or et d'argent aux pauvres d'Arles.

C'est une étrange fiction en apparence que celle qui fait porter à Arles les morts de Roncevaux. Elle ne s'explique que si l'on se rappelle toujours que la Chronique de Turpin n'est qu'un écrit de propagande en faveur du pèlerinage de Saint-Jacques et un vade mecum du pèlerin. Pour qu'il offrît de l'intérêt aux voyageurs qui suivaient la route de Toulouse, aussi bien qu'à ceux qui passaient par Blaye et Bordeaux, l'auteur a distribué sur les deux voies et partagé équitablement entre elles les corps des héros de Roncevaux.

b) Vers 1140 J. La Kaiserchronik (v. U885-14908)2.

« L'empereur Charles investit une place forte, nommée Arles. Il y resta plus de sept ans. Les assiégés n'en avaient cure, car un canal souterrain leur apportait du vin en abondance et des vivres. Mais Charles le détourna par grande adresse. Ne pouvant tenir plus longtemps, les assiégés ouvrirent la porte. Il y eut une grande bataille, des morts innombrables. Nul ne pouvait distinguer les cadavres des chrétiens de ceux des païens; mais, par l'aide de Dieu, l'empereury parvint: il trouva tous les chrétiens mis à part clans des cercueils bien ornés. C'est un miracle qui mérite d'être à jamais raconté. »

On retrouve dans le Roman d'Arles3 la légende de ce canal souterrain que Charlemagne, assiégeant la ville occupée par les Sarrasins, détourne. C'est, sans doute, cet aqueduc romain qui, partant des paluds de Saint-Remy et de Mollèges, suivait les contreforts de la Crau, passait sous le sol au midi de la chapelle de Saint-Pierre des Aliscamps et pénétrait, toujours souterrain, dans Arles 4. Voilà donc, parvenue dès lapre-

1. L'auteur, un clerc de Ratisbonne, et que I on a des raisons d'identifier à ce « Pfaffe Conrad » qui composa la plus ancienne imitation en langue étrangère delà Chanson de Roland , est mort en 1150 ou 1151. Il avait commencé son œuvre dès

2. Mo nu me nt a Germaniae historica, Deutsche Chroniken, t. I, Die Kaiserchronik, hgg. von Eduard Schrôder, 1892. Cf. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 258.

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