Lézignan
A deux ou trois kilomètres avant Lézignan, la route traverse l'Orbieu. C'est dans ces parages que, en l'an 793, Guillaume de Toulouse avait combattu les Sarrasins. Les pèlerins du xne siècle foulaient ici, sans doute à leur insu, la même chaussée romaine que le sang des compagnons de saint Guillaume avait arrosée.
Aune vingtaine de kilomètres delà route en remontant la vallée de l'Orbieu, s'élevait l'antique et riche abbaye de La Grasse. C'est de là qu'est sorti, vers 11 70 au plus tard un écrit singulier, les GestaCaroli Magni ad Carcassonam et Narbonam *2, pendant de la Chronique du prétendu Turpin, où Charlemagne, escorté des douze pairs, combat les Sarrasins de la région. Averti par des signes prodigieux, il fonde une abbaye dans la vallée de l'Orbieu : vallée si pauvre qu'elle s'était appelée jusque-là Vallis macra ; enrichie de ses dons, elle s'appela depuis à bon droit Vallis crassa, La Grasse. L'abbaye nouvelle devient le quartier-général de Charlemagne, et le pieux narrateur mêle, en sa chronique, avec une verve d'invention bien méridionale, des récits de miracles et des récits de chansons de geste. Or, on y voit3 Aymeri de Narbonne faire dona-
1. Voyez une curieuse étude de M. Israël Lévi dans la Revue des études juives, t. XLVIII (1904), p. 214-24.
2. Édition F. -Ed. Schneegans, 1898 (Romanische Bibliothek, n° 15).
LA VIA TOLOSANA
tion à l'abbaye de riches terres : « In presentia Karoli dédit monasterio et abbati Borrianam que hodie Lizinianum vocatur», et l'auteur emprunte ces mots à un diplôme, d'ailleurs faux, daté du 5 avril 806, oùCharlemagne donne au monastère de La Grasse « vallem Borrianam quae tune Lizinianus appellata, incomitatu Narbonensi1 ». D'autre part, plusieurs chansons de geste connaissent une Terre de Buriene 2, possédée parles Sarrasins, et cette Terre de Buriene est, dans le Covenant Vivien 3, la résidence du roi païen Borrel, illustre dans les poèmes du cycle narbonnais. Dès le temps de Charlemagne, Lézignan ne s'appelait plus dans l'usage que Lézignan. Si l'on admet que la Terre de Buriene est la Vallis Borriana, comme ce nom ne peut provenir que du faux diplôme du 5 avril806 fabriqué à La Grasse 4, on surprend ici des jongleurs en train de se renseigner auprès des moines de La Grasse.
Si l'on rejette cette identification de Buriene à Borriana 5, il reste que les Gesta Caroli introduisent parmi les compagnons de Charlemagne cinq héros de
1. Voir Ed. Schneegans, Die Quellen des sogenannten Pseudo-Philomena, Strasbourg, 1891, p. 19.