IV. — Critique de cette théorie
Cette théorie est une construction logique, et, comme telle, irréprochable. A condition pourtant qu'elle ne choque aucune convenance poétique : puisque ce sont, après tout, des inventions et des jeux de poètes (le lecteur pourrait l'avoir oublié) qu'il s'agit d'expliquer. A ces combinaisons logiques, opposons quelques remarques d'ordre littéraire .
Selon M. Cloetta, la poésie n'aurait d'abord attribué que six fils à Aymeri. Mais a-t-on jamais ouï parler des six infants de Lara ? et des six plaies d'Egypte ? et des six merveilles du monde ? et des six douleurs de Notre-Dame ? et des six filles de l'Ogre ? et des six villes qui se disputaient l'honneur d'avoir donné le jour à Homère ? et des six évêques qui consacrèrent le cimetière des Aliscamps d'Arles? Je suppose un narrateur qui, n'ayant jamais entendu parler des Sept devant Thèbes, raconteraitle siège de Thèbes d'après une source où, par suite de quelque accident, le nombre des chefs aurait été réduit à six ; qui ne voit que,
de celle quinou* a été transmise, mais qui n'avait pas encore comme appendices la Bataille Loquifer et le Moniage Rainoart. Une allusion à l'épisode de Sinagon que l'on lit dans le texte actuel d'Aliscans suffit à nous empêcher de croire que le texte (VAliscans que nous considérons comme antérieur aux Enfances Vivien et à la seconde rédaction du Moniage Guillaume ait été précisément le texte que nous avons . »
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d'instinct, et par respect pour les nombres mystiques, il ajouterait aussitôt un septième nom ? Mais, sans aller chercher si loin des exemples et des analogies, ouvrons le Willehalm de Wolfram d'Eschenbach. Wolfram, comme on sait, n'y a exploité d'autre source que la chanson française d'Aliscans. Il voulut quelque part dénombrer les fils d'Aymeri : mais il eut beau chercher dans Aliscans, il n'y trouva que six noms : il n'eut garde d'en conclure, comme fait M. Gloetta, que tel était le nombre vrai, et que son devoir était d'attendre patiemment le conteur à venir qui un jour introduirait un septième Aymeride ; il sentit (car il était un homme de g"oût) que la liste devait de tout temps avoir compris sept noms, et, d'autorité, il en ajouta un, pris au hasard, Bertrand '.
Autre difficulté : selon M. Gloetta, le poète des Enfances Vivien aurait le premier introduit dans le groupe des fils d'Aymeri cet inconnu, cet intrus, Garin d'Anseûne. A quoi bon ? On ne le voit pas. Ce qu'on voit bien, au contraire, c'est l'intérêt qu'il avait à ne pas l'y introduire. Le sujet qu'il voulait traiter, et qui est beau par ailleurs, reposait sur une donnée dont il ressentait assurément l'infélicité : pour tirer un prisonnier de captivité, les parents de ce pri-
1 . Lât mich iu die helde nennen, Daz ir geruochet si erkennen.
Daz eine was Gwillâms, Daz ander Bertrams.
Sus was gênant sin dritter sun Der clâre siieze Buovûn.
Heimrich [Aimer) hiez der vierde.
Des tugent vil lande zierde.
Arnalt und Bernart Die muosen an die selben vart.
Der sibende der hiez Gybert.
(Éd. K. Lachmann, str. VI, v. J9-29.)
sonnier livrent à sa place et vouent au martyre son fils, un enfant de sept ans. Pour que cette donnée pénible ne soit pas tout à fait intolérable, il convient au moins que le prisonnier soit un personnage de qui la délivrance importe infiniment ; c'est pourquoi le poète des Enfances Vivie n feint que ledit prisonnier n'est pas, comme dans l'ancienne tradition, un gendre obscur d'Aymeri, sans histoire et presque innommé, mais l'un de ses fils : le public, habitué à regarder les fils d'Aymeri comme un groupe de héros admirables et inséparables, comprendra mieux qu'on sacrifie un enfant pour que le faisceau de leurs forces ne soit pas à jamais brisé, et se rendra peut-être à cet argument :
337 Neveu et oncle, parant sont il assez ; Mes de tieus frères ne puet en recovrer.
Le poète veut donc que son prisonnier soit l'un des fils d'Aymeri. Où le prendra-t-il ? Ne sera-ce pas évidemment, pour ne pas dérouter ses auditeurs, dans la liste traditionnelle de ces fils ? Est-ce le moment d'y introduire un inconnu? Supposé que, des six fils d'Aymeri, un seul se trouvât disponible pour devenir le père de Vivien, n'est-ce pas celui-là qu'il aurait choisi ? En fait, cinq étaient disponibles 1 . Ce qu'il cherche, c'est un nom consacré et illustre : comment aurait-il été quérir, en dehors de la liste, et pour le seul plaisir de compromettre son jeu, un étranger, je
t. La biographie de chacun des lîls d'Aymeri est si imprécise et a chronologie de tous nos romans est si lâche qu'il eût été possible d'attribuer à l'un quelconque des fils d'Aymeri la paternité de Vivien. Si Ton veut écarter pourtant Bernard de Brusbant et Bovon de Gommarcis qui avaient déjà des fils, et aussi Aïmer, qui est représenté à l'ordinaire comme sans femme et sans enfants, il restera encore au choix du poète Ernaut et Guibert.
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ne sais quel Garni bavarois, et qui n'avait jamais encore fait figure de fils d'Aymeri ?
Ces remarques mettent en défiance contre l'assertion de M. Cloetta. condition et support de toute sa théorie, que Garin d'Anseùne manque dans les plus anciennes chansons du cycle, clans le Couronnement de Louis, le Charroi de Ximes, la Prise d'Orange. Si nous y regardons, il est bien vrai qu'il n est nommé nulle part dans la courte chanson du Charroi1: mais il est bel et bien nommé dans le Couronnement de Louis. Là. au v. 817. Guillaume dit:
821 J'ai non Guillelme le marchis, a nom Dé
Frère Bernart de Brebant la cité Et frère Hernautde Gironde sor mer.
Frère Guarin, qui tant fait a loer 2. De Commarchis Buevon le redoté.
Frère Guibert d'Andernas le meinzné, Si est mes frère li gentilz Aïmer.. »
Ce qui fait sept fils d'Aymeri. bien comptés, dont Garin d'Anseùne. En outre3, selon la version du manuscrit 1448 éd. Langlois, p. 125 . ce Garin d'Anseùne figure à la cérémonie du couronnement du roi Louis :
164 Bertranz li a les espérons chauciés. Et danz Garin d'Anseùne li vielz Li çaint l'espee, eom gentis chevalier K