Guerin l'Almenois, selon Foucon de Candie
4. Le Guichard de Foucon de Candie, de la Chevalerie Vivien et d'Aliscans.
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les deux orphelins avaient été recueillis tout enfants par Guillaume et par Guibourc et élevés par eux, tendrement. Ils grandissent. Aujourde son adoubement par Guillaume, Vivien prononce le vœu téméraire que Ton sait ; il meurt en bataille pour l'avoir tenu. En ces quelques mots tenait toute sa destinée et toute Faction de l'ancien poème. L'amour de Vivien pour ses parents nourriciers, l'amour de Guillaume et de Guibourc pour leur fils d'adoption en formaient le principal ressort. Les appels de Vivien vers Guillaume dans la bataille, les prouesses désespérées de son oncle et de son jeune frère pour le secourir, la douleur de Guillaume lorsqu'il le retrouve mourant, sa joie lorsque le blessé se ranime entre ses bras, la confession de l'enfant, le dernier salut qu'il adresse à sa mère d'adoption, sa mort, le deuil de Guibourc, les larmes que mêlent les deux époux privés de leur enfant, leur passion de le venger, ces thèmes fournissaient au vieux poème son pathétique et sa beauté. Ce poème donnait Garin d'Anseùne pour l'un des fils d'Aymeri ; mais il ne le mêlait pas autrement à la biographie de Vivien.
Les choses en fussent restées là, s'il n'avait un jour pris fantaisie à un jongleur de consacrer à Vivien un «poème d'enfances». Gomme les jeunes années de Roland, d'Ogier et de tant d'autres, il convenait que les jeunes années de Vivien eussent été persécutées, héroïques et aventureuses. Ce que ce jongleur imagina, on le sait : Vivien s'était dévoué pour son père prisonnier, ; et, pour les raisons que nous avons dites, le poète confia ce rôle de père à Garin d'Anseùne, qu'il prit dans la liste traditionnelle des fils d'Aymeri : puis, il feig-nit que Vivien, ayant échappé à la mort, avait été emmené comme esclave à Pampelune par une marchande chrétienne qui l'avait fait passer pour son fils et l avait élevé jusqu'au jour où il avait conquis Luiserne, etc.
Une fois cette belle histoire inventée, si Ton voulait continuer de chanter le vieux récit de la bataille où Vivien était mort, devant des auditeurs qui connaissaient le poème nouveau des Enfances, ou si l'on voulait mettre bout à bout dans un manuscrit cyclique le poème des Enfances et les poèmes consacrés à la mort de Vivien, la contradiction apparaissait : Vivien avait-il été élevé, orphelin, par Guillaume et par Guibourc ? ou par son père, Garin d'Anseùne, puis, parla marchande chrétienne?
Si les remanieurs s'étaient préoccupés seulement de logique, il ne leur eût pas été difficile de tout concilier. Ils auraient pu accepter tout entière la fable des Enfances, Garin d'Anseùne, la marchande chrétienne et le reste, et conserver pourtant le thème de la tendresse mutuelle de Guillaume et de Vivien; ils auraient pu, par exemple, faire mourir Garin d'Anseùne vers l'époque où Vivien, déjà adolescent, revient d'Espagne, feindre qu'alors seulement Guillaume et Guibourc l'avaient recueilli et comme adopté . Il leur aurait suffi de biffer dans les vieux poèmes les quelques vers où il était dit que Vivien avait été élevé tout enfant par son oncle.
Ils n'ont pas voulu. Ils ont eu raison. Ils étaient des poètes plutôt que des logiciens. Qu'on se rappelle ce beau thème poétique :
« Et vos, comtesse, Guibor, ma dame bele, Vos me norristes lonc tens soz vo messele ; Quant serai morz et savroiz la novele, Pormoie amoren plorerez cent lermes. .. »
Voilà ce qu'il leur aurait fallu sacrifier et ce qu'ils n'ont pas voulu sacrifier : l'idée que Vivien avait été de tout temps pour Guillaume et pour Guibourc le fils bien-aimé. Il faut les en louer ; mais dès lors, voulant conserver ce
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thème, ils en étaient réduits à se contenter d'un compromis peu satisfaisant entre les deux traditions.
C'est ce compromis quenous ofFrentla Chevalerie Vivien et Aliscans. Ces poèmes nous représentent une même tentative pour concilier des données contraires; ils s'accordent et se complètent si bien que nous pouvons ici considérer les deux auteurs des remaniements quenous avons comme s'ils ne faisaient qu'un seul remanieur.
Un lecteur qui vient de lire la chanson des Enfances et qui, tournant la page, lit la Chevalerie Vivien, puis Aliscans, n'est pas autrement choqué. Il retrouve le même Vivien qu'il connaissait, fils de Garin d'Anseùne, libérateur de son père, conquérant de Luiserne, etc. Il apprend seulement que Garin d'Anseùne est mort : quand ? et comment ? On n'a garde de le lui dire, mais il ne s'en soucie guère : c'est le droit du romancier de supposer la mort d'un personnage devenu inutile. Il apprend en outre que Vivien est tendrement aimé de Guillaume, ce qu'il s'explique aisément, puisque Vivien est neveu de Guillaume, et d'ailleurs il a lu dans la chanson des Enfances que les prouesses de Vivien lui avaient valu la prédilection de Guillaume ; il n'a le droit d'être surpris que lorsqu'on lui dit que Guibourc a norri soef l'enfant Vivien et son jeune frère ; encore peut-il, s'il a l'imagination complaisante, concilier cette donnée avec celle des Enfances : les deux belles-sœurs, dame Huistace et dame Guibourc, se seront partagé la première éducation des enfants. Le lecteur voit dans la suite de ces récits des ellipses et des obscurités, mais non des contradictions. La contradiction n'apparaîtra, irréductible, que s'il se pose cette question : pourquoi ne nous a-t-on point parlé, dans les Enfances, d'un frère cadet de Vivien ? Mais il ne se la posera et il n'apercevra les difficultés qui en découlent que s'il est un critique de profession, non pas s'il est un lecteur bénévole ;
et c'est ce qu'ont escompté les remanieurs de la Chevalerie et d' Aliscans .
Cette interprétation olFre tout au moins un avantage, c'est qu'elle accepte les textes comme ils sont, sans recourir à l'hypothèse facile, mais arbitraire, qu'ils seraient interpolés1.
De plus, elle est confirmée, du moins dans ses lignes principales, par un texte dont nous n'avons pas fait usage jusqu'ici et que M. Gloetta ne pouvait pas connaître : la Chanson de Guillaume.
Dans ce poème, certainement le plus ancien qui nous soit parvenu, Vivien est le fils aîné (son cadet s'appelle Gui) d'une sœur de Guillaume :
295 « Ja fustes fiz Boeve Cornebut, al marchis, Nez de la fille al bon cunte Aimeri, Niés Willame al curb nés, le marchis. »
Et le nom de son père est bizarre et peut-être altéré (le vers est faux) ; du moins on aperçoit que son père n'est pas, comme le voulait M. Cloetta, un Bavarois.
En outre, si on se reporte à la scène de Laon, où le poète groupe autour du vieil Aymeri ses fils, on y trouve (v. 2553, cf. v. 2559), Garin d'Anseùne :
De Taltre part fu Hernald de Girunde Et Neymeri sun pere, de Nerbune, Li quons Garin de la cité d'Ansune.
1. La théorie de M. Cloetta, on Ta vu, considère comme des interpolations : 1° les quatre ou cinq passages du Couronnement de Louis et de la Prise d Orange où il est question de Garin d'Anseùne ; 2° les trois passages de la Chevalerie Vivien qui résument l'action des Enfances Vivien.
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Ces vers attestent l'authenticité des passages du Couronnement de Louis et de la Prise d'Orange où Garin d'Anseûne est mentionné et que M. Cloetla trouvait tout simple de «biffer sans autre forme de procès ». pour le bien de ses théories. Ils montrent que, si l'auteur d'Aliscans ne nomme pas Garin d'Anseûne. ce n'est pas qu'il ait ignoré son existence, c'est qu'il l'a tué à bon escient. Ils font tomber la combinaison de M. Gloetta, clef de voûte de sa théorie, selon laquelle Garin d'Anseûne aurait été introduit parmi les Aymerides d'abord par le poète des Enfances Vivien, en sorte que le poète d'Aliscans ignorait encore son existence.
On dira : ne suffisait-il point de produire d'emblée ce texte de la Chansonde Guillaume ? et. s'il ruine la théorie de M . Gloetta, ne suffisait-il point de passer sous silence cette théorie désormais ruinée ?
Hélas ! non. D'abord il se peut que tel la reprenne : il serait si aisé, par exemple, de décider que les deux vers de la Chanson de Guillaume où Garin d'Anseûne est nommé, sont, eux aussi, des interpolations du xme siècle! '.
En outre, ce que nous voulions surtout mettre en lumière, c'est qu'il est utile, lorsqu'on étudie les faits littéraires, de les considérer comme les plus complexes de tous les faits et les plus délicats : pour les analyser et les apprécier, de pures opérations logiques ne suffisent pas. Notre tentative d'y substituer d'autres procédés, quel philologue ne l'aurait pas repoussée comme dépourvue de « valeur objective », si nous n'avions pas disposé de la Chanson de Guillaume ? En vérité, sans le secours de ce texte, nous n'aurions pas osé, même la sentant probable, proposer publiquement natre explication. Et pourtant, il n'en reste pas moins vrai que, dans cet ordre de recherches,
1. De plus, on pourrait tirer argument du fait que ces vers ne disent pas expressément que Garin d'Anseûne soit un fils d'Aymeri.
notre véritable instrument critique n'est pas le raisonnement, ou du moins que des syllogismes en forme ne suffisent pas à tout.
En résumé, nous nous représentons de la sorte l'ordre de succession et les rapports des poèmes relatifs à Vivien :
1° A l'origine, un poème unique (représenté pour nous par la Chanson de Guillaume) et qui retraçait toute l'histoire de Vivien depuis son départ pour la bataille jusqu'à sa mort et jusqu'à l'instant où ses vengeurs, Guillaume et Rainoart, restent maîtres du champ de bataille1 (Vivien et son frère cadet, Gui, sont fils d'une sœur de Guillaume ; Garin d'Anseùne est déjà un fils d'Aymeri ; Vivien et Gui ont été élevés dès l'enfance par Guillaume et Guibourc).
2° Puis, un remaniement perdu de ce poème. Ce remaniement, conservant l'action primitive en ses grandes lignes, en différait par un grand nombre de traits : pour nous en tenir ici aux seuls détails qui ont préoccupé M. Gloetta, il en différait en ce que le frère de Vivien ne s'appelait plus Gui, mais Guichard 2; en ceci encore que le remanieur y prêtait le premier à Vivien un vœu ainsi formulé : qu'il ne fuirait pas devant les Sarrasins lonc d'une lance, ou une lance tenant, ou plus d'une lance; formule ignorée de la Chanson de Guillaume etque répètent Aliscans, les Enfances Vivien, Aymeri de Narbonne2. C'est de cette version que Foucon de Candie a reproduit les données 4.
1. Ce poème contenait donc, comme la Chanson de Guillaume, toute la matière de la Chevalerie Vivien et d' Aliscans.
2. Sans doute parce que le remanieur avait supprimé le rôle de Guichard, Sarrasin converti delà Chanson de Guillaume ; son nom, devenu disponible, a été utilisé pour éviter la confusion de Gui, frère de Vivien, avec Gui, fils de Bovon de Gommarcis.
3. Voyez à cet égard les fines observations de M. Gloetta, p. 80.
4. Il est certain et, je pense, admis de tous, que Foucon procède
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3° Les Enfances Vivien (Vivien fils unique de Garin d'Anseiïne, élevé par ses père et mère jusqu'à sept ans, puis par la marchande, etc.).
4° Les remaniements qui nous sont parvenus sous les titres de Chanson d'Aliscans et de Chanson de la Chevalerie Vivien, où les données du poème que nous avons classé sous la rubrique 2e sont combinées avec celles des Enfances Vivien.
d'un poème plus ancien que notre Aliscans. Aux preuves excellentes qu'en a données M. Raymond Weeks (Romania, t. XXXIV, p. 237), j'ajouterai celle-ci : Foucon de Candie considère le Tedbald de Bourges de la Chanson de Guillaume comme étant le personnage qui a guidé les chrétiens à Larchamp et les a perdus par sa couardise. Bovon de Commarcis y demande au messager de Guillaume qui était le chef de l'armée. Il répond (ms. B. N. fr. 25518, f° 4 r°) :
« Cil de Berri, qui tant par est provez
De coardie, honiz et vergondez. »