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QUAI MAL AQU AI

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A MON CHER MAITRE ET AMI M. Hermann SUGHIER

Professeur a l'Université de Halle TÉMOIGNAGE DE MA FIDÈLE GRATITUDE

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AVANT-PROPOS

Au début de l'année 1904, des circonstances fortuites m'amenèrent à relire ou à lire les poèmes du cycle de Guillaume d'Orange, en grammairien d'abord plutôt qu'en critique littéraire : je travaillais alors à une édition du Charroi de Nîmes, et c'est pour les besoins de cette entreprise que je parcourus les romans apparentés à celui-là. Mis en goût par ces lectures, je préparai pour l'année scolaire suivante (1904-1905) un cours sur ce groupe de chansons de geste.

Je voyais bien que plusieurs problèmes restaient en suspens et qu'il y avait encore place en ce domaine, çà et là, pour des recherches nouvelles : mais elles* ne me tentaient pas ; je ne voulais que me renseigner sur les résultats acquis : connaissant mal les chansons de geste, je saisissais l'occasion d'en étudier quelques-unes de près, pour la première fois de ma vie, et je me résignais à l'avance à me faire en ce cours, sur nombre de questions, simplement le rapporteur de vérités dès longtemps établies.

Surtout sur les questions d'origines : tout était dit, je le croyais du moins, sur la formation de

AYANT- PROPOS

ces légendes, et leur mystère me semblait éclairci. Avec presque tous les critiques, je tenais pour assuré que le héros principal de ces romans, Guillaume, personnage historique du temps de Charlemagne, avait d'abord été transfiguré par la poésie dès le temps même de Charlemagne. Ces premières formations légendaires , sous quel aspect convenait-il de se les représenter ? Valaitil mieux imaginer à l'origine des « cantilènes », des « chants lyrico-épiques, » — ou déjà des épopées, déjà des chansons de geste, plus courtes seulement que les chansons conservées, — ou des récits héroïques en prose, transmis oralement de génération en génération ? Les érudits en disputaient, mais ce n'était là qu'un problème accessoire, car toutes les théories connues des origines de l'épopée française se réclamaient en dernière analyse d'un même principe général, accepté de tous comme un axiome : à savoir que les romans du xne et du xme siècle ne sont que le dernier aboutissement d'un travail poétique commencé plusieurs siècles plus tôt ; que l'épopée française, toute « spontanée » à l'origine et toute « populaire », est « née des événements, exprimant les sentiments de ceux qui y prenaient part » ; que la légende de Charlemagne et de ses compagnons est essentiellement l'œuvre de leurs

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contemporains ; que Guillaume d'Orange et Roland et Ogier et les autres furent d'abord célébrés de leur vivant ou dès une époque voisine de leur mort, en ces jours où « les guerriers se sentaient eux-mêmes personnages épiques et d'avance entendaient dans la mêlée la chanson insultante ou glorieuse que Ton ferait sur eux ».

J'étais depuis longtemps acquis à cette doctrine 1 : je prévoyais donc que je n'aurais en mes cours qu'à la rappeler sommairement et pour mémoire ; je devais m'en lenir, après tant d'autres, à appliquer aux légendes du cycle de Guillaume d'Orange la théorie des origines lointaines et populaires de l'épopée française, telle qu'elle a été exposée par Gaston Paris, avec la force et la magnificence que Ton sait, dans Y Histoire poétique de Charlemagne, telle qu'elle a été depuis reproduite et précisée par de nombreux savants.

Chemin faisant, je vis pourtant qu'elle s'appliquait mal aux légendes du cycle de Guillaume : qu'elle se fondait en ce cas particulier sur des hypothèses sans résistance, et que, pas un fait

i. On peut le voir dans un article de la Revue des deux mondes (t. CXXI, 1894, p. 915-918), où je l'ai exposée avec enthousiasme, et non sans déclamation.

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ne l'appuyant, un certain groupe de faits la contredisait. Plus j'analysai ce groupe de faits, plus il me sembla que la portée en avait été jusqu'alors méconnue : ils m'amenèrent à expliquer autrement que mes devanciers la formation des légendes relatives à Guillaume d'Orange.

Ce résultat, fût-il tenu pour assuré, n'était pas de grande conséquence. Le propre des théories régnantes sur les origines de l'épopée française, c'en est l'ampleur ; elles expliquent aussi bien les chansons de geste, et les poèmes homériques, et les poèmes germaniques, et tant d'autres « épopées primitives » : qu'on enlevât à ces théories, pour l'interpréter autrement, le petit lot des romans du cycle de Guillaume, ce n'était nullement les affaiblir ; une exception ne les diminuait pas.

Pour m'en convaincre tout à fait, j'étudiai une autre légende, prise au hasard, celle de Girard de Roussillon. A ma vive surprise, je remarquai là aussi un groupe de faits analogues à ceux qui m'avaient frappé dans mon enquête sur Guillaume d'Orange, des faits de même ordre, de même sens et de même portée ; et, tout bien considéré, tout bien pesé, je conclus que la légende de Girard de Roussillon formait une seconde exception aux doctrines dominantes. Je voulus alors étudier

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une troisième légende, et le hasard me fit prendre celle d'Ogier de Danemark : mêmes faits, mêmes résultats, et ce fut une troisième exception. Je rencontrai bientôt, sans l'avoir plus cherchée, une quatrième exception, puis d'autres exceptions encore.

J'avais d'abord accueilli ces trouvailles singulières en plein repos d'esprit. A chaque jour suffisant sa peine e-t sa joie, j'étudiais ces légendes l'une après l'autre, selon les besoins de mon enseignement et pour mon plaisir, et j'étais alors loin de penser que je dusse jamais publier ces travaux. J'avais cru applicable à toutes les chansons de geste un certain système d'interprétation ; des faits concrets s'étaient offerts à moi spontanément, qui démentaient ce système en quelques cas particuliers ; ils indiquaient, pour l'origine de certaines légendes exceptionnelles, des explications exceptionnelles : je recueillais ces faits avec tranquillité, amusé seulement de leurs aspects imprévus et de leur nouveauté.

Mais quand ces « exceptions » se furent multipliées et quand, faisant nombre et masse, elles semblèrent, par leur nombre et leur masse, tendre à me suggérer une thèse d'ensemble sur

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la formation des chansons de geste, quand je sentis que ces remarques, d'abord isolées, menaçaient de prendre les allures d'un système, je m'en alarmai comme d'un péril et surtout comme d'un ridicule. Sans doute, je me redisais que je n'étais point parti d'une idée a priori ; que je n'étais point parti, comme d'autres ont fait, de considérations théoriques sur la nature et l'essence de la « poésie populaire », ni d'une définition arbitraire de 1' « épopée primitive » ; que je n'avais pas imaginé abstraitement une hypothèse pour chercher ensuite péniblement des faits propres à la colorer ; que je m'étais borné à observer, patiemment et modestement, des faits. J'eus beau me redire ces choses : hélas ! tous les systématiques s'en disent de pareilles et se les persuadent, et j'eus peur d'être la victime et la dupe d'une obsession chimérique. Pour m'en débarrasser, je repris alors les faits qui m'avaient préoccupé ; de toutes mes forces, je tentai de les réduire aux interprétations orthodoxes, et ceux qui me connaissent me croiront si je dis que, pendant ces deux dernières années, parcourant les divers cycles légendaires, j'y ai cherché non pas de quoi fortifier la thèse que je voyais se former dans mon esprit, mais de quoi la ruiner. Je ny ai pas réussi. Soit que je n'aie pas su

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garder lucide et ferme mon jugement, soit que peut-être je marche dans le vrai chemin, je n'ai guère réussi à trouver que des faits favorables à cette thèse. Je publie donc ces études. Elles formeront trois volumes, quatre plus probablement : de Guillaume d'Orange à Charlemagne, de Richard de Normandie à Raoul de Cambrai, de Renaud de Montauban à Roland, j'y considérerai tour à tour les principaux héros des romans de chevalerie et toutes les grandes légendes épiques du moyen âge français, j'entends toutes celles de nos chansons de geste qui ne sont pas des fictions récentes, purement imaginaires, toutes celles qui ont quelque fondement historique ou quelque ancienneté. Conscient et inquiet de mon audace, mais passant outre, je proposerai dans cet ouvrage, en regard des diverses théories publiées jusqu'ici sur les origines de l'épopée française, une théorie nouvelle.

Cette théorie, je ne l'exposerai pas en cet avant-propos. Puisque je n'ai pas cherché à construire la vérité historique comme un poème, puisque ces vues ne se sont pas formées autour d'une hypothèse préconçue, mais à ma surprise, à mon corps défendant, lentement, par l'examen successif de légendes isolées, c'est dans l'ordre

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même et sous la forme même où elles se sont composées dans mon esprit qu'on les trouvera en ces volumes : non point ramassées dans une préface écrite après coup, mais éparses dans chacune de ces études particulières.

Je publie ces monographies de légendes dans l'ordre à peine modifié où le hasard me les a fait entreprendre, sous la forme à peine remaniée où je les ai produites d'abord dans mes cours. Elles sont indépendantes les unes des autres et chacune forme un tout.

Quand le lecteur examinera la première, il décidera s'il est bien vrai que j'y ai pris contre l'esprit de système toutes les précautions critiques nécessaires ; s'il est bien vrai que je n'y fonde rien sur des hypothèses non vérifiées, et s'il est bien vrai que je ne tire de l'étude de cette légende particulière que des conclusions particulières.

Au cas où pour mon bonheur il croirait justes ces conclusions, et justes aussi les conclusions d'une seconde monographie, puis d'une troisième, il verra se dégager des faits et peu à peu se dessiner et se préciser la courbe d'une théorie générale ; et finalement il n'importera guère que j'écrive ou non dans mon dernier volume un chapitre de conclusions d'ensemble : la théorie

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générale que je propose ne sera que la somme de vérités particulières, acquises chacune dans son ordre par des recherches indépendantes entre elles et dont seuls les résultats sont solidaires.

Je me garde donc de placer en tête de cet ouvrage un exposé de doctrines : les lecteurs pressés pourront se reporter aussitôt aux deux derniers chapitres de ce volume ; ils y trouveront de quoi se représenter la direction qu'ont prise mes recherches ; et ceux qui ont déjà leur siège fait pourront sans grand effort réduire ces vues à quelques formules simplistes et dérisoires. Mais ce n'est pas pour eux que je travaille : comme faisaient ces honnêtes écrivains de jadis en leurs préfaces, j'adresse de préférence ce livre « à qui lira » : à qui lira, sinon jusqu'au bout, du moins aussi longtemps qu'il pourra croire que je ne l'achemine pas vers des régions d'aventures et de chimères, mais vers plus de vérité.

Avant de clore cet avant-propos, je tiens à reconnaître ma dette envers M. Ph.-Aug. Becker, professeur à l'Université de Vienne. Les interprétations que je donnerai de nos légendes sont miennes, et j'en garde seul la responsabilité. Mais le plus souvent je n'ai pu les proposer qu'après avoir discuté et rejeté des interprétations

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contraires. Pour cette part polémique et critique de mes études j'ai été en un certain nombre de cas devancé par M. Becker. Avant moi, sinon le premier, du moins plus énergiquement que personne, il a fait brèche dans le hurg romantique des systèmes que je combats à mon tour. Seraisje venu de moi-même à la position d'esprit réaliste qu'on me verra prendre, si je n'avais connu ses livres ? Je ne sais pas, je ne crois pas, et il n'importe guère. Ce qui est sûr, c'est que ses travaux ont précédé les miens de dix ans et que j'en ai largement profité. Là où, d'accord avec lui, je m'attaque aux mêmes hypothèses que lui, là du moins je suis bien sûr d'avoir raison.

Je dois encore remercier mon ami, M. Ferdinand Lot. Pour mon bien ou pour mon mal, je ne sais, en tout cas par amour de la vérité, c'est lui qui m'a décidé à publier ces recherches, et sous la forme où je les publie. Il les a suivies sans relâche, jour par jour, pendant ces quatre années, et il n'y a pas dans cet ouvrage une discussion de faits ou d'idées que je ne lui aie d'abord soumise et qu'il n'ait examinée. Tous ceux qui connaissent ses travaux sur l'histoire des temps carolingiens et sur les chansons de geste apprécieront quel bienfait je lui dois.

Paris, le 22 octobre 1907.

PROJET DE CETTE ÉTUDE

I. Dénombrement des vingt-quatre romans qui forment le cycle de Guillaume d'Orange : leur cohésion apparente, leur désordre réel, leurs disparates et leurs discor- DANCES.

II. Que le problème principal est celui de la formation du cycle. Enoncé de cf. problème.

III. Revue sommaire des travaux consacrés au cycle de Guillaume.

Dénombrement des vingt-quatre romans du cycle : leur cohésion apparente, leurs discordances réelles.

Geste de Charlemagne, geste de Doon de Mayence, geste de Garin de Monglane, ce sont les trois groupes où les trouvères du xiue siècle distribuaient tous leurs poèmes épiques, la centaine de chansons de geste qui nous sont parvenues, et tant d'autres qui ont péri *.

Ce classement, imaginé sur le tard, est artificiel, sauf pour les vingt-quatre romans qui forment la

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