‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 28 sur 152 · V. Comment expliquer ces rapports · texte numérisé non relu

V. Comment expliquer ces rapports

C'est une théorie universellement reçue que la biographie poétique de Guillaume d'Orange est faite de traits empruntés à la vie de divers personnages historiques du nom de Guillaume. De ces personnages qui se prétendent les modèles du héros légendaire, lesquels font valoir des titres sérieux? Les érudits en disputent et nous en disputerons bientôt avec eux ; mais ce n'est pas une hypothèse d'érudit, c'est un fait et c'est une donnée que les hommes du xne et du xme siècle reconnaissaient en Guillaume d'Orange un certain personnage du temps de Charlemagne. qui, sur la fin d'une longue vie guerrière, se rendit moine et mourut dans le cloître en odeur de sainteté, celuilà même que l'Eglise honore, le 28 mai, sous le nom de saint Guillaume.

SAINT GUILLAUME DE GEL LOIN E

Comment s'est faite au moyen âge cette assimilation ? Fut-ce l'effet d'une fantaisie accidentelle et récente ? une légende de plus ajoutée sur le tard par les jongleurs à tant d'autres légendes ? Ou bien, au contraire, la légende du Guillaume épique fut-elle de tout temps mêlée à l'histoire de saint Guillaume?

Les sanctuaires d'Antane et de Saint-Guilhem-du- Désert dans les chansons de geste.

Si nous interrogeons d'abord les chansons de geste, l'identification du héros au saint y est faite fréquemment. On lit au début des Enfances Guillaume :

Et qui diroit encontre la chanson Aucune chose qui ne fust de reson, En sa légende ses fez trouveroit on Et molt des autres dont ne faz mencion Es grans deserz ou il ot sa meson :

De Mompellier trois lieues i conte on.

Donc, en ceux de nos manuscrits cycliques qui s'ouvrent par les Enfances Guillaume, dès la première page, la vie du héros est placée sous le patronage des moines qui, aux grands déserts proches de Montpellier, gardent la « maison » du saint, et les jongleurs se réclament de la « légende » authentique, c'est-à-dire d'une Vie en latin de saint Guillaume.

A vrai dire, plusieurs poètes, celui des Narhonnais

par exemple ou celui du Couronnement de Louis, qui racontent la jeunesse de Guillaume d'Orange, ne font nulle allusion à sa fin pieuse. S'ils s'en taisent, c'est peut-être qu'ils ignoraient la tradition ou la légende de sa fin pieuse; c'est peut-être, et aussi bien, qu'il n'était pas de leur sujet d'en parler et qu'ils la supposaient d'ailleurs bien connue de leur public. Toujours est-il que maints d'entre eux la rapportent plus ou moins clairement. Dans la Chanson de Guillaume, par exemple, quand le héros revient de la bataille, vaincu et désespéré, il dit à Guibourc :

2413 « Or m'en fuirai en estrange régné A saint Michel al Péril de la mer U a saint Piere, le bon apostre Deu, U en un guast ou ne seie trové :

La devendrai hermites ordené, Et tu devien nonein, si faz tun chef vêler. — Sire », dist ele, « ço ferum nus assez, Quant nos avrom nostre siècle mené. »

Ces vers indiquent, semble-t-il, que leur auteur connaissait la tradition du moniage de son héros et qu'il a voulu lui prêter ici le pressentiment de sa destinée 1 .

1. On peut dire, il est vrai, que ces vers n'expriment rien que le découragement passager de Guillaume. Pourtant, ils rappellent singulièrement ce propos du même Guillaume, dans la seconde rédaction du Moniage.

2014 « Or m'en irai en estrange régné ; Hermites ère ens en un bois ramé Ou en désert, se jou le puis trover. »

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

A son tour, le poète du Charroi de Nîmes dit en son prologue :

Bone chanson plest vos a escouter

Del meillor home qui ainz creûst en Dé ?

C'est de Guillelme, le marchis au cort nés. . .

Molt essauça sainte crestienté :

Tant fist en terre qu'es ciels est coronez.

Et ce texte est vague encore, puisqu'il place Guillaume parmi les élus et non nécessairement parmi les saints ; mais c'est bien un saint que désignent ces vers d'Aliscans, qui sont si beaux :

Mais nostre Sires le veut si maintenir Ke ses sains angles li tramist au morir. Por ce est bone la chanson a oïr Que il est sainz : Deus l'a fet beneïr Et en sa gloire et poser et seïr, Avec les angles aorer et servir.

Le suen barnage ne fet mie a tesir, Ainz le doit on molt velentiers oïr Et entre genz et amer et chérir :

Molt bon essample i puet l'en retenir.

Bien en devroit avoir a son pleisir Henaus et robes et bliauz a vestir Qui de Guillaume set chanter et servir '.

L'auteur de la Prise d'Orange précise encore : non seulement son héros est un saint, mais le poète sait désigner l'un des sanctuaires où l'on vénérait, en

i. Éd. de Halle, v. 639-51.

effet, saint Guillaume; c'est l'église Saint-Julien de Brioude, où l'on montrait son écu :

1 Oez, seignor, que Deus vos beneïe, Li glorieus, li fiz sainte Marie, Bone chançon que ge vos vorrai dire.

Ceste n'est mie d'orgueill ne de folie, Xe de mençonge estrete ne emprise, Mès de preudomes qui Espaigne conquistrent. Icil le sevent qui en vont a saint Gile, Qui les ensaignes en ont veù a Bride, L'escu Guillelme et la targe florie. . .

Mais c'est au sanctuaire même de Saint- Guilhemdu-Désert, là où le saint était mort, que nous conduit le poète de la Chevalerie Vivien 1 : il sait les traditions qu'y redisent les gens du pays. Il sait comment saint Guillaume y a'combattu un géant et comment il a construit un pont sur un torrent : un démon défaisait la nuit l'ouvrage du saint ouvrier; mais Guillaume le guetta et le jeta dans l'abîme :

Ce dit la geste del tens ancianor Conques ne fu nus hom de tel vigor ; A Saint-Guillehne ce dient li plusor Que il gita le jaiant de sa tor; Par vive force le destruit a dolor; Et fist le pont Guillelmes par iror.

Et li deables par nuit dépeça tôt :

Il le gaita, c'onques n'en ot peor,

1. Édition Jonckbloet, v. 1703etsuiv. — Voir, dans l'édition Terracher, p. 184, les nombreuses variantes de ce passage.

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

Et le gita en la plus grant rador.

Encor i pert et i parra toz jorz :

Illuec est l'eve en icele brunor ; L'abisme semble et si tornoie entor.

Enfin le Moniage Guillaume nous renseigne avec plus de détails encore. Non seulement, la première rédaction de ce poème conduit Guillaume à Brioude, où il dépose son écu en ex-voto sur l'autel :

97 Encor le voient et li fol et li sage,

Tuit cil qui vont a Saint Gille en voiage ;

mais les deux rédactions s'accordent entre elles et s'accordent avec la vérité historique pour mener le héros tour à tour dans les deux maisons religieuses où séjourna, en effet, saint Guillaume : à l'abbaye d'Aniane d'abord, puis dans cette vallée de Gellone qui, plus tard, sanctifiée par lui, devait prendre son nom et le garder, — Saint-Guilhem-du-Désert *. L'auteur de la première version décrit un castelet, bâti au flanc de la montagne qui domine Saint-Guilhem :

• 872 Guillaumes fu el désert bien parfont, Les l'abitacle ou la fontaine sort; Arbres planta et herbes a fuison.

Un castelet ot fremé sor le mont;

1. La première rédaction du Moniage a altéré le nom d'Aniane (Agnene) en Genves ou Genevois sor mer; les scribes de la seconde rédaction l'ont écrit de toutes les manières, mais ils ont aussi conservé la forme exacte. Voyez là-dessus W. Cloetta, Die beiden Epen vom Moniage Guillaume (Archiv de Herrig, t. XCIII, p. 411 et p. 421), et Die Entstehung des Moniage Guillaume (Festgabe fur W. Fôrster), p. 103-4.

La gist Guillaumes pour Sarrasins félons. Encor le voient pèlerin qui la vont :

A Saint Guillaume des Desers troveront Un habitacle la ou li moine sont.

IL décrit aussi l'aspect général des lieux :

828 Droit es desers encoste Monpellier En la gastine, lés un desrubant fier, Une fontaine i a lés un rocier...

C'est là que Guillaume a combattu le démon, et l'auteur de la seconde version du Moniage raconte tout au long" cet épisode. Le comte Guillaume, dit-il, entreprit de construire un pont de pierre pour la commodité des pèlerins :

6547 Haus fu li tertres ou il fu herbergiés Et par desous ot un destroit mout fier. Une iaue i coert qui descent d'un rochier, Que nus ne puet passer sans encombrier... Or se porpense li gentieus quens proisiés G'un pont de pierre i voira estachier, S1i passeront pèlerin et soumier...

La se voldront pèlerin adrechier Quant il iront a saint Gille proier; Par la iront Rochemadoul poier A Nostre Dame qui en la roche siet.

Guillaume ayant précipité le démon dans le torrent, le poète ajoute :

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

6611 Aine li diables puis ne s'en remua; Tous tans i gist et tous tans i girra. L'aighe i tournoie, ja coie ne sera; Grans est la fosse et noire contreval. ...

L'aighe i tornoie entor et environ.

Grans est la fosse, nusn'i puet prendre fons.

Maint pèlerin le voient qui l'a vont.

Et saint Guillaume sovent requis i ont :

Caillaus et pierres getent el puis parfont...

Encor i a gent de religion :

A Saint Guillaume el Désert le dit on.

Dans ces descriptions, pas un trait qui soit de fantaisie. Saint-Guilhem-du-Désert 1 est situé entre Montpellier et Lodève, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Montpellier, à sept kilomètres au nord d'Aniane. Pour y arriver, quand on vient de Montpellier et d'Aniane, on rencontre d'abord, un peu avant Saint- Jean-de-Fos, un petit cours d'eau, la Clamouse, qui se jette dans l'Hérault. C'est là l'entrée d'une gorge étroite (la gastine, le désert des poètes) : des escarpements de rochers dolomitiques, çà et là découpés en aiguilles, la dominent, et l'Hérault, parmi ce desrubant fier, s'est tracé sa voie. Aux abords de

1. Voir, pour les détails qui suivent, le Dictionnaire de Vivien de Saint-Martin et les cartes. Cf. Léon Vinas, Visite rétrospective à Saint-Guilhem-du-Désert (Montpellier, 1875) ; J. Renouvier, Histoire, antiquités et architectonique de Vahbaye de Sainl-Guilhem (ouvrage accompagné de planches intéressantes); W. Cloetta, Archiv de Herrig, t. XC11I, p. 429-31, etc.

Saint-Guilhem, un ruisseau, le Verdus, se précipite de la montagne et creuse dans l'Hérault un gouffre noir :

Une fontaine i a lés un rocier...

L'aighe i tornoie entor et environ...

Le pont jeté sur cet abîme, et que décrivent nos poètes, n'a pas disparu : il avait été construit à frais communs, entre 102fi et 1048, par les deux abbayes d'Aniane et de Gellone 1 ; assis sur la pierre vive et bâti en pierres dures, il a, depuis neuf siècles, résisté aux crues. Je ne sais si les passants, comme les pèlerins d'antan, continuent à jeter des pierres au démon emprisonné dans le gouffre ; mais le pont garde ce nom : le Pont-du-Diable, et le folk-lore local y voit toujours l'œuvre de saint Guillaume2. Un piton de

1. Voir la convention passée entre les deux abbayes pour la construction de ce pont, dans le Cartulaire de Gellone, publié par MM. Alaus, Cassan et Maynial, 1898, p. 23.

2. <( Quand Guillaume, duc de Toulouse, dit le marquis au court-nez, qui allait souvent visiter son ami saint Benoît au couvent d'Aniane, voulut construire un pont sur l'Hérault, au lieu ordinaire de sa traversée, le diable renversait la nuit ce qui avait été édifié à grand'peine pendant le jour. Guillaume finit par se lasser; il appela le diable et fit un pacte avec lui aux conditions ordinaires : le premier passager lui appartiendrait. Le saint duc, plus rusé que Satan, fit connaître le marché à tous ses amis pour les préserver; puis, il lâcha un chat, qui, le premier, traversa le pont et dont le démon fut bien obligé de se contenter. Depuis ce temps, dans ce pays, les chats appartiennent au diable et les chiens à saint Guilhem. » (P. Sébillot, Les travaux publics et les mines flans les traditions et les superstitions de tous les pays, Paris, 1894, p. 151).

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

275 mètres d'altitude surplombe le bourg" : à la cime, on voit une tour et les restes d'un château fort, qui servait sans doute de refuge en cas de péril aux moines de l'abbaye ; à mi-côte, une tour carrée, qui doit être le castelet du Moniage Guillaume : c'est probablement le castrum Virduni des chartes ; aujourd'hui on l'appelle, et c'est une survivance de la légende, le Cabinet du Géant l. Au milieu du bourg s'élève la belle église de Saint-Guilhem, dont la nef principale date du xne siècle, mais dont les assises sont carolingiennes. On y vénère encore quelques parcelles des reliques du saint ; jadis on y montrait son tombeau.

Les poètes du xue siècle savent donc nous décrire le paysage de Gellone, et fidèlement : en témoins oculaires ou d'après des témoins oculaires. D'autres poètes se réfèrent à la vie authentique de saint Guillaume, telle que la conservaient les moines de là-bas. Avertis par nos poètes, conduits par eux vers la « maison » du saint, entrons-y.

Saint Guillaume d'après les documents d'Aniane et de Gellone (Saint-Guilhem-du-Désert).

Elle n'est plus aujourd'hui qu'une église paroissiale, mais elle est entourée des restes d'une abbaye qu'occupaient encore au xvme siècle les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur; ceux-ci y avaient rem-

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