‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 29 sur 152 · W. Cloetta, art. cité, p · texte numérisé non relu

W. Cloetta, art. cité, p

placé d'autres bénédictins ; du ixe au xvme siècle, les fils de saint Benoît ont toujours habité ces lieux.

En effet, en 782, Witiza, fils du comte de Maguelonne, se retira du siècle. En l'honneur de saint Benoît de Nursie, il changea son nom goth de Witiza en celui de Benoît et fonda le monastère d'Aniane. Il prit une grande influence sur le fils de Charlemagne, Louis, alors roi d'Aquitaine ; protégé par lui, il couvrit la Septimanie, l'Aquitaine, la France du Nord de monastères, dont le plus célèbre est l'abbaye d'Inde près d'Aix-la-Chapelle. 11 devint ainsi ce réformateur de l'ordre bénédictin que l'Eglise vénère sous le nom de saint Benoît d'Aniane.

Or, en l'an 804, un comte, nommé Guillaume, s'étant lié d'amitié avec lui, renonça à ses dignités mondaines et se retira dans l'abbaye d'Aniane; peu après, il fonda, à peu de distance d'Aniane et comme une colonie de ce monastère, une maison religieuse qu'il fît construire à ses frais et qu'il enrichit par de grandes donations de terres; il s'y retira en 806 et y mourut sous le froc quelques années plus tard ; c'est l'abbaye de Saint-Guilhem-du-Désert, qui s'appela d'abord et longtemps l'abbaye de Gellone.

Aniane et Gellone, l'abbaye-mère et l'abbaye-fîlle, ayant été dès leur origine de florissantes maisons, nous ont laissé des cartulaires importants, dont quelques pièces concernent Guillaume; de plus, elles nous ont transmis chacune une relation de sa vie 1.

1. Voyez sur Aniane la Gallia christianâ, t. VI, col. 730 et suiv. ; sur Gellone, la Gallia christianâ, t. VI, col. 580-601.

SAINT GUILLAUME DE GELLOiNE

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Considérons d'abord les deux documents principaux sortis d'Aniane. Par un acte daté du 15 décembre 804 *, Guillaume, pour subvenir aux besoins des religieux de Gellone, fait donation de terres sises dans le pagus de Lodève et dans le pagus de Maguelonne, sous condition que Gellone demeurera à perpétuité une dépendance de l'abbaye d'Aniane; il dit qu'il fait cette donation pour le salut de son âme et pour le salut de ses parents, qu'il énumère :

« Ego enim in Dei nomen Vuilhelmus G. recogitaiîs fragilitatis meae casus humanum, idcirco facinora mea minuanda vel de parentes meos qui defimcti sunt, id est genitore meo Teuderico et genetrice mea Aldane, et fratres meos Teodoino, et Teoderico et sorores meas Abbane et Bertane, et filios meos et filias meas Vuitcario et Hidehelmo et Helinbruch, uxores meas Vuithurgh et Cunegunde, pro nos omnibus superius nominatos dono... »

Sur quoi nous nous en tiendrons pour l'instant à remarquer que l'une de ses deux femmes s'appelait,

Voyez, en outre, Ch. Révillout, Étude historique et littéraire sur V ouvrage latin intituléYie de saint Guillaume (Publications de la Société archéologique de Montpellier, 1876), et Wilhelm Pûckert, Aniane und Gellone, diplomatisch-kritische Untersuchungen zur Geschichte der Reformen des Benedictiner-Ordens im IX. und X. Jahrhundert, Leipzig, 1899; on trouvera dans le livre important de M. Puckert tous les renseignements bibliographiques désirables.

1. La meilleure édition qu'on en ait est celle de M. Révillout, ouvr. cité, p. 79.

comme la femme du Guillaume des chansons de geste, Guibourc.

Outre cet acte de donation, Aniane nous offre un récit de la vie de saint Guillaume. Ce n'est pas un ouvrage à part, c'est seulement un court chapitre de la vie de saint Benoît d' Aniane ; mais son ancienneté en fait le prix. La Vie de saint Benoît d' Aniane a été, en effet, composée en 823, peu après la mort du saint, par un de ses disciples, Ardon, surnommé Smaragdus. Au cours de son récit, Ardon en vient à parler, comme il est naturel, du grand ami de Benoît, Guillaume, et de leur fondation commune, Gellone. Voici en quels termes 1 :

« Le comte Guillaume, qui était illustre entre tous à la cour de l'empereur, s'attacha à saint Benoît (beato Benedicto) d'une amitié si forte que, prenant en mépris les dignités mondaines, il choisit son ami pour le guider dans la route salutaire qui le conduirait au Christ. Ayant enfin obtenu la permission de se retirer du siècle, apportant de grands présents d'or et d'arg-ent et revêtu encore de riches vêtements, il rejoignit le vénérable Benoît. Sans souffrir aucun retard, il fit tondre sa chevelure, et, le jour des apôtres Pierre et Paul, dépouillant ses habits tissés d'or, il prit avec joie la vêture des serviteurs du Christ. Or, à quatre milles environ du monastère du bienheureux Benoît

1. Vita Benedicti, abbatis Anianensis et Indensis, auctore Ardone (Monuments, Germaniae historica, Scriptores, t. XV, p. 192). Le chapitre qui nous intéresse est le 30e de l'édition de Waitz, le 42e de l'édition de Mabillon (Acta sanctorum ordinis s. Benedicti., saec. iv, t. I, p. 192; éd. de Venise, p. 184).

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

[beati viri Benedicti), s'étend une vallée nommée Gellone ; au temps où il vivait encore dans les honneurs du monde, le comte Guillaume y avait fait construire une cella; il s'y abandonna au Christ, pour le servir le reste de sa vie. Né de parents nobles, il voulut se rendre plus noble encore en embrassant la pauvreté du Christ...; [il y parvint], et chacun le reconnaîtra si je rapporte ici quelques traits de sa pieuse vie. En effet, Benoît, notre vénérable père, avait déjà établi de ses moines dans la cella de Gellone : pénétré par leurs exemples, en peu de jours Guillaume les surpassa dans la pratique des vertus qu'il apprenait d'eux. Avec l'aide de ses fils qu'il avait mis à la tête de ses comtés [adjuvantihus eum filiis quos suis comitatibus praefecerat), aidé aussi par les comtes ses voisins, il eut vite fait d'achever la construction du monastère qu'il avait projeté d'élever en cet endroit.

« Gellone est un lieu tellement séparé du monde que celui qui l'habite, s'il aime la solitude, n'a rien à souhaiter. Des montagnes couronnées de nuages l'environnent, et, pour en trouver l'accès, il faut être conduit parle désir de la prière. Ces lieux sont pleins d'une telle aménité que, si l'on a décidé de servir Dieu, l'on ne désire pas un autre séjour. On y voit aujourd'hui des vignes que Guillaume y fit planter, et une abondance de jardins peuplés d'arbres d'espèces variées. Guillaume acheta pour Gellone de nombreuses propriétés; à sa demande, le sérénissime roi Loui> les accrut grandement en lui attribuant, sur ses domaines, des terres de labour. Guillaume donna à l'église des vêtements sacerdotaux en grand nombre, des calices d'argent et d'or, des vases sacrés; il apporta avec lui des livres très nombreux, il revêtit les autels d'or et d'argent.

« Une fois entré dans cette cella, il s'abandonna tout entier au Christ, sans plus garder aucun vestige des pompes mondaines. Rarement ou jamais un moine le rencontrant J. Bédier. — Les légendes épiques. S

réussit à s'humilier devant lui si bas que Guillaume ne le vainquît encore en humilité. Souvent nous l'avons vu charger une bouteille de vin sur son âne, monter lui-même sur l'âne, et, un gobelet suspendu à son dos, s'en aller par les champs, portant à boire aux frères de notre monastère [d'Aniane] pour les rafraîchir pendant qu'ils moissonnaient. Aux vigiles, il veillait mieux que personne. Il travaillait au pétrin de ses propres mains, à moins qu'il ne fût occupé ailleurs ou empêché par la maladie. Il faisait la cuisine, quand c'était son tour... Il aimait le jeûne et il ne lui arrivait guère de recevoir le corps du Christ sans que ses larmes coulassent jusqu'à terre. Il recherchait avidement la dureté pour sa couchette; mais, à cause de sa faible santé, notre père Benoît, malgré ses résistances, lui fit mettre une paillasse. Plusieurs disent que souvent, par amour du Christ, il se fit flageller sans autre témoin que celui qui lui rendait cet office. Au milieu de la nuit, tout pénétré par le froid de l'hiver, couvert d'un seul vêtement, souvent il s'est tenu debout dans l'oratoire construit par lui en l'honneur de saint Michel, vu par Dieu seul, et vaquant à la prière. Après peu d'années, riche des fruits de ces vertus el d'autres vertus encore, sentant que son dernier jour approchait, il fit annoncer par écrit sa mort, comme si elle s'était déjà produite, à presque tous les monastères sis dans le royaume de Charles. Et c'est ainsi que, emportant la moisson de ses vertus, à l'appel du Christ, il émigra de ce monde. »

Cette charte de donation du 15 décembre 804, cette touchante esquisse de la vie du moine Guillaume, voilà, à peu près, avec quelques lignes sur Guillaume insérées dans le Chronicon Anianense l, tous les docu-

1 . A l'année 806 (Monumenia Germaniae historica, Scriptores, t. I, p. 308).

SAINT GUILLAUME DE GELLONE

ments que nous fournit l'abbaye d'Aniane. Si nous nous tournons vers Gellone, sa voisine, nous en trouverons de plus copieux, mais que depuis longtemps la critique a dénoncés comme étant falsifiés ou fabriqués. Au contraire, on regardait volontiers les documents d'Aniane comme purs de toute altération ; bien à tort, comme l'a récemment montré M. W. Pùckert.

Gomment, dira-t-on, soupçonner aucune fraude dans ce chapitre de la Vie de saint Benoît, si édifiant et si naïf ? xVrdon n'était-il pas presque le contemporain de Guillaume ? N'avait-il pas pu voir les vignes plantées par lui? N'avait-il pas connu personnellement des témoins de la vie de Guillaume, ceux qui avaient vu le saint, monté sur son baudet, passer par les blés au soleil des jours de moisson? Mais M. Pùckert ne soupçonne pas le vieil Ardon ; il soupçonne des moines d'Aniane, venus plusieurs siècles plus tard, d'avoir émaillé la prose d' Ardon d'interpolations intéressées. Voici ses raisons de le croire *.

Dans le chapitre que je viens de traduire, il est dit que Guillaume, en se retirant du siècle, avait mis ses fils à la tête de ses comtés (fîlii, quos suis comitatibus praefecerat) ; comment Ardon, qui écrivait sous Louis le Pieux, en 823, aurait-il ignoré que Guillaume ne possédait pas ses comtés en alleu, qu'il ne pouvait les transmettre à ses fils, qu'il n'était qu'un comte bénéficiaire ? Gomment Ardon aurait-il dit une chose si contraire au droit public de son temps ? — En outre, en ce chapitre relatif à Guillaume, Benoît d'Aniane est

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