‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 46 sur 152 · Si Ton fait entrer dans une même liste les noms fournis · texte numérisé non relu

Si Ton fait entrer dans une même liste les noms fournis

d'armes de Guillaume de Toulouse, dont Aïmer ; la poésie nomme une cinquantaine de compagnons d'armes du Guillaume épique, dont Aïmer. Il serait absurde de supposer que le hasard a pu fournir aux poètes le nom historique de Guibourc ; il n'est pas absurde de supposer que le hasard leur ait fourni, tandis qu'ils inventaient à plaisir cinquante noms de compagnons d'armes de leur héros, un nom, inventé lui aussi, à plaisir, mais qui se retrouve dans la liste des trente noms historiques.

D'autant que le nom de Guibourc ne vivait plus guère dans l'usage aux xie-xne siècles, tandis que le nom d'Hadhemar, fréquent, surtout au Midi , à l'époque où furent écrites les chansons de geste, l'était déjà au temps de Charlemagne. M. H. Suchier n'a-t-il pas luimême retrouvé au temps de Charlemagne un autre Hadhemar, en qui il reconnaît volontiers un second prototype d' Aïmer, savoir « cet Hadumar, comte de Gênes, qui tomba en 806 en combattant contre les Sarrasins de la Corse, comme Aimer est tombé en Espagne contre les Sarrasins ? » L'épopée, à son avis, « peut avoir confondu les deux homonymes et attribué à l'Hadhemar de Narbonne la mort de celui de Gênes. » — « Mais, dit fort justement M. Ph.-Aug. Becker J, c'est supposer que tout comte carolingien

par YHistoria Hludowici, par le poème d'Ermold le Noir et par tous les documents du genre de ceux que M. Suchier a cités à la p. 369 de son article.

1. Dans le Litei'aturblatt fur germanische und romanische Philologie, t. XXIV (1903), col. 379.

GUILLAU3IE, COMTE DE TOULOUSE

avait un reporter épique attaché à ses trousses, lequel, à chacun de ses faits et gestes, composait incontinent un chant héroïque. Quatre comtes, à la tête d'un détachement, font-ils une incursion en pays ennemi ? Vite, un chant qui la célèbre. En Corse, un autre comte tombe-t-il dans une bataille contre les Maures? Vite, un chant de deuil. Et ces chants se conservent, sont remaniés, s'amalgament entre eux ; ils ont donc une histoire longue et importante, et pourtant, de ces chants épiques et de leurs remaniements, rien n'a subsisté, rien jusqu'au xne siècle, qui, le premier, eut l'heur d'en conserver les derniers renouvellements. Le croie qui veut ! Le croie qui peut ! »

Le croie qui veut et qui peut ! Dans l'ordre de ces recherches, en sommes-nous donc vraiment réduits à nous décider selon notre goût et notre caprice individuels, et selon que notre tempérament intellectuel nous dispose à plus de scepticisme ou à plus de crédulité ? Cependant les critiques qui proposent de telles identifications et ceux qui les contestent sont à l'ordinaire des esprits d'égale prudence et pareillement rassis. De plus, les uns et les autres se réclament de la même méthode : comment peuvent-ils, d'accord sur les principes, s'opposer si fortement dès qu'ils en viennent aux applications ? En l'espèce, le fait que l'on trouve, en 801 comme dans les romans, un Aimer aux côtés de Guillaume paraît prouver à M. Suchier que l'Aimer historique et l'Aimer légendaire ne font qu'un ; et pourtant, en son for intérieur, il reconnaît assurément que, si l'Aimer de 801 n'avait pas existé.

le hasard aurait pu fournir aux poètes du xne siècle, parmi cinquante noms de leur invention, le nom inventé d'Aïmer. Réciproquement, M. Becker conteste que l'Aimer de 801 soit le prototype du héros épique ; mais, en son for intérieur, il avoue assurément que la rencontre d'Aïmer et de Guillaume dans une même phrase de la Vit a Hludoivici est un fait remarquable et qui fait impression.

Remarques sur la méthode.

Ces esprits pareillement éminents et sincères, et pareillement prudents, quelle force les incline donc l'un dans un sens, l'autre en sens contraire ? C'est uniquement, si l'on veut bien y songer, le poids des cas réputés analogues au cas d'Aïmer. Tel critique, au cours d'études antérieures sur l'épopée française, croit-il avoir reconnu dix cas, vingt cas certains où l'imagination populaire a transformé dès l'époque carolingienne des personnages réels en héros, des faits historiques en légendes ? S'il rencontre un jour sur sa route un Hadhemar, il ne fera point de difficulté d'y reconnaître Aimer. Tel autre critique, avant d'avouer qu'Hadhemar est Aimer, hésitera davantage, si par hasard il se croit moins sûr de s'être formé précédemment une aussi riche collection d'identifications certaines. Bref, c'est fort de ses expériences antérieures, c'est au nom de vérités qu'il croit avoir acquises par l'étude d'autres légendes que chaque

GUILLAUME, COxMTE DE TOULOUSE

critique se détermine, chaque fois qu'il est saisi d'un cas nouveau, douteux par lui-même.

Moi, je ne suis pas riche d'expériences antérieures, et nulle recherche personnelle ne me permet en ces matières de tenir pour acquise aucune vérité. J'ai été occupé jusqu'à ce jour par d'autres études, où de telles questions ne se posaient pas. J'ai bien ouï dire qu'un Roland, qu'un Ogier de Danemark ou un Girard de Roussillon, personnages qui figurent à la fois dans des textes historiques du ixe siècle et dans des romans du xne, seraient tout pareillement les héros de ces romans au cas où nul clerc du ixe siècle n'aurait jamais écrit leurs noms dans une charte ou dans une chronique. J'ai bien ouï dire que le roman de Fierabras retrace un siège historique de Rome par les Sarrasins et que Renaud de Montauban a bien réellement vécu au temps de Charles Martel. J'ai bien ouï dire ces choses et d'autres semblables. Je n'y crois ni ne les conteste, n'ayant jamais vérifié aucun de ces dires. Je suis dans l'ordre de ces études un homme nouveau, mais qui voudrait tirer profit de son ignorance. Le cas d'Aimer étant le premier que j'aie rencontré, j'ai fait voir qu'il est insoluble par lui-même et que ceuxlà seuls peuvent conclure en un sens ou dans l'autre qui se sont forgé, par l'étude d'autres légendes, un « instrument judicatoire ». A mon tour, je tâcherai de me forger pour mon usage un outil de ce genre. Au seuil de ces études, je sais que des critiques graves ont identifié plusieurs des personnages de la geste de Guillaume à plusieurs personnages historiques, maintes scènes des romans de ce cycle à

maints événements de l'histoire. Je sais que le cycle de Guillaume m'offre un vaste et excellent champ d'expériences. Je considérerai donc l'une après l'autre chacune des tentatives d'identification proposées par mes devanciers.

Selon quelle règle de méthode? Selon une règle unique, avouée de tous, je pense, car c'est la même qu'appliquent aussi, dès qu'ils veulent « identifier », un étymologiste et un policier : cette règle est qu'on ne peut fonder une identification que sur des traits dont le hasard n'a pu produire la répétition. On n'est en droit d'identifier un récit légendaire à un fait historique que si l'identification proposée satisfait à l'une de ces deux conditions : ou bien l'histoire et la légende présentent en commun une série d'incidents, dont chacun est banal par lui-même, mais dont il est invraisemblable qu'ils se soient pareillement groupés en série, une fois dans la réalité de la vie, une autre fois dans l'esprit d'un conteur ; ou bien l'histoire et la légende présentent en commun un seul trait, mais si particulier, un seul nom propre, mais si inattendu, qu'il est invraisemblable, si ce trait ou ce nom propre appartient à la vie réelle, qu'il se soit retrouvé dans l'imagination d'un conteur.

Dans le cas d'Aimer, que faudrait-il pour que nous fussions contraints de reconnaître en lui THadhemar de 801 ? Peu de chose : par exemple, qu'Aimer ait combattu comme Hadhemar un Sarrasin nommé Zeid, ou qu'Hadhemar, comme Aimer, ait eu quelque aventure qui l'eût mené à Venise, etc. Une seule concordance de cet ordre suffirait : Aimer et Hadhemar

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

n'ayant en commun que leur nom, nous suspendrons notre jugement.

Mais si, prochainement, nous rencontrons sur notre route un seul cas certain, un seul, où il nous faille convenir que tel personnage historique est entré dans la légende de plain-pied, dès l'époque carolingienne, par l'œuvre de poètes populaires, ce cas bien vérifié réagira sur le cas d'Aimer et sur tous les autres. Et à mesure que croîtra le nombre des identifications certaines, nous inclinerons davantage à tenir pour valables les identifications moins certaines.

LES TÉMOIGNAGES DU FRAGMENT DE La HAYE ET DU POÈME D'ERMOLD LE NoiR RÉDUITS A LEUR JUSTE VALEUR.

Quelqu'un dira : Pourquoi s'acharner à tirer au clair l'identification d'Hadhemar et d'Aimer ? Elle n'importe que si on la croit nécessaire pour fournir la preuve que des légendes populaires se sont formées dès le ixe et le x° siècle sur Guillaume de Toulouse et ses compagnons. Mais deux témoignages directs fournissent par ailleurs cette preuve. Le Fragment de la Haye, ce débris d'un poème latin qui mène au siège d'une ville sarrasine quatre des personnages du cycle, Ernaut, Bertrand, Bernard et Guielin, ce texte traduit ou imité d'un poème français ne prouve-t-il pas que dès le xe siècle la geste de Guillaume était fortement constituée ? Et le poème d'Ermold Le Noir en l'hon-

neur de Louis le Pieux ne nous permet-il pas de remonter bien plus haut encore ? Composé une vingtaine d'années à peine après la mort de Guillaume de Toulouse, ne prouve-t-il point, par la façon dont il met en scène ce personnage, que déjà des traditions populaires le célébraient et que « les traits de sa physionomie légendaire commençaient à se fixer » ?

Si le Fragment de la Haye a pris tant de place dans notre histoire littéraire, c'est uniquement parce que Pertz, puis Gaston Paris et Léon Gautier sur la foi de Pertz, Pont faussement daté du xe siècle. Aujourd'hui que les paléographes sont d'accord pour l'attribuer au xie siècle 4, cet exercice d'écoliers cesse d'être un témoin d'une époque archaïque de l'épopée française : il n'y a nulle raison de croire que le poème français qui lui a servi de thème fût de beaucoup plus ancien que le Roland d'Oxford ou que la Chanson de Guillaume.

Le témoignage d'Ermold le Noir a-t-il plus de valeur? On se rappelle que ce clerc aquitain, disgracié par Louis le Pieux et relégué à Strasbourg, n'a cessé, tel Ovide en son exil, d'accabler l'empereur de vers pour implorer sa grâce, et qu'il a composé en bon

1. Voir, sur le Fragment de la Haye, la fine et pénétrante étude de M. H. Suchier (Les Narbonnais, 1. 1, p. lxvi-lxxxiii), et (ibid., p. 187-192) le fac-similé du manuscrit.

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

courtisan un panégyrique en quatre chants, les Carmina in honorem Hludowici Pu 1 :

« Je n'irai point raconter une à une toutes les actions de Louis : mon talent serait au-dessous d'une si grande tâche. Si Maron, Ovide, Gaton, Flaccus^ Lucain, Homère, Tullius et Macer, Platon, Sedulius, Prudence, Juvencus et Fortunat ou Prosper lui-même vivaient encore, à peine pourraient-ils faire tenir tous ses hauts faits dans leurs fameux écrits. . . »

Sur quoi, pillant Virgile, Ovide, Sedulius et les autres, il mène en son premier chant Louis au siège de Barcelone. Gomme principal lieutenant du roi il introduit le duc Guillaume ; si l'on en croit Jonckbloet et plusieurs critiques qui ont enchéri sur Jonckbloet 2, on verrait, à lire Ermold le Noir, que, déjà autour de lui, des traditions populaires ou des chants épiques célébraient ce duc. Lisons-le donc.

Au début du poème, Louis d'Aquitaine demande conseil à ses fidèles : il voudrait attaquer les Sarrasins en Espagne. Un de ses hommes, Lupus Santio, l'en détourne ; mais le duc de Toulouse, Guillaume, s'agenouille devant lui, lui baise les pieds [lambitat ore pedes) et s'écrie :

1. Publiés par Dùmmler dans les Monumenta Germaniac historica, au t. II des Poetae latini aevi carolini.

2. Voir Densusianu, Prise de Cordres, p. xn. Pour le développement de la thèse contraire, qui sera aussi la nôtre, voir Becker, Die Wilhelmsage, p. 10-16. — Cf. Grôber, dans VArchiv de Herrig, t. LXXXIV, p. 300, et Schlager, dans le Literaturblatt, t. XVIII, col. 87.

« 0 lumière des Francs, roi et père, honneur et bouclier de tes hommes, toi qui l'emportes sur tes ancêtres par le mérite et par la science, illustre maître, chez qui le sublime courage et la sagesse coulent avec une abondance égale de la source paternelle, ô roi ! prête, si je le mérite, une oreille favorable à mes discours... »

Il lui conseille la guerre, et le roi, le relevant, l'embrasse et s'appuie familièrement sur son épaule :

humeris fortasse recumbens Wilhelini comitis, haec quoque verba dabat. ..

Les érudits croient à propos de rapprocher ces vers des passages des romans du xne siècle où l'on voit aussi le même Louis s'appuyer sur le même Guillaume :

Nostre emperere le conduit a grant masse, Son braz li met dessus la destre espalle. . .

(Gomme si les éditeurs d'Ermold le Noir n'avaient pas pris le soin d'avertir en note que l' humeris fortasse recumbens est pris à Ovide, Métam., X, 195 !)

L'armée se met en marche vers Barcelone et de nombreux guerriers escortent Louis :

Parte sua princeps Wilhelmus tentoria figit, Heripreth, Liuthard, Bigoque sive Bero, Santio, Libulfus, Hilthibreth atque Hisimbard...

Tandis que le poète narre les épisodes nombreux du

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

siège, il y fait parfois intervenir Guillaume : tantôt (v. 372), Guillaume envoie dans l'Orcus le Maure Habirudar ; tantôt (v. 401 et suivants), comme un Sarrasin raille les chrétiens que la disette épuise, Guillaume lui répond : « Je tuerais mon cheval pour le manger plutôt que de lever le siège. » Sur quoi un critique, songeant à Baucent, le cheval de Guillaume dans les chansons de geste, prétend que « ce trait n'a toute sa valeur que si déjà ce cheval était lui-même un personnage épique ». — Ou enfin (v. 489), Guillaume, irrité par un Sarrasin fait prisonnier, le frappe de son poing :

Haec vero agnoscens Wilhelmus concitus illum

Percussit pugno, non simulanter agens, Dentibus infrendens...

« N'avons-nous pas là, demandent les érudits, une première épreuve de ces vers, qui reviendront tant de fois dans nos chansons :

Guillelmes l'ot, s'en a un ris geté...

Ot le Guillelmes, si haulce le poing destre... »

(Mais je demanderai au contraire : Nos érudits ont-ils jamais rencontré dans les chansons de geste une scène où le généreux Guillaume d'Orange s'avilirait jusqu'à frapper de son poing un prisonnier désarmé ?)

C'est là, en ces trois ou quatre passages, tout le rôle de Guillaume dans le poème d'Ermold le Noir. Et sans doute, si Ton isole ces quelques passages et qu'on

s'hypnotise à les regarder, Guillaume y prend un relief qui semble autoriser l'hypothèse que déjà il était un personnage légendaire. Mais on n'a pas le droit de les isoler. Si Guillaume, au siège de Barcelone, est en effet donné comme le principal des guerriers de Louis, d'autres guerriers, un Lamprecht ou un Goslus, jouent en d'autres passages du poème des rôles de conseillers ou de combattants aussi importants : personne ne suppose pourtant qu'ils aient été, eux aussi, l'objet de traditions poétiques.

Pourquoi, nous demande-t-on, Ermold le Noir a-t-il donné un rôle distingué à Guillaume? On ne flatte pas les morts. — Aussi Guillaume n'est-il pas flatté dans% le poème ; Louis seul est flatté ; mais Louis ne pouvait prendre Barcelone à lui tout seul : comme Boileau chantant le passage du Rhin, Ermold le Noir a été obligé de nommer quelques lieutenants de son héros. Il nomme Guillaume, parce qu'il savait qu'il fut en effet le primus signifer d'une des armées de Louis.

Les scènes où paraît Guillaume sont d'allure épique ? — Certes, puisque ce sont des passages d'un poème épique et que tout le poème est un plagiat de YEnéide.

Ce poème ressemble à une chanson de geste ? — Oui, dans la mesure où une chanson de geste ressemble à Y Enéide. Gomment Ermold le Noir s'était-il renseigné sur Guillaume de Toulouse ? Nous l'ignorons. 11 plaît aux critiques de dire qu'il a puisé « à des traditions poétiques en voie de formation » ou déjà à des « chants épiques ». Le seul fait certain,

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

c'est que tout se passe dans son poème comme si ces traditions poétiques et ces chants n'avaient pas existé. En l'an 1883 [si parva licet componere magnis), étant écolier, j'ai composé, pour un banquet de la Saint- Charlemagne , une pièce de vers latins intitulée Larmée de la Loire. C'était, on peut m'en croire, tout comme le poème d'Ermold, un centon de Y Enéide, et cela pouvait aussi, à mon insu, ressembler par endroits à un récit de chanson de geste. Le bruit public m'avait procuré le nom du général Chanzy ; je le chantai, sans avoir d'ailleurs intérêt à le flatter (lui aussi, il était mort) ; j'y joignis les noms de quelquesuns de ses lieutenants, que m'avait fournis la tradition : ce n'est pas une preuve que la Légende du général Chanzy fût alors en voie de formation et qu'elle doive aboutir un jour à un vaste cycle épique.

Bref, on supposait que Guillaume de Toulouse n'a cessé, du vme au xie siècle, de vivre dans la mémoire des hommes ; si les traditions et les chants anciens qui le célébrèrent d'abord ont péri, deux témoignages du moins nous en attestent, disait-on, l'existence : le poème d'Ermold au ixe siècle, le Fragment de la Haye au xe. Ces deux témoignages, les voilà réduits à leur juste valeur, qui est nulle. Alors il nous faut accepter ce fait dans toute sa simplicité : Guillaume de Toulouse nous apparaît d'abord dans les chroniques latines du ixe siècle, puis dans les romans français de la fin du xie et du xne siècle; dans l'intervalle, rien, pas une ligne sur lui, ni en français, ni en latin; rien que l'universel silence.

Résultats.

Au terme de cette enquête, ce qui frappe, c'est la rareté des traits par où le Guillaume épique ressemble à Guillaume de Toulouse.

On peut dire, il est vrai : Puisque les textes poétiques sont postérieurs de trois ou de quatre siècles à la mort de Guillaume de Toulouse, nous ne pouvions espérer y trouver, au milieu d'un amoncellement de fictions, que des paillons, des parcelles infinitésimales de vérité historique. Et, d'ailleurs, nous ne connaissons le Guillaume historique que par des textes rares et pauvres ; ils tiennent en quelques lignes ; s'ils étaient plus abondants, peut-être bien des traits de chansons de geste, qui nous semblent fictifs, se révèleraient-ils comme historiques.

On peut dire ces choses, en effet ; mais il ne servirait de rien de les dire. Je suppose que nous possédions un Journal officiel du royaume d'Aquitaine, qui relaterait au jour le jour les actes de Guillaume de Toulouse : sans doute, il nous fournirait bien des personnages dont les noms rappelleraient bien des personnages de chansons de geste ; car enfin Guillaume de Toulouse a dû fréquenter en son vivant des hommes nommés Garin, Bovon, Gautier, Bernard, Bertrand, Guibert, etc., et M. Suchier n'a-t-il pas failli retrouver, parmi les contemporains de Guillaume, un P]rnaut

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

de Gérone 1 ? Mais plus ce Journal de la vie de Guillaume serait détaillé, mieux il ferait apparaître les discordances de sa biographie réelle et de sa biographie légendaire . Il ferait cruellement ressortir le fait que, par toutes ses attaches de famille, Guillaume de Toulouse fut un Franc du Nord, non un Narbonnais ; il mettrait en évidence l'arbitraire des poètes qui font guerroyer toute sa vie contre les Sarrasins un homme qui n'eut que de rares occasions de les combattre ; il mettrait en relief l'ignorance desdits poètes, qui font vivre cet homme au temps de Louis le Pieux, alors qu'il mourut sous Charlemagne ; il le montrerait, en cette ville de Toulouse où les poètes ne le conduisent jamais, occupé à toutes sortes de tâches que les poètes ne savent pas...

Pourtant Guillaume de Toulouse — personne au moyen âge ni de nos jours n'en a jamais douté et personne n'en saurait douter — est, sinon peut-être le modèle unique, du moins l'un des modèles du Guillaume épique. Or, si l'on dresse le bilan de ces ressemblances (en réservant le cas d' Aimer), elles tiennent en ces quelques traits :

Dans l'histoire comme dans la légende, Guillaume, seigneur puissant du Midi de la France et mari d'une femme nommée Guibourc, a combattu avec honneur contre les Sarrasins d'Espagne en deçà des Pyrénées (et peut-être devant Barcelone) ; après une longue vie dans le siècle, il s'est rendu moine à Aniane, puis à

1. Par malheur, il s'appelait Erlin de Gérone (Romania, t. XXXII,- p. 370).

J. Bédier. — Les légendes épiques. 13

Gellone ; l'Église le vénère sous le nom de saint Guillaume.

Mais les critiques, disent, unanimes désormais : La figure du Guillaume épique ne se compose pas seulement de traits empruntés à la figure de Guillaume de Toulouse et de Gellone ; d'autres personnages réels du nom de Guillaume ont contribué à former son type poétique ; et ces Guillaumes-là, ce ne sont pas des moines qui les ont transplantés de la vie dans la légende, ce sont des poètes populaires.

C'est cette doctrine qu'il nous faut maintenant considérer.

LES SEIZE GUILLAUMES

I. Liste des seize personnages historiques du nom de Guillaume QUI SE PRÉTENDENT LES MODÈLES DU GUILLAUME LEGEN- DAIRE.

IL Vérification des titres de dix d'entre eux. III. Quelques réflexions a ce propos.

Ils sont nombreux, les personnages du nom de Guillaume qui prétendent à l'honneur d'être, chacun à sa façon, les modèles du Guillaume des poètes. Comtes, ducs ou vicomtes, Normands, Provençaux ou Auvergnats, j'en sais qui sont du neuvième siècle et qui sont du onzième,

J'en sais qui sont du Nord et qui sont du Midi.

Chacun, assure-t on, avait autrefois une légende séparée : ces légendes se seront par la suite fondues en une seule. « Il y en a, disait Mérimée en une occasion analogue \ pour tous les goûts, comme dans les pièces de Ducis, qui finissent bien ou mal selon la sensibilité des personnes. »

Tous les critiques qui ont écrit de Guillaume ont admis cette thèse. Je transcris ces quelques lignes de

i. Au début de sa nouvelle Les âmes du Purgatoire.

Léon Gautier, pris au hasard 1 : « L'un des principes qui dominent ici toute la matière est le suivant : pour composer la légende de notre Guillaume, on a fondu entre elles les légendes ou les histoires de plusieurs Guillaumes. A vrai dire, on les a amalgamées plutôt que fondues. A chacunes d'elles on a emprunté un ou plusieurs traits que I on a juxtaposés plus ou moins habilement, et on les a mis les uns et les autres sur le compte d'un Guillaume central. »

Ce «principe», que vaut-il? C'est à voir; mais a posteriori, après examen. Voici d'abord la liste, peutêtre incomplète, de ces Guillaumes. J'y donne un numéro à chacun d'eux et j'indique le nom du critique qui le premier l'a introduit dans l'histoire littéraire2.

Liste des seize Guillaumes.

Introduits par Paulin Paris 3:

N° 1 . Guillaume, dit Fièrebrace, l'un des douze fils de Tancrède de Hauteville, que les Normands créèrent comte de Pouille en 1043.

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